11 mai 2014

Nancy Huston. "Les Variations Goldberg". 1981. Extraits.


"Et le pire c'est de n'avoir, tout le temps que dure l'épreuve, aucun accès à la musique elle-même. Je suis là pour en faire, les autres pour en entendre, mais la musique se déploie dans un entre-deux qui ne touche ni moi ni eux. Je ne traduis pas, j'exécute. La musique doit être exécutée, c'est-à-dire mise à mort. Je suis le bourreau de l'immortel."

"Avant de commencer à jouer, vous avez besoin d'au moins une minute de silence sur quoi construire. Sinon ce n'est pas solide."

"Je n'achève jamais rien. Il me semble que ce serait le tuer."

"Il n'aimait pas les héros, les leaders, les gens qui crient NOUS tellement fort qu'ils font taire tous les JE."

"Te rappelles-tu Lili comme on disait que les convaincus étaient toujours des vaincus quelque part?, qu'ils avaient dominé et étranglé tous leurs doutes?"

"Jusqu'à quelle hauteur faut-il grimper avant qu'on ait le droit de renoncer? Combien d'étages?"

"Quelles hypocrisies ignobles on voit ressortir dès qu'on parle de la mort. Comme des vers qui commencent à grouiller dans la viande, tout d'un coup, produits par cette même chair qu'on allait consommer. Je vais pas m'écraser encore une fois, cette fois ce sera moi l'égoïste. Laissez-moi seule. Nom de Dieu, vous l'avez toujours fait! J'ai envie de penser à moi. J'ai un certain nombre de comptes à régler avec cette pourriture de vie."

"... ce concert est à la fois complètement important et complètement insignifiant; chaque note est à la fois gratuite et nécessaire. Car ces Variations Goldberg n'avaient plus besoin d'exister du tout, mais une fois qu'elles se sont mises à exister, elles ne pouvaient qu'assumer une forme, et l'assumer jusqu'au bout. Quand j'écrivais, le même dilemme était constamment présent. Le souci de ne pas faire avec des mots des murs, mais plutôt des constructions ajourées, me faisait craindre la chute à travers une des ouvertures que j'avais moi-même pratiquées."

"Qu'est-ce que les gens sont intoxiqués par le bon sens! Ca les rassure. Le monde à l'envers, ils supportent pas. Une invention quatre fois pareille c'est bon. Une invention vraiment inventée? Chiche."

"Quand je parle avec des gens, je ne sais pas comment jouer le jeu, c'est comme s'il y avait des règles connues de tout le monde sauf de moi. Parfois je me dis que j'ai dû m'endormir à un moment donné dans mon enfance, pendant un an, et que c'est justement cette année-là que les autres ont été initiés aux règles du jeu. Je me sens larguée et j'ai peur qu'on s'en aperçoive, alors je fais un grand effort, je plaque sur mon visage une expression quelconque en espérant que cet arrangement de ma physionomie correspondra à l'idée qu'ils se font d'une jeune fille "animée" ou "curieuse" ou "intelligente"; j'essaie de me voir à travers leurs yeux. Mais ensuite, je m'affole à l'idée qu'ils vont réellement me juger là-dessus: toute cette comédie aboutira fatalement à un avis sur ma personne; alors qu'elle n'a rien à voir avec ce que je suis au fond!"

"C'est ça les gens, ils sont vraiment cons, presque tous, ils ne savent rien ni sur la vie ni sur l'amour, alors ils passent leur temps à faire semblant. Ils donnent par exemple des concerts de musique de chambre où ils viennent tous pour échanger leurs potins et comparer leurs fringues. Ils font ça pour ne pas penser à l'horreur. Ils savent qu'ils vivent dans un monde horrible mais ils sont impuissants à le changer, tout ce qu'ils peuvent faire c'est essayer d'atténuer leur culpabilité d'intellectuels de gauche."

"Il n'y a rien de pire qu'un instrument silencieux. C'est toujours un reproche."

"Qu'une société sur le point de s'effondrer cherche à revenir au bon vieux temps, rien de plus prévisible... Mais le vieux temps ne fut pas "bon", le vieux temps est un cadavre qui ne parvient plus à dissimuler sa pourriture."

"... à force de courber l'échine devant le code des bonnes manières, on a le coeur qui ralentit, les poumons qui s'affaissent et jusqu'au sexe qui, dépité d'être écrasé entre les jambes convenablement croisées, s'endort et ne se réveillera plus de la soirée."

"Tout ce que j'ai découvert aux USA, c'est qu'il y a pas de racines. C'est qu'on est quatre milliards de zombies à la recherche de nos racines. C'est que les enracinés sont des fous dangereux."