mercredi 19 février 2020

Emile Zola. "Pot-Bouille". 1882. Extraits.


"On meurt un peu tous les jours, il faut s'y habituer."

"Oh! Seigneur, l'heure sonnait-elle de ne plus couvrir du manteau de la religion les plaies de ce monde décomposé? Devait-il ne plus aider à l'hypocrisie de son troupeau, n'être plus toujours là, comme un maître de cérémonie, pour régler le bel ordre des sottises et des vices? Fallait-il donc laisser tout crouler, au risque que l'Eglise elle-même fût éventrée par les décombres? Oui, tel était l'ordre sans doute, car la force d'aller plus avant dans la misère humaine l'abandonnait, il agonisait d'impuissance et de dégoût. Ce qu'il avait remué de vilenies depuis le matin lui étouffait le cœur. Et les mains ardemment tendues, il demandait pardon, pardon de ses mensonges, pardon des complaisances lâches et des promiscuités infâmes. La peur de Dieu le prenait aux entrailles, il voyait Dieu qui le reniait, qui lui défendait d'abuser encore de son nom, un Dieu de colère résolu à exterminer enfin le peuple coupable. Toutes les tolérances du mondain s'en allaient sous les scrupules déchaînés de cette conscience, et il ne restait que la foi du croyant, épouvantée, se débattant dans l'incertitude du salut.
Oh! Seigneur, quelle était la route, que fallait-il faire au milieu de cette société finissante, qui pourrissait jusqu'à ses prêtres?
Alors, l'abbé Mauduit, les yeux sur le Calvaire, éclata en sanglots. Il pleurait comme Marie et Madeleine, il pleurait la vérité morte, le ciel vide. Au fond des marbres et des orfèvreries, le grand Christ de plâtre n'avait plus une goutte de sang."

jeudi 30 janvier 2020

J.M.G. Le Clézio. "Lullaby". Nouvelle. Extraits. 1978.


"La mer est comme cela: elle efface ces choses de la terre parce qu'elle est ce qu'il y a de plus important au monde."

mardi 28 janvier 2020

J.M.G. Le Clézio. "Mondo". Nouvelle. Extraits. 1978.


"Mondo aimait bien faire ceci: il s'asseyait sur la plage, les bras autour de ses genoux, et il regardait le soleil se lever. A quatre heures cinquante le ciel était pur et gris, avec seulement quelques nuages de vapeur au-dessus de la mer. Le soleil n'apparaissait pas tout de suite, mais Mondo sentait son arrivée, de l'autre côté de l'horizon, quand il montait lentement comme une flamme qui s'allume. Il y avait d'abord une aurore pâle qui élargissait sa tache dans l'air, et on sentait au fond de soi cette vibration bizarre qui faisait trembler l'horizon, comme s'il y avait un effort. Alors le disque apparaissait au-dessus de l'eau, jetait un faisceau de lumière droit dans les yeux, et la mer et la terre semblaient de la même couleur. Un instant après venaient les premières couleurs, les premières ombres. Mais les réverbères de la ville restaient allumés, avec leur lumière pâle et fatiguée, parce qu'on n'était pas encore très sûr que le jour commençait."

"Mondo connaissait beaucoup de gens, ici, dans cette ville, mais il n'avait pas tellement d'amis. Ceux qu'il aimait rencontrer, c'étaient ceux qui ont un beau regard brillant et qui sourient quand ils vous voient comme s'ils étaient heureux de vous rencontrer. Alors Mondo s'arrêtait, il leur parlait un peu, il leur posait quelques questions, sur la mer, le ciel ou sur les oiseaux, et quand les gens s'en allaient ils étaient tout transformés. Mondo ne leur demandait pas des choses très difficiles, mais c'étaient des choses que les gens avaient oubliées, auxquelles ils avaient cessé de penser depuis des années, comme par exemple pourquoi les bouteilles sont vertes, ou pourquoi il y a des étoiles filantes. C'était comme si les gens avaient attendu longtemps une parole, juste quelques mots, comme cela, au coin de la rue, et que Mondo savait dire ces mots-là.
C'étaient les questions aussi. La plupart des gens ne savent pas poser les bonnes questions. Mondo savait poser les questions, juste quand il fallait, quand on ne s'y attendait pas. Les gens s'arrêtaient quelques secondes, ils cessaient de penser à eux et à leurs affaires, ils réfléchissaient, et leurs yeux devenaient un peu troubles, parce qu'ils se souvenaient d'avoir demandé cela autrefois."

lundi 13 janvier 2020

Perfection!

Aujourd'hui, je vous propose une immersion 
dans le monde délicat et raffiné de Vladimir Volegov, 
un artiste russe installé en Espagne.
On sent l'esthète derrière chacune de ses toiles
que je trouve tout simplement parfaites.
Si si! Regardez!






Vladimir Volegov: son site, sa page Facebook

dimanche 12 janvier 2020

Jules Verne. "Vingt mille lieues sous les mers". 1870. Extraits.


"La mer est tout! Elle couvre les sept dixièmes du globe terrestre. Son souffle est pur et sain. C'est l'immense désert où l'homme n'est jamais seul, car il sent frémir la vie à ses côtés. La mer n'est que le véhicule d'une surnaturelle et prodigieuse existence; elle n'est que mouvement et amour; c'est l'infini vivant, comme l'a dit un de vos poètes."

"La mer est le vaste réservoir de la nature. C'est par la mer que le globe a pour ainsi dire commencé, et qui sait s'il ne finira pas par elle! Là est la suprême tranquillité. La mer n'appartient pas aux despotes. A sa surface, ils peuvent encore exercer des droits iniques, s'y battre, s'y dévorer, y transporter toutes les horreurs terrestres. Mais à trente pieds au-dessous de son niveau, leur pouvoir cesse, leur influence s'éteint, leur puissance disparaît! Ah! monsieur, vivez, vivez au sein des mers! Là seulement est l'indépendance! Là je ne reconnais pas de maîtres! Là je suis libre!"

jeudi 2 janvier 2020

Hélène Parmelin. "Léonard dans l'autre monde". 1957. Extraits.


"Je sais bien que je suis un peu trop rêveuse et sensible. La vie d'ici, parmi les gens qui sont trop terre à terre, ne me convient pas. Il ne comprennent pas la vie en dehors d'eux."

dimanche 15 décembre 2019

Elizabeth Bowen. "Les coeurs détruits". 1938. Extraits.


"Il y a bien des façons de raconter une histoire: on apprend à choisir entre elles, on n'en est pas forcément, pour cela, plus véridique."

"C'était (…) une de ces femmes qui considèrent les hommes comme de grands enfants, et qui font leur possible pour que cela dure."

"Depuis son arrivée à Londres, elle avait observé le monde et la vie avec une sorte de désespoir: n'agir que suivant des intérêts, vouloir aller toujours plus vite, toujours plus loin - même les gens qui s'attardent sur les ponts paraissent avoir une raison de s'arrêter; pas un seul oiseau ne semble voler complètement à l'aventure. Elle était seule à ignorer le secret de tous ces rouages: les gens savaient ce qu'ils faisaient - elle n'en pouvait pas douter, tous les regards qu'elle rencontrait étaient vigilants et avertis. Il lui paraissait impossible qu'il n'y eût pas, dans toutes les têtes, sauf dans la sienne, un plan général préconçu."

"Ceux qui font des sacrifices, dit Matchett, ce n'est pas eux qu'il faut plaindre. Ceux qui sont à plaindre sont ceux pour lesquels on se sacrifie. Ah! les faiseurs de sacrifices, on peut dire qu'il jouent à qui perd gagne!"

"Une façon pas naturelle de voir la vie, ça se transmet, dans une famille,..."

"... dans le travail, ce qui compte, ce n'est pas ce qui se voit, c'est ce qu'on y met."

"Ce que l'on ne dit pas n'en existe pas moins, dit-elle: et ça devient, au bout de quelque temps, quelque chose que bien des gens n'ont pas envie de connaître."

"On a dû vous dire que j'ai l'habitude de vivre aux crochets d'autrui. Mais la vérité, c'est qu'on m'achète. Les gens pensent que je désire ce qu'ils ont et que je n'ai pas, et que par conséquent m'avoir n'est que justice."

"L'innocence est si constamment placée dans une situation fausse que des êtres foncièrement innocents apprennent à manquer de sincérité."

"De mon intelligence, ils n'ont cure, réellement - ils passent leur vie à m'insulter. Mon esprit, tout le monde le déteste, parce que lui, je ne le vends pas. Voilà pour quelle raison profonde on ne m'aime pas: ..."

"Ce ne sont pas nos grandes émotions, ce sont nos sentiments courants qui édifient notre demeure intime, si nécessaire."

"Nous désertons ceux qui nous désertent; nous ne pouvons pas nous permettre le luxe de la souffrance: il faut vivre, comme on peut."

"Avez-vous déjà remarqué, continua-t-il, combien sont rares les personnes qui cherchent à s'élargir les idées? Moi, je désire toujours élargir les miennes."

"La vie milite contre l'isolement que nous recherchons;..."

"Pour ceux qui vivent d'attente, la proche réalisation constitue une sorte d'épreuve. L'attente est la forme du rêve la plus périlleuse; lorsque les rêves se réalisent, c'est dans un monde non endormi: cette différence est sensible, subtilement mais cruellement."

"Après des bouleversements intimes, il est très important de fixer son esprit sur quelque chose d'inébranlable."

"Tous, nous créons des situations, auxquelles les autres ne peuvent s'adapter; et nous avons le cœur brisé, parce qu'ils ne s'y adaptent pas."

"Comme les écailles du bourgeon, l'imagination enfantine non seulement protège, mais façonne l'effroyable éclosion de l'âme; défend non seulement l'innocence contre le monde extérieur, mais le monde contre l'innocence."

"Nos sentiments (appelons-les ainsi), nos fidélités sont si instinctifs que nous en avons à peine conscience: c'est seulement quand ils sont trahis ou, pis encore, quand nous les trahissons, que nous en mesurons la force. Cette trahison, c'est la mort de notre vie intérieure, sans laquelle l'existence quotidienne devient ou menaçante, ou dénuée de sens."

"Il y a dans le désespoir quelque chose de si saisissant, qu'il faut avoir l'intelligence aguerrie pour s'apercevoir que c'est seulement une forme grandiose de la frousse."

samedi 14 décembre 2019

Christian Bobin. "Un bruit de balançoire". 2017. Extraits.


"... il est vital aujourd'hui de prendre le contrepied des tambours modernes: désenchantement, raillerie, nihilisme. Ce qui nous sauvera - si quelque chose doit nous sauver - c'est la simplicité inouïe d'une parole."

"Les livres sont des âmes, les librairies des points d'eau dans le désert du monde."

"Dans un monastère zen chaque moine, à la fin du repas, laisse quelques grains de riz dans son assiette pour les oiseaux. L'écriture est ce geste."

"Je ne crois pas à ce qu'on me dit. Je crois à la façon dont on me le dit."

"La vie écrit au crayon. La mort passe la gomme. Le poème se souvient. Personne n'a meilleure mémoire qu'un poème."

"L'écriture doit venir nous chercher où nous sommes, nous sortir de la tombe de nos vies, faire revenir dans nos veines le sang vieil or de l'amour."

"Nos projets sont un labyrinthe de verre avec des traces de doigts sur les portes: le palais des glaces à la foire. Nous n'y entrons que pour chercher la sortie."

"J'ai toujours su que quelque chose manquait à la vie. J'ai adoré ce manque. Le printemps rouge des hortensias, le livre bleu des neiges, le miracle de l'arc-en-ciel, les chansons en or de quatre sous, j'accepte que tout disparaisse puisque tout reviendra. J'accepte de tout perdre et que, dans le temps passager de cette perte, le nid d'hirondelle que j'ai dans la poitrine soit vide, vide, vide, féeriquement vide et appelant."

"Bien sûr la vie se moque de nos goûts. Elle dresse la liste de tout ce que nous n'aimons pas et elle en fait un plat qu'on apporte sur la table, devant nous. Toute réclamation serait inutile, d'ailleurs la servante a disparu, le patron est invisible et les autres clients s'extasient sur la nourriture."

"J'ai interrogé les livres et je leur ai demandé quel était le sens de la vie, mais ils n'ont pas répondu. J'ai frappé aux portes du silence, de la musique et même de la mort, mais personne n'a ouvert. Alors j'ai cessé de demander. J'ai aimé les livres pour ce qu'ils étaient, des blocs de paix, des respirations si lentes qu'on les entend à peine. J'ai aimé le silence, la musique et la mort pour ce qu'ils ouvraient en moi, cette clairière dans mon cerveau, ce trou dans les étoiles, un peu de vide, enfin. J'ai rejoint l'atelier des berceaux."

"La vie est ce jeu où il s'agit de s'approcher au plus près de soi sans s'en apercevoir."

"Les voyageurs, qui admirent-ils, sinon la vie très ordinaire de ceux qu'ils frôlent?"

"La tristesse vient du sentiment inexplicable d'être trompé."

"L'âme est ce qui résiste au monde et à nous-mêmes, ..."

vendredi 6 décembre 2019

Albertine Sarrazin. "La traversière". 1966. Extraits.


"La liberté c'est peut-être une histoire de serrures débouclées, c'est peut-être une histoire de maîtrise spirituelle, à moins que ce ne soit tout simplement une histoire de gros sous, mais je ne pense pas que ça puisse être une histoire de vagabondage."

"Encore une amitié qui se fait payer… c'est malheureux, je crois aux êtres, j'espère toujours qu'ils sont gratuits et, tôt ou tard, j'en reçois la facture."

"Autrefois, quelqu'un - mon bon ange peut-être - m'a conseillé: 'N'oublie jamais d'acheter le silence." Je pense aux langues folles, à tous les silences que nous n'avons pas pu acheter; je pense aux voisins, logeurs, passants, gardiens, tous ceux qui ont bavassé sur nous, nous ont marché sur la tête et sur les pieds, nous ont revendiqués, tripotés, empoisonnés; ici, tout le jour sera au chantier et au chant, et chaque nuit sera silence, enfin…"

jeudi 21 novembre 2019

Vicki Baum. "Prenez garde aux biches". 1951. Extraits.


"Oui, dit l'avocat, les parents jouent parfois de vilains tours à leurs enfants, n'est-ce pas? Et le raisin est acide qui manque de soleil. Mais je vous assure que Joy a été, elle aussi, un bébé dodu et souriant."

"... par sa nature même, la modération n'est jamais aussi bruyante que le fanatisme."

"Vous êtes de drôles de gens, vous autres Américains, disait père. Le superlatif en toutes choses. Le superlatif dans le bon sens. Le superlatif dans l'idéalisme. Et maintenant, le superlatif dans l'émotivité, ce qui est chose dangereuse. C'est un cheval emballé, sans la bride de la pensée et de l'intelligence."

"De la verdure…", dit-il. Ses yeux étaient toujours clos, ses doigts perclus reposaient, inertes, entre les pages des lettres de Mozart." Ici, nous sommes enclins à oublier ce que cela signifie: de la verdure, une prairie. Non pas une pelouse, non pas un herbage, non pas les plaines, non pas les marécages, pas même le gazon d'un terrain de golf. Juste une prairie et de l'herbe jusqu'aux genoux… J'aimerais mâcher un brin d'herbe, Choy, un brin d'herbe qui aurait l'odeur de la terre, de la pluie, et un tout petit goût de miel. Non pas de la luzerne, Choy: une herbe honnête… Le trèfle rouge, le bourdonnement des abeilles. Les boutons d'or au printemps, et les crocus d'automne, et les touffes de thym en été, et, plus haut dan la montagne, l'arnica et la gentiane, et…"

"Je crois  que j'ai toujours été un inadapté dans ce pays ou Dieu tout-puissant lui-même est coté à quelques points au-dessous de la grande idole nationale: l'homme d'affaires!"

"Quoi qu'il me soit arrivé avant et quoi qu'il me soit advenu depuis, j'ai connu le bonheur. Je l'ai connu; et que peut-on souhaiter de plus dans la vie? Oui, même moi, Joy Ambros, j'ai eu ma part de bonheur. Ce n'est pas un article qui vous échoit en grosses tranches, j'imagine; mais il vous est donné en gouttes minuscules, comme le miel au cœur d'une fleur; et lorsqu'on l'a possédé, on n'en oublie jamais le goût."

"Vous pouviez faire confiance à mère, elle savait toujours trouver le point faible, le nerf le plus sensible. C'était même surprenant. On ne pouvait la dire très vive d'esprit, ni très bien informée; quant au vernis de cosmopolitisme dont, tout au long des années de vie commune avec père, elle était arrivée à couvrir son ignorance, il était des plus minces. En général, elle se préoccupait beaucoup trop d'elle-même pour comprendre ou deviner ce qui se passait dans le cœur ou dans l'esprit des autres. Mais elle avait ce don mystérieux de trouver le point vulnérable, l'endroit où elle pourrait susciter la douleur la plus vive, la plus durable."

"L'état normal ne se définit pas, parce que ce n'est qu'une convention."

"Ann est la reine qui ne peut faire le mal, pour la seule raison qu'elle sait avoir toujours raison. Des millions de femmes de son espèce vivent en complète harmonie avec elles-mêmes, battant de leurs ailes d'ange, pendant qu'elles étranglent leurs enfants, empoisonnent les sources, assombrissent les champs, tuent la lumière, sèment l'ortie et l'ivraie dans le cœur de leurs proches les plus chers, font du foyer l'antichambre de l'enfer."