13 mai 2014

Nancy Huston. "L'espèce fabulatrice". 2008. Extraits.


"Les gens qui se croient dans le réel sont les plus ignorants, et cette ignorance est potentiellement meurtrière."

"Chez les humains, aucune vérité n'est donnée. Toutes, par le truchement des fictions, sont construites."

"Parler une ou plusieurs langues étrangères anéantit la fausse évidence de la langue maternelle et vous aide à la percevoir pour ce qu'elle est: une prise sur le réel parmi d'autres."

"Aucun régime politique ne pourra jamais maîtriser ce phénomène-là. Platon aurait beau chasser de sa République poètes et dramaturges; aucun tyran, dictateur, monarque ou président ne pourra bannir les rêves, cauchemars, fantasmes et délires, toute cette activité fébrile par laquelle notre cerveau concocte des histoires et y prête foi afin que notre existence soit non seulement une existence mais une vie, afin qu'elle nous semble suivre une trajectoire, correspondre à un destin, avoir un Sens. Jamais ne pourra être dompté l'inénarrable cerveau conteur qui fait notre humanité."

"Un bébé n'a pas de recul critique. Les premiers sillons l'attachent à ses parents même si ce sont des tortionnaires, et le rendent méfiants vis-à-vis des autres même si ce sont des saints."

"Le théâtre de la guerre, comme on l'appelle justement, est l'un des plus grands pourvoyeurs de Sens qu'a su inventer l'espèce humaine."

"Le cerveau est une machine fabuleuse qui nous prédispose à fabuler, pour le meilleur et pour le pire. Il nous fournit les histoires dont nous avons besoin pour justifier nos actes."

"Ce que nous confère l'appartenance (à une famille, une tribu, une nation, etc), c'est une certaine contenance. En anglais, countenance c'est aussi le visage. Chacun de nous se concocte peu à peu le visage qu'il souhaite présenter au monde; il le porte tel un masque et il s'y identifie. Regardez autour de vous dans n'importe quel lieu public: tout le monde se donne une contenance. Cela nous permet de sentir que nous sommes cohérents, consistants, valables, en un mot, que nous sommes "quelqu'un". Quand ce masque est arraché, nous "perdons la face"; nous sommes "décontenancés". Une contenance, c'est ce à quoi nous tenons plus que tout. Et ce que nous redoutons plus que tout: le ridicule. Etre révélés comme ce rien, ce presque rien que nous sommes: des mammifères mortels. La contenance est une chose éminemment fragile, comme le savait bien Charlot, qui s'en moquait avec talent: une peau de banane suffit pour l'anéantir."

"Tout récit a besoin d'un public."

"Le but de la guerre, pour chaque côté: détruire la contenance de l'autre, semer la zizanie dans ses certitudes identitaires. Et raconter cet exploit aux nôtres."

"Dans la déportation, l'esclavage, le génocide, les victimes doivent être dépouillées au préalable de leurs histoires. Rien de plus déstabilisant, de plus insécurisant, de plus affolant pour l'individu que de voir brusquement dispersées, tel un jeu de quilles, toutes ses assises identitaires. Plus de maison, plus de ville, plus de métier, plus d'habits, plus de cheveux, plus de lunettes... Le nom remplacé par un numéro. Les familles séparées, les langues mêlées... Dans ces conditions, il est très difficile de préserver une contenance. Avant de mourir, l'on est déjà mort à soi. Vous étiez rabbin? chef? professeur? mère de famille? grand comédien? Vous n'êtes plus rien de tout cela, regardez, vous êtes ridicule, une poupée, une chose à ma merci... Et, pour finir: une chose réellement. Tas de chair sanguinolent. Poussière. Et moi: héros. Et mon pays: vainqueur."

"Seul le viol humain comporte ce Sens supplémentaire: l'acte d'amour transformé en acte de haine, la construction d'une lignée transformée en destruction d'une lignée."

"Chaque personne est un personnage. La spécificité de notre espèce, c'est qu'elle passe sa vie à jouer sa vie. Les rôles qu'on nous propose seront plus ou moins divers, plus ou moins figés, selon la société dans laquelle nous naissons. On nous montrera comment nous y prendre pour les jouer, on nous apprendra à imiter des modèles et à intégrer les récits les concernant."

"... les personnages des romans, à l'instar de ceux des récits religieux mais de façon bien plus complexe, nous fournissent des modèles et des anti-modèles de comportement. Ils nous donnent de la distance précieuse par rapport aux êtres qui nous entourent, et - plus important encore - par rapport à nous-mêmes. Ils nous aident à comprendre que nos vies sont des fictions - et que, du coup, nous avons le pouvoir d'y intervenir, d'en modifier le cours."

"... ce que le lecteur doit chercher à reconnaître dans les personnages d'un roman, ce n'est pas l'auteur. C'est lui-même."