12 mai 2014

Nancy Huston. "Dolce agonia". 2001. Extraits.


"David Korotkov est mort,... et, à mesure qu'il répétait cette phrase, répandant la nouvelle parmi leurs amis, il avait remarqué, consterné, que l'émotion le quittait peu à peu, que le fait de raconter l'histoire, encore et encore, la transformait en une fiction; il disait toujours "la pire chose, la pire chose qui puisse arriver", mais il ne ressentait plus la vérité de cette idée; en l'espace de quelques heures, la douleur avait cessé de le toucher. Il regardait le visage des autres s'emplir d'horreur, se transformer sous l'effet du choc, et il leur enviait leur émotion, honteux de voir la rapidité avec laquelle la sienne s'était retirée de l'événement pour aller se cacher derrière les mots; comment cela était-il possible? Et là, ce soir, plus trace de douleur; plus rien que de la pitié."

"Y a-t-il un seul moment dans notre existence où nous pouvons dire: voilà, c'est maintenant que je suis pleinement et entièrement moi-même? En d'autres termes: la manière dont on évolue constitue-t-elle la vérité de ce que nous sommes?"

"Mais... comment faire pour construire une vie, quand on ne sait pas vivre? Il ne suffit pas d'être riche. Chloé n'est personne. On ne lui a jamais permis d'être enfant et, du coup, elle ne sait pas être parent. Elle vit seule avec Hal Junior et, au lieu de le materner, elle découvre ce que l'enfance devrait être. Elle suit son fils de près et, à mesure qu'il apprend à marcher, puis à parler, à courir, à explorer le monde, à jouer avec les écureuils dans Hyde Park, à pépier de joie pendant les promenades en barque, les spectacles de guignol, les comptines et les jeux dans son jardin d'enfants... Chloé se rend compte de tout ce dont on l'a privée."

"Les clichés sont des baguettes magiques qui transforment nos terreurs intimes en vérités éternelles."

"Je ne voulais pas passer ma vie à prouver que j'avais le droit de la vivre."

"Les gens ne changent jamais d'avis au cours d'une conversation, disait-elle. Ils ne le font que dans le silence et la solitude, à force de lire et de méditer seuls dans leur coin..."

"Si on veut écrire, il faut accepter la faillibilité de la mémoire."