mercredi 25 juin 2014

Victor Hugo. "La légende des siècles". 1859, 1877, 1883. Extraits.


"Car l'équilibre, c'est le bas aimant le haut;
Pour que le cèdre altier soit dans son droit, il faut
Le consentement du brin d'herbe."

*
"Le vieillard, qui revient vers la source première,
Entre aux jours éternels et sort des jours changeants;
Et l'on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens,
Mais dans l'oeil du vieillard on voit de la lumière."

*
"Mourir il ne le peut; mais renaître, qui sait?"

*
"Un roi
C'est un homme trop grand que trouble un vague effroi,
Qui, faisant plus de mal pour avoir plus de joie,
Chez les bêtes de somme est la bête de proie;
Mais ce n'est pas sa faute, et le sage est clément.
Un roi serait meilleur s'il naissait autrement;
L'homme est homme toujours; les crimes du despote
Sont faits par sa puissance, ombre où son âme flotte,
Par la pourpre qu'il traîne et dont on le revêt,
Et l'esclave serait tyran s'il le pouvait."

*
"Consentir à mourir c'est consentir à vaincre."

*
"La terre est le chemin,
Le but est l'infini, nous allons à la vie.
Là-bas une lueur immense nous convie.
Nous nous arrêterons lorsque nous serons là."

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"Roi, c'est moi qui suis ma cage,
Et c'est moi qui suis ma clé."

*
"Car le sage lui-même a, selon l'occurrence,
Son jour d'entêtement et son jour d'ignorance."

*
"Le droit
Est l'envers du pouvoir dont la force est l'endroit;"

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"La moitié d'un ami, c'est la moitié d'un traître."

*
"Qu'est la méchanceté? C'est de la léthargie;
Dieu dans l'âme endormi."

*
"La vie est une joie où le meurtre fourmille,
Et la création se dévore en famille."

*
"Qu'est-ce que tout cela fait à l'herbe des plaines,
Aux oiseaux, à la fleur, au nuage, aux fontaines?
Qu'est-ce que tout cela fait aux arbres des bois,
Que le peuple ait des jougs et que l'homme ait des rois?
L'eau coule, le vent passe, et murmure:
Qu'importe!"

*
"Avril a de ces fleurs où rampe une limace."

*
"A quoi bon présenter le miroir aux ténèbres?"

*
"Car la mort rit et fait, quand sur l'homme elle monte,
Plus de nuit sur la gloire, hélas! que sur la honte."

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"Celui qui crée et qui sourit,
Celui qu'en bégayant nous appelons Esprit, 
Bonté, Force, Equité, Perfection, Sagesse,
Regarde devant lui toujours, sans fin, sans cesse,
Fuir les siècles ainsi que des mouches d'été.
Car il est éternel avec tranquillité."

*
"Mais l'orgueil est la forme altière de l'ennui."

*
"La foule ingrate et vaine existe,
Elle livre quiconque est par le sort livré,
Et raille d'autant plus qu'elle a plus admiré."

*
"Où je vois le collier, je cherche le carcan."

*
"Jésus disait: aimer; l'église dit: payer."

*
"Rome est un champ ayant le moine pour chardon;
Que l'âme de Jésus vienne donc et le broute!"

*
"Je sais que par instants le public devient froid,
Pour le bien et le mal, pour le crime et le droit,
Le comble de la chute étant l'indifférence;
On vit, l'abjection n'est plus une souffrance;
On regarde avancer sur le même cadran
Sa propre ignominie et l'orgueil du tyran;
L'affront ne pèse plus; et même on le déclare.
A ces époques-là de sa honte on se pare;
Temps hideux où la joue est rose du soufflet.
La jeunesse a perdu l'élan qui la gonflait;
Le tocsin ne fait plus dresser la sentinelle.
Ce fauve oiseau qui bat les cloches de son aile
Est cloué sur la porte obscure du beffroi;
Oui, sire, aux mauvais jours, sous quelque méchant roi
Féroce, quoique vil, et, quoique lâche, rude,
Toute une nation se change en solitude;
L'échine et le bâton semblent être d'accord,
L'un frappe et l'autre accepte; et le peuple a l'air mort;
On mange, on boit; toujours la foule, plus personne;
Les âmes sont un sol aride où le pied sonne;
Les foyers sont éteints, les coeurs sont endormis;
Rois, voyant ce sommeil, on se croit tout permis.
Ah! la tourbe est ignoble et l'élite est indigne.
De l'avilissement l'homme porte le signe.
L'air tiède et mou, le temps qui passe, la gaîté des chants, l'oubli des morts, tout est complicité;
Tous sont traître à tous, et la foule se rue
A traîner les vaincus par les pieds dans la rue.
Le silence est au fond de tout le bruit qu'on fait;
On est prêt à baiser Satan, s'il triomphait;
Le mal qui réussit devient digne d'estime;
L'applaudissement suit, la chaîne au cou, le crime,
Que la libre huée a d'abord précédé;"

*
"Vous avez l'orgueil bas ayant le coeur jaloux."

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"Le maître est insensé de peser ce qu'il pèse,
Et, parce qu'on se tait, de croire qu'on s'apaise."

*
"Le prodige et le monstre ont les mêmes racines."

*
"Et, comme on est moins brave, on est plus furieux;"

*
"Dieux, vous ne savez pas ce que c'est que le monde;
Dieux, vous avez vaincu, vous n'avez pas compris."

*
"mais l'effort des fléaux
Pour faire le néant, ne fait que le chaos;"

*
"L'amour ouvrit la parenthèse,
Le mariage la ferma."

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"L'exemple, c'est le fait dans sa gloire au repos,
Qui charge lentement les coeurs et recommence;"

*
"quand nous étouffons,
Dieu nous fait respirer par ces pensers profonds."

*
"Nous avons des tyrans parce que nous en sommes."

*
"Ce qu'on croit sans défense est défendu par l'ombre."

*
"La conscience humaine est engloutie au fond
D'un océan de honte où tout rampe et se fond,
Mer sombre et sans route frayée;
Ce gouffre écume et roule, et l'on voit par moment
Reparaître au milieu des flots confusément
Le cadavre de la noyée."

*
"Et que les fils d'Adam doivent se dire entre eux
Qu'il s'agit d'être juste et non pas d'être heureux."

*
"Poursuivre le réel, c'est chercher l'introuvable.
Le réel, ce fond vrai d'où sort toute la fable,
C'est la nature en fuite à jamais dans la nuit."

*
"Et l'homme ne veut point qu'on touche à sa terreur;
Il y tient; le calcul l'irrite; sa fureur
Contre quiconque cherche à l'éclairer, commence
Au point où la raison ressemble à la démence;
Alors il a beau jeu."

*
"un homme est fou du moment qu'il est seul.
On rit d'abord; le rire a fait plus d'un linceul;
Puis on s'indigne:..."

*
"L'homme osant n'être pas aveugle, est un impie!"

*
"Hélas! ayons des buts, mais n'ayons pas de cibles;
Quand nous visons un point de l'horizon humain,
Ayons la vie, et non la mort, dans notre main."

*
"Je sens en moi devant les supplices sans nombre,
Les bourreaux, les tyrans, grandir à chaque pas
Une indignation qui ne m'endurcit pas,
Car s'indigner de tout, c'est tout aimer en somme,
Et tout le genre humain est l'abîme de l'homme."

*
"Ami, ta vie est mansardée;
A ce petit ciel bas, plafond
De la volupté sans idée,
Les âmes se heurtent le front."

*
"Sur l'homme dans l'ignominie
Ils jetaient leur rude gaîté,
Sachant que c'est à l'ironie
Que commence la liberté."
     

mardi 24 juin 2014

Katherine Pancol. "Muchachas 3". 2014. Extraits.

   


"Le malheur, on peut l'accepter. A condition qu'il s'arrête un jour. Qu'importe la date! Pourvu qu'il y en ait une. Alors on peut être patient et endurer. Mais si on ne vous donne pas de date, si on rajoute du malheur tout le temps, ce n'est pas supportable. Ca rend fou."

"C'est tellement bien d'être soi. Assise en soi comme dans un fauteuil."

"On a toujours besoin d'un regard extérieur pour avancer, pense Stella. Ca vous fouette le sang et vous fait galoper."

" La famille, ce sont des mensonges, des omissions, des trahisons qu'on cache sous un autre mensonge, majuscule celui-là: celui de la famille heureuse."

"- Ce doit être terrible d'être obligé de quitter son pays.
- Et quand c'est votre pays qui vous quitte? Que vous ne le reconnaissez plus?"

"Demander pardon, c'est rendre sa place à l'autre. Lui donner le droit d'exister."

"A quoi sert de se comparer puisqu'on est unique au monde?"

lundi 23 juin 2014

Vaclav Havel. "Essais politiques. La politique et la conscience." 1984. Extraits.

  

"L'absence de héros qui sachent pourquoi ils meurent est le premier pas vers les monceaux de cadavres de ceux qui seront abattus comme du bétail."

"... il est manifeste qu'un seul homme en apparence désarmé mais qui ose crier tout haut une parole véridique, qui soutient cette parole de toute sa personne et de toute sa vie, et qui est prêt à le payer très cher, détient, aussi étonnant que cela puisse paraître et bien qu'il soit formellement sans droits, un plus grand pouvoir que celui dont disposent dans d'autres conditions des milliers d'électeurs anonymes."

dimanche 22 juin 2014

Vaclav Havel. "Essais politiques. Le pouvoir des sans-pouvoirs." 1989. Extraits.



"Ils font ce qui se fait, ce qu'il faut faire, et en le faisant, ils confirment en même temps qu'il faut réellement le faire. Ils satisfont à une certaine exigence et, par là, la perpétuent eux-mêmes."

"... tant que "l'apparence" n'est pas confrontée à la réalité, elle n'apparaît pas comme apparence; tant que "la vie dans le mensonge" n'est pas confrontée à "la vie dans la vérité", il manque la perspective qui dévoilerait son caractère mensonger. Aussitôt qu'apparaît une alternative, elle menace essentiellement la "vie dans le mensonge" et l'apparence dans ce qu'ils sont dans leur nature et leur intégrité."

"La camisole de "la vie dans le mensonge" est faite d'une matière étonnante; aussi longtemps qu'elle recouvre la société tout entière, elle semble être taillée dans du roc. Mais dès l'instant où quelqu'un troue cette camisole à un seul endroit, où un seul individu s'écrie: "Le roi est nu!", dès l'instant où un seul joueur viole les règles du jeu et dénonce le jeu en tant que tel, alors, tout apparaît sous un autre jour et la camisole entière donne l'impression d'être de papier et de commencer à se déchirer et à tomber en poussière de manière irréversible."

"Il nous faut parfois tomber jusqu'au fond de la misère pour reconnaître la vérité, de même qu'il nous faut descendre jusqu'au fond du puits pour apercevoir les étoiles."

"Il faut avoir présent à l'esprit le fait que, même dans le meilleur des cas, la loi ne représente jamais que l'un des moyens imparfaits et plus ou moins extérieurs de protéger le meilleur de la vie contre le pire. Mais en aucun cas, la loi ne donne d'elle-même naissance à ce meilleur; elle ne peut avoir qu'un rôle auxiliaire, son sens ne réside pas en elle-même, son respect n'assure pas automatiquement une vie meilleure. Cette dernière est l'oeuvre des individus et pas des lois ou des institutions."

"La technique - ce produit de la science moderne elle-même issue de la métaphysique moderne - a échappé aux mains de l'homme, elle a cessé de le servir, elle l'a soumis et l'a contraint à l'assister dans la préparation de sa propre perte. Et l'homme ne connaît pas d'issue à cette situation; il ne dispose ni d'une idée, ni d'une foi, et encore moins d'une conception politique qui le rendrait à nouveau maître de la situation. Impuissant, il regarde cette machinerie de sa création fonctionner froidement, l'aborder irrémédiablement et l'arracher à tous ses liens naturels."

"Il semble bien que les démocraties parlementaires traditionnelles ne proposent pas de moyen de faire front de manière fondamentale à la "gravitation" de la civilisation technique et de la société industrielle de consommation. Elles aussi sont à sa remorque et impuissantes à s'y opposer. Seule la façon dont elles manipulent l'individu est infiniment plus subtile et plus raffinée que les manières brutales du système post-totalitaire. Mais tout cet ensemble statique de partis de masses sclérosés et agissant politiquement de manière tellement intéressée, ces partis dominés par des appareils professionnels qui déchargent le citoyen de toute responsabilité concrète et individuelle, toutes les structures complexes des foyers expansifs et manipulateurs d'accumulation du capital, ce diktat omniprésent de la consommation, de la production, de la publicité, du commerce, de la culture de consommation, ce submergement d'informations, tout cela tant de fois analysé et décrit - peut difficilement être considéré comme la voie grâce à laquelle l'individu aurait quelque perspective de se retrouver lui-même."

samedi 21 juin 2014

Vaclav Havel. "Essais politiques. Le sens de la Charte 77." 1986. Extraits.


"... personne ne pourrait se soustraire à la manipulation générale tant que la société resterait divisée par son indifférence et que les uns assisteraient sans protester à la persécution des autres, à comprendre qu'une attaque dirigée contre la liberté d'un seul porte atteinte à la liberté de tous."

"Dire qu'une chose est d'essence ou d'origine éthique, c'est dire que nous ne la faisons pas pour des raisons "pragmatiques", parce que nous servons, certains qu'elle puisse réussir à court terme, donner des résultats tangibles, vérifiables, matériels, mais simplement parce que nous la jugeons bonne."

"Le civisme, c'est le courage, l'amour de la vérité, la conscience toujours en éveil, la liberté intérieure et la responsabilité librement assumée pour la chose publique."

"C'est son devoir (au citoyen) de dire la vérité à haute voix, toujours à nouveau, en tenant compte de l'esprit du temps, mais sans s'arrêter aux revers momentanés. Son devoir de porter cette vérité à la connaissance de ses concitoyens et des pouvoirs constitués, d'en exiger le respect et de chercher ainsi - quel que soit dans l'immédiat le succès ou l'insuccès de ses efforts - à rendre possible une discussion publique démocratique. Son devoir de rappeler, de réaliser et de renforcer le principe de la participation de la société à l'administration des affaires publiques, le droit de chaque citoyen à sa part de responsabilité."

"La Charte montre que nous pouvons nous comporter en citoyens même dans la situation la plus difficile, revendiquer nos droits et tenter de les faire valoir. Qu'un citoyen peut dire la vérité même sous le règne du mensonge institutionnalisé. Que chacun peut assumer sa coresponsabilité pour le destin de la collectivité, sans attendre une directive d'en haut. Bref, que chacun qui aspire à un changement peut commencer par lui-même, dès maintenant."

"Tout pouvoir est un pouvoir sur quelqu'un. Si total soit-il, il n'est jamais sa propre création, quelque chose qui planerait dans le vide, on ne sait où en dehors du monde. Tout pouvoir est, jusqu'à un certain point, l'oeuvre aussi de ceux qu'il régente. Une infinité d'accords tacites et d'interactions complexes lient le pouvoir à la société. C'est un drame à multiples péripéties, fait de pressions et de concessions réciproques."

vendredi 20 juin 2014

Vaclav Havel. "Essais politiques. Lettre ouverte à Gustav Husak." 1975. Extraits.

   


"Après les récents bouleversements historiques et la stabilisation d'un certain système, les gens se comportent comme s'ils avaient perdu la foi dans l'avenir, dans la possibilité d'améliorer les affaires de tous, dans le sens d'une lutte pour la vérité et le droit. Ils se désintéressent de tout ce qui dépasse le cadre de leur sécurité personnelle; ils cherchent les moyens les plus divers pour fuir. Apathiques, ils se désintéressent de toute valeur qui les dépasse et négligent leur prochain; c'est la passivité de l'esprit, la dépression. Quant à celui qui s'efforce encore de résister en refusant par exemple d'accepter la simulation comme principe d'existence parce qu'il doute de la valeur de la réalisation de soi au prix de sa propre aliénation, il apparaît de plus en plus à l'entourage indifférent comme un être étrange, un fou, un Don Quichotte. En fin de compte, on ne l'accepte nécessairement qu'avec une certaine réticence, comme toute personne dont le comportement diffère de celui d'autrui - et d'autant qu'il risque de devenir, par son comportement, un miroir critique pour son entourage. Ou bien - la communauté indifférente exclut un tel individu pour la forme, ou encore s'en écarte comme on l'exige, tout en sympathisant avec lui secrètement ou dans l'intimité, espérant satisfaire ainsi sa conscience coupable."

"Au fur et à mesure que l'espoir d'une amélioration générale de la situation s'évanouit et que diminue la prise de l'individu sur les valeurs et les buts qui le dépassent, au fur et à mesure que décroissent ses possibilités d'agir vers "l'extérieur", l'individu investit toujours davantage son énergie là où elle rencontre la moindre résistance, c'est-à-dire vers "l'intérieur". Chacun pense davantage à soi, à sa famille, à sa maison: là il trouve la paix, il peut oublier toute la sottise du monde et donner libre cours à sa créativité. Les gens équipent leur logement et en améliorent la qualité, ils s'efforcent de mener une vie agréable, se font construire des maisons de campagne, s'occupent de leur voiture, attachent plus d'importance à la nourriture, à l'habillement, au confort domestique; en somme ils fixent des paramètres matériels à leur vie privée."

"Ainsi l'attention de la société - pour faciliter la domination du Pouvoir - est-elle consciemment détournée d'elle-même, c'est-à-dire des affaires de la société: en fixant toute l'attention de l'individu à "ras de terre, sur ses intérêts de consommateur, on veut le priver de la capacité de percevoir son degré croissant d'asservissement spirituel, politique et moral. Réduit au rôle de porteur unidimensionnel des idéaux de la société de consommation, il doit se transformer en matière souple, sujette à toutes les manipulations."

"En somme une noble façade de grands idéaux humanistes - et derrière, la modeste maison familiale du petit-bourgeois socialiste! D'un côté les slogans tonitruants sur le développement sans précédent de toutes les libertés et de la richesse spirituelle de la vie - de l'autre la grisaille et le vide d'une existence qui se réduit à faire les courses!"

"... la véritable mission actuelle de la police d'Etat: non pas protéger le libre épanouissement de l'homme face à ceux qui l'entravent, mais au contraire protéger l'oppresseur contre la menace que représentent pour lui toutes les tentatives humaines d'authentique épanouissement."

"Ce que la conscience sociale considérait il y a peu de temps comme indécent, est aujourd'hui couramment excusé, pour être demain accepté et devenir, sans doute, après-demain, un modèle. Ce à quoi nous refusions, hier, de nous accoutumer, ce que nous tenions pour impossible, nous l'admettons, aujourd'hui, sans nous en étonner, comme une réalité. Et inversement, ce qui, pour nous, naguère allait de soi, est devenu, à présent, une exception, et sera demain - qui sait? - considéré comme un idéal inaccessible."

mercredi 18 juin 2014

Vaclav Havel. "Essais politiques. Préface de Jan Vladislav". 1991. Extraits.

   


(Vaclav Havel). "Pour divers que soient les intérêts de l'écrivain, qu'il écrive sur l'amour, la jalousie, l'échec ou la réussite de sa vie, sur la méchanceté des hommes, sur la nature, sur son enfance, sur Dieu ou sur la schizophrénie, qu'il fasse oeuvre de philosophe ou de psychologue, qu'il s'en tienne aux faits ou crée des allégories, qu'il soit obsédé par les projets esthétiques les plus extravagants et les plus ingénieux - il y a une chose qu'un véritable écrivain ne peut jamais éviter: c'est l'histoire. Sa situation sociale, son époque, c'est-à-dire aussi la politique. Tôt ou tard, nous découvrons qu'une grande oeuvre littéraire communique, de manière indirecte, complexe et même cachée, des éléments qui concernent l'histoire, la culture, la civilisation ou le devenir spirituel et social de la collectivité. Je ne conçois pas une oeuvre littéraire authentique sans cette dimension."

(Jan Vladislav). "Dans les systèmes totalitaires, la politique incontrôlable, insaisissable est tout et rien à la fois. Au lieu d'être le domaine d'une activité humaine spécifique, elle est devenue le terrain d'un conflit permanent entre le pouvoir et la vie."

(Jan Vladislav)."Dans ces pays, en effet, tout auteur, tout intellectuel, ou simplement tout homme honnête, une fois engagé dans la voie de la vérité, ne peut plus s'y arrêter ou reculer sans perdre et la face et l'âme; il ne peut plus qu'avancer."

mardi 17 juin 2014

Vaclav Havel. "Interrogatoire à distance". Entretien avec Karel Hvizd'ala. 1987. Extraits.

  


"Seul un sentiment profond de l'exclusion permet à l'homme de voir parfaitement l'absurdité du monde et de sa propre existence - ou du moins la place de l'absurde en eux."

"Un changement fondamental et positif est conditionné par un mouvement important dans le domaine de la pensée et non par un "truc" de stratégie."

"Le fait qu'on puisse abuser de ce que j'ai écrit, de ce que j'ai pensé et de ce qui était juste m'a permis de comprendre que la vérité ne dépendait pas seulement de ce qu'on pense mais aussi des circonstances, des personnes auxquelles on s'adresse et des raisons qui nous poussent à la dire."

"Je me répète ce que m'avait dit Jan Patocka: l'épreuve réelle d'un homme ne consiste pas dans la façon dont il réalise ce qu'il a décidé de faire mais dans la façon dont il réalise le rôle que le destin lui a assigné."

"S'occuper uniquement de littérature est délicat et la littérature, paradoxalement, en souffre."

"Les Soviétiques n'acceptent jamais des explications qui ressemblent à des excuses, c'est de l'eau apportée à leur moulin; face à eux il faut rester ferme."

"Nous ne saurons jamais quelles disponibilités se cachent dans l'âme de la population et lequel de ses états peut se manifester si les circonstances changent."

"... on s'exprimait ouvertement et on ne pouvait en fait, que dire son impuissance; on protestait, et pourtant, on ne protestait que contre le silence qui suivait la contestation. C'était l'époque des grandes grèves des étudiants, des réunions sans fin, des pétitions, des négociations, des manifestations, des discussions violentes. Le bateau était en train de couler mais les passagers étaient encore autorisés à crier qu'il coulait."

"Un zèle lucide est plus efficace que les émotions enflammées qui s'attachent chaque jour à un but différent."

"Les étrangers s'étonnent parfois de nous voir capables de supporter de telles épreuves et en même temps ils ont du mal à comprendre qu'on ne cesse d'en rire. Car s'il nous fallait afficher de plus en plus de sérieux, proportionnellement à l'augmentation de la gravité de la situation, chacun de nous serait vite métamorphosé en sa propre statue; et celle-ci ne pourrait plus écrire des manifestes, ni assumer une tâche quelconque. S'il ne faut pas (...) se dissoudre dans son propre sérieux au point d'en devenir comique, il faut avoir le sens de l'humour et de la dérision. Quand on les perd, notre activité perd aussi, paradoxalement, de son sérieux. Un acte peut devenir important à condition d'être engendré par l'homme conscient du caractère temporaire et futile de tout ce qui est humain. Son sens réel ne peut être mesuré qu'à travers le spectre de l'absurdité."

"Il vaut mieux se taire que de s'exprimer d'une façon superficielle."

"Le pouvoir est pour moi un mouvement spontané, aveugle, inconscient, irresponsable, incontrôlé et incontrôlable, qui manipule plus les gens qu'il n'obéit à leurs impulsions."

"Je crois aussi que l'intellectuel doit inquiéter; qu'il doit témoigner de la misère du monde; qu'il doit provoquer par son indépendance, se révolter contre toutes les formes d'oppression - qu'elles soient apparentes ou latentes -, contre toutes les formes de manipulation; qu'il doit mettre en doute les systèmes, les pouvoirs avec leurs discours et témoigner de leurs mensonges. C'est pourquoi l'intellectuel ne correspond à aucun rôle auquel on voudrait le réduire. C'est pourquoi il ne doit correspondre à aucune Histoire écrite par les vainqueurs. L'intellectuel ne doit pas "convenir", il doit toujours déranger, transgresser, il doit rester inclassable."

"Certes, un intellectuel est vaincu d'avance car il ressemble à Sisyphe, et il est, comme lui, condamné à perdre. Mais en même temps, comme Sisyphe, l'intellectuel reste invaincu. Dans un certain sens, il gagne en perdant."

"Selon moi, il serait utile de faire comprendre aux gens qui ne veulent pas vivre dans un système totalitaire, qu'on peut agir contre lui plutôt que de le fuir."

"On croit avoir tenu le volant de l'histoire, puis on se rend compte que l'histoire tourne dans une autre direction et on en conclut, un peu vite, qu'au volant de l'histoire, il n'y avait personne."

"La vie n'est pas en-dehors de l'histoire et l'histoire ne se situe pas en dehors de la vie."

"Je pense que la vie et l'univers n'existent pas seulement "en soi"; selon moi, rien ne disparaît à jamais, nos actes non plus, et ainsi j'explique ma conviction que dans la vie, il faut tenter autre chose que ce qui vous rapporte du profit immédiat."

"Je dirais que la tâche du dramaturge, du moins telle que je la sens et la pratique, n'est pas de faciliter la vie du spectateur en lui montrant des héros positifs dans lesquels il peut mettre son histoire, ni de lui donner un sentiment d'apaisement - quand il sort du théâtre - parce qu'il croit que ces héros feront tout à sa place. Cela lui rendrait un bien mauvais service. J'avais déjà dit que l'espoir, nous devons l'avoir en nous-mêmes. On ne peut pas le demander à quelqu'un d'autre. Mon ambition n'est donc pas d'apaiser le spectateur à l'aide d'un beau mensonge ou de le consoler en lui proposant de résoudre ses problèmes. Je ne pense pas pouvoir l'aider de cette façon-là. J'essaie de faire quelque chose d'autre, de lui poser des questions devant lesquelles il ne devra pas s'esquiver - et auxquelles il n'échappera pas, de toute façon - et j'essaie de lui montrer sa misère, ma misère, notre misère commune. Et de lui rappeler par là qu'il est grand temps de bouger. Les seules solutions, les seuls espoirs qui sont précieux sont ceux que l'on trouve en soi-même, en nous et pour nous. Eventuellement avec l'aide de Dieu. Mais le théâtre ne les apporte pas, ce n'est pas une église. Le théâtre devrait être - avec l'aide de Dieu - le théâtre. Et son rôle est de rappeler qu'il se fait tard, que la situation est grave, qu'il ne faut plus attendre. Dessiner les contours de la misère signifie encourager les gens à l'affronter."

"Même la vérité la plus insupportable, quand elle est exprimée à haute voix et devant tout le monde, est libératrice."

lundi 16 juin 2014

Katherine Pancol. "Muchachas 2". 2014. Extraits.

  

"Pour grandir, il faut renoncer à la sécurité."

"L'artiste travaille même quand il est oisif. "L'artiste est une exception: son oisiveté est un travail, et son travail est un repos", disait Balzac."

"On est comme ça quand on a cherché quelque chose de toutes ses forces et que, soudain, on lui met la main dessus. On voudrait savourer, se féliciter, mais on n'est pas sûr encore, alors on perd l'équilibre, on craque, on se sent vide et plein à la fois."

"Je cache mon malheur sous des couches de bonheur. C'est mon secret, Hortense."

"C'est ça le pire, Hortense, vivre une vie immobile où il ne se passe rien tellement tu as peur."

"Chacun de nous est sur terre pour accomplir UNE chose dans laquelle il va exceller. Trouver cette chose est LE but de la vie car c'est trouver sa place. Tout le reste, tu m'entends bien, Hortense, tout le reste est inutile. Pourquoi? Parce que lorsque tu as trouvé ta place, tu n'as plus qu'une hâte, c'est de l'occuper. Tu te moques pas mal de ce que pensent les autres. Tu n'es plus jamais méchant, ni envieux, ni malveillant. Tu existes et cela te suffit. Ca te remplit."

"... dire "merci", c'est demander "encore"."

"C'est n'être nulle part que d'être partout, disait Sénèque."

"Le coupable n'est pas celui qui commet l'erreur, ça arrive à tout le monde, mais celui qui se complaît dans l'erreur."

"L'allégresse est un sentiment aussi fort que l'amour."

"Trop de solitude tue la grandeur de la solitude. Comme la diète peut achever le corps qui la poursuit trop longtemps ou la charité sans discernement nuire à celui qui la pratique."

"Le problème des hommes, c'est qu'ils prennent les limites de leur savoir pour les limites du monde. Le monde est bien plus vaste! Faisons marcher notre imagination. Schopenhauer pense comme Einstein qu'inventer est plus important que savoir. On est à l'étroit dans le savoir, jamais dans l'imagination."

dimanche 15 juin 2014

Doris Lessing. "Les enfants de la violence. La Cité promise." 1969. Extraits.


"Partout au monde, vivre dans une petite ville signifie se protéger derrière un masque. L'arrivée dans une grande ville, pour ceux qui n'en ont jamais connu, représente d'abord et avant tout la surprise de cette liberté: toutes les pressions disparaissent, personne ne se préoccupe de vous, le masque devient inutile."

"Un hypocrite maintient une attitude vertueuse en sachant qu'elle est fausse. Mais vous, vous me semblez drogués, hypnotisés, incapables de voir les faits même sous vos propres yeux - vous êtes les victimes d'une masse de slogans."

"On ne pouvait pas poursuivre son chemin sans avoir d'abord épongé ses dettes et fait ses comptes."

"Jamais je n'ai vu une famille qui ne m'ait semblé complètement perverse. Mais quel droit ai-je de dire une chose pareille? D'où me vient l'idée qu'une meilleure solution est possible? J'y réfléchis sans cesse, pourquoi? Peut-être en a-t-il toujours été ainsi? C'est affreux. Mais c'est ainsi que je vois les choses. Autrefois, je me tourmentais, je me disais que je devais être anormale, pour trouver toujours tout affreux. Comme si j'étais le seul être éveillé, au milieu de l'humanité plongée dans un mauvais rêve, et incapable de s'en apercevoir. C'est ce que je ressentais sur le bateau, en venant - une sorte de plaisir, tu sais. Des centaines de gens qui "faisaient la fête", qui s'en donnaient "à coeur joie", qui s'amusaient. Evidemment, tu connais cette vie sous un jour différent, puisque tu as travaillé sur ces bateaux. Mais ce voyage - des années d'économies. Leur plaisir - manger trois repas par jour en s'empiffrant comme des gorets, se saouler - juste un tout petit peu, juste pour rendre les choses supportables. Flirter pour se maintenir en état d'excitation. Il n'y avait pas un seul être humain à bord - sauf une fille, qui était malade. Elle se rendait en Angleterre pour y suivre un traitement. Nous nous installions à l'écart, et nous regardions. On nous appelait les trouble-fête. Nous avions l'impression d'observer des gens en état d'hypnose."

"Et à quoi me sert de dire que c'est moi qui me trompe? Il faut bien assumer sa façon d'être, de voir les choses. Que peut-on faire d'autre?"

"Bien souvent, la police n'arrête pas tout de suite. Ils commencent par observer et poser des pièges."

"L'un des aspects d'une mauvaise période, avant que l'on en soit pénétré, c'est que tout prend des airs de parodie burlesque."

"... quand finalement ils agissaient, l'absurdité prenait le dessus, et le pire survenait. Car ils avaient perdu le sens du mécanisme normal de l'existence."

"Quand il eut terminé, Mark déclara qu'il avait enfin compris le sens de ce vieux dicton, selon lequel le dernier refuge d'une fripouille était le patriotisme."

"Ces temps difficiles duraient depuis - mais une particularité des temps difficiles, c'est qu'ils semblent éternels. Tout ce qui se passait, les événements avaient depuis longtemps cessé d'apparaître comme des incidents déplaisants, ou des signes annonciateurs. La texture de l'existence n'était plus que lourdeur, laideur, peur. Lorsque Martha tentait de retourner en pensée à des temps et des lieux où tout avait été normal (mais qu'entendait-elle par là?), elle ne le pouvait pas. Sa mémoire se trouvait désormais emprisonnée. Et quand elle s'efforçait de scruter l'avenir, car après tout, cela allait changer, comme cela avait changé, elle ne pouvait rien discerner au-devant d'elle qu'une dégradation accentuée. La rivière empoisonnée allait s'engouffrer, oui, et exploser sur une chute de pierres - mais pas pour s'écouler en des lieux plus calmes."

"Martha déclara à Lynda que ces nouveaux amis ne lui plaisaient guère, et Lynda accepta ce jugement avec la tolérance que l'on accorde à ceux qui tâtonnent dans les ténèbres."

"Dans toute vie apparaît une courbe de croissance, ou bien une descente; on y décèle une pression centrale, comme la sève qui se force un chemin dans le tronc, dans une branche, dans le bois de l'année dernière, et là, à partir d'un noeud, elle éclate en une nouvelle branche, suivant une forme inévitable mais qui ne se connaît qu'une fois visible. Et elle restait là à regarder la sève se forcer un chemin chez les autres, alors qu'en elle-même elle ne sentait rien."

"... en présence de soi-même plus jeune, on écoute surtout; et l'on entend, le coeur battant, la voix de soi-même plus jeune. Douloureux. Mais impossible de tout refuser, de tout répudier, sans risquer de graves problèmes."

"Les discussions politiques ne sont possibles qu'entre gens du même bord, ou ayant au moins quelque chose en commun."

"Elle avait refoulé la souffrance, et avec elle la moitié de sa vie. Sa mémoire avait disparu."

"Il n'y a rien de mal à fuir, quand on sait qu'on ne peut rien faire de bien en restant."

"Quelque part dans sa vie,  Martha avait appris, ou bien peut-être le savait-elle par instinct, que l'on ne devrait jamais rien lire avant de le vouloir vraiment, ni rien apprendre avant d'en avoir besoin. Elle s'apprêtait à traverser l'une de ces brèves périodes de lecture intensive pendant lesquelles elle extrayait une essence, une moelle, acquérait l'information nécessaire et rien de plus."

"La ruse était la défense des désespérés."

"Les vieillards, les domestiques, les enfants, les esclaves, tous ceux à qui échappent le contrôle de leur propre existence, scrutent les visages pour y déceler d'imperceptibles signes dans les yeux, les gestes, les lèvres, de même que l'on scrute le ciel pour deviner le temps."

"Car, assise là à respirer l'air salé à pleins poumons, elle était forcée de songer que l'on pouvait, chaque jour de sa vie, répéter que l'on aimait la mer mais oublier, sauf dans les élans faux de la nostalgie, ce que pouvait être vraiment la mer. Comment une personne aussi éprise de la mer avait-elle pu ainsi organiser sa vie que jamais elle n'en eût été proche? Que s'était-il passé?"

"Les vieilles dames ont de ces pensées, pendant qu'elles font des confitures ou qu'elles reprisent des chaussettes... et qu'elles observent peureusement, comme des enfants ou des domestiques, le visage de leurs enfants tout-puissants qui s'imaginent, Dieu les bénisse, qu'ils tiennent bien en main leur propre existence."

"Pendant des années, sa photographie avait trôné sur la table de nuit de Mme Quest - où était-elle? où l'avait-elle mise? Elle n'avait tout de même pas pu la perdre? Mais pourquoi cette photographie, pourquoi pas d'autres? C'était, comme si elle n'avait eu droit qu'à une seule photographie, qu'à un seul autre amour possible, par une tolérance de sa famille."

"Comme si les années étaient des clous plantés dans un mur, auxquels on accroche certains types de souvenirs, auxquels on donne des étoiles comme à des hôtels et des restaurants."

"Lorsque s'achève une très mauvaise période, aucun moment n'apparaît où l'on puisse dire: voilà, à présent c'est fini. Dans une atmosphère où tout est lent, obscur, engourdi, où tout événement baigne dans la suspicion, la haine et la peur, survient brusquement un événement imprégné d'une tout autre qualité... Mais on le considère avec méfiance, la méfiance constituant l'élément de survie, comme la nage en profondeur quand l'eau est sale. La rivière charrie soudain des fleurs - mais on n'envisage pas, un instant d'y toucher, sans doute sont-elles empoisonnées, ce doit être un piège."

"La souffrance n'était plus quelque chose d'étouffant, mais un paysage où elle pouvait aller et venir à sa guise. Les haines et les rancoeurs s'étaient muées en régions de son esprit qu'elle pouvait goûter et visiter - comme on plonge la main dans l'eau pour voir si elle est trop chaude."

"Dans toute situation, partout, il existe toujours une donnée essentielle. Mais ce sont habituellement toutes les autres données, des milliers de données, qui sont examinées, discutées, traitées. La donnée centrale est habituellement ignorée, ou méconnue."

"... la destination donne sa coloration propre au voyage."

"Ces enfants en plein épanouissement confessaient par leur seul bonheur combien ils avaient été malheureux sans jamais l'avouer."

"... on ne peut jamais rien apprendre que l'on ne sache déjà, même si ce "savoir était bien sûr caché en soi-même."

"Lorsqu'un être jeune, se sentant seul et sans défense, lutte contre des pressions qu'il croit presque invincibles, le combat est toujours oblique, désespéré, sans merci."

"Nous sommes tous tellement corrompus que nous ne le voyons même plus."

"Le problème, avait-elle insisté, et essayait-elle encore d'insister, c'est qu'il nous faut traverser ce qui nous a été donné - bien sûr... Il n'est pas possible de le contourner. Mais n'y passe pas ta vie."

"On commence à grandir pour soi quand on a surmonté tout ce qu'on avait reçu au départ. Jusque-là, on paye simplement ses dettes, expliqua Martha."

"Un signe des temps: lors d'un congrès à Londres destiné à commenter une interprétation ésotérique d'Hamlet, une cinquantaine d'adultes mâles et femelles, discutèrent pendant une journée entière - Hamlet se trouvant oublié au profit d'une affaire plus pressante - de la jeunesse, en des termes exactement identiques à ceux d'un comité d'assistantes sociales issues de la moyenne bourgeoisie et parlant des habitants de taudis, ou d'une réunion d'agriculteurs blancs, en Rhodésie, pour évoquer leurs ouvriers noirs. A aucun moment de cette journée alourdie de rancoeurs maussades ou de commentaires tolérants, il ne fut suggéré ou rappelé que les gens dont ils parlaient habitaient les mêmes maisons, prenaient leurs repas aux mêmes tables, et étaient dans bien des cas leurs propres enfants."

"Il faut être suffisamment aux aguets pour saisir la moindre pensée dès sa naissance."

"Un public ouvrier aurait réagi en criant: "Va dire à ta grand-mère de se faire cuire un oeuf." Le public instruit se soulèverait non pas sous l'effet de la colère causée par tous ces méfaits soudain révélés, mais sous l'effet de la colère causée par le sentiment de s'être fait berner: ce moment de l'existence était toujours explosif chez ces gens-là."

samedi 14 juin 2014

Charles Dickens. "Vie et aventures de Martin Chuzzlewit". 1844. Extraits.

   

"Cette classe n'est pas capable de sentir, ou, si elle le sent, peu lui importe, qu'en plaçant son pays sous le poids du mépris des honnêtes gens, elle livre au hasard le sort des nations à venir et jusqu'au progrès de la race humaine; non, elle ne le sent pas plus que les pourceaux qui se vautrent dans les rues."

"Mais nous ne savons jamais ce qui est caché dans le coeur d'autrui, et si nous avions à cet endroit-là des carreaux de vitre, nous aurions souvent besoin, je ne parle pas pour moi, de fermer les volets, je puis vous l'assurer!"

"Aux yeux de M. Pecksniff, une position élevée, c'était la grandeur, la bonté, la sagesse, le génie tout ensemble; ou plutôt c'était quelque chose qui dispensait de toutes ces qualités, quelque chose d'infiniment supérieur."

"Il y a une sorte d'égoïsme qui est toujours à épier l'égoïsme d'autrui, et qui tenant les autres à distance par le soupçon et la méfiance, s'étonne qu'ils ne s'approchent pas, qu'ils n'aient point de laisser-aller, et leur reproche leur égoïsme."

vendredi 13 juin 2014

Doris Lessing. "Les enfants de la violence. L'Echo lointain de l'orage". 1958. Extraits.

 


"Certaines femmes ne peuvent jamais être "elles-mêmes" avec personne si ce n'est avec l'homme à qui elles ont, provisoirement ou non, donné leur coeur. Si l'homme s'en va, il ne leur reste qu'un espace vide peuplé d'ombres. Elles portent le deuil de la personnalité momentanément disparue qu'elles ne peuvent assumer qu'avec un homme aimé; elles portent le deuil de l'homme qui donne vie à leur "moi". Elles vivent en maintenant un espace vide à leur côté, peuplé par les images de ses propres potentialités, jusqu'à ce qu'un autre homme vienne occuper cet espace, absorbe ces ombres et enfin recrée la femme et lui permette d'être "elle-même" - mais une elle-même toute neuve, puisque c'est la conception de l'homme qui la forme. Ce type de femme se reconnaît souvent, non à sa solitude, mais au nombre et à la vérité des amis et connaissances avec qui elle peut être intime mais qui, en ce qui la concerne, ne la connaissent pas "vraiment"."

"L'effort d'éviter certaines formes de discrimination raciale mène souvent à en pratiquer d'autres."

"Mais elle ne fit point ce que font la plupart des femmes quand elles comprennent leur erreur - créer une image et mener un combat sans espoir, parfois pendant des années, dans le no man's land qui sépare l'image de la réalité. Elle comprit que ses progrès dépendraient de ses propres efforts, et que ces efforts devraient rester secrets."

"Pourquoi suis-je toujours à guetter les échos des autres dans ma voix et dans ce que je fais?"

"Cela prouve ce que j'ai toujours dit des réactionnaires. Ils connaissent toujours les faits. Ils savent toujours qui est membre de quoi. Ils savent qui a écrit des lettres à qui. Ils savent qui a assisté à telle ou telle réunion. Ils savent qui est apparenté à qui, et qui l'on peut faire parler. Cela, ils le savent à cause de leurs espions. Mais ils ne savent jamais interpréter ces faits, parce qu'ils essaient de se mettre à notre place avec leurs cerveaux pourris."

"Ce n'était pas qu'elle oubliât la nature de ses pensées; c'était plutôt que jamais elle n'avait imaginé que les pensées pussent "compter". En bref, Mme Quest ressemblait à quatre-vingt-dix-neuf pour cent de l'humanité: si elle passait son après-midi à faire des confitures en ressassant des pensées envieuses, méprisantes, haineuses, violentes -, eh bien, elle avait passé l'après-midi à faire des confitures."

"L'opinion publique avait changé. Ce dont les gens avaient peur - voilà ce qui avait changé. La peur avait changé de camp."

"- quand tu quittes un pays, tu as quitté tous les pays à jamais."

"Je ne l'aurais jamais cru si on me l'avait dit, il y a des choses contre lesquelles on ne peut rien, des choses en nous-mêmes qui mûrissent toutes seules. Jusqu'ici j'ai toujours cru qu'il suffisait de vouloir pour agir."

"Va-t'en d'ici, Matty. Tu ne peux pas savoir le bien que cela fait, d'aller prendre l'air ailleurs - cela rend humain. On ne peut pas imaginer comme c'est horrible ici, avant d'en être parti."

"Une personne absente nous reste présente aussi longtemps que nous entendons encore ses paroles."

jeudi 12 juin 2014

Doris Lessing. "Les enfants de la violence". 1952. Extraits.

   

"... leur vieille amitié n'avait survécu que grâce à tout ce qui en avait été exclu, c'est-à-dire tout ce qui comptait."

"Mais les choses que nous disons se situent généralement à un niveau bien inférieur à celui de nos pensées."

"Ce serait la vraie vie; on pouvait vivre de peu en étant libre,..."

"Elle restait agrippée au rebord de la fenêtre à sentir la fatigue l'envahir, une fatigue immense, comme la longue note aiguë du violon qui entretient la tension tandis que la base majestueuse de la mélodie rassemble ses forces au-dessous."

"Car si elle restait à la colonie alors qu'elle avait voulu partir, si elle s'était mariée alors qu'elle avait voulu être libre et aventureuse, si elle faisait toujours le contraire de ce qu'elle désirait le plus, il n'y avait aucune raison qu'à cinquante ans elle ne devienne pas une bonne femme semblable en tout point à Mme Quest, étroite d'esprit, conventionnelle, intolérante, insensible. Elle se mit à trembler, glacée de peur. Elle ne trouvait pas de mots pour exprimer ce sens d'écrasante fatalité qui menaçait tout le monde, sa mère autant qu'elle-même."

"Il se gardait en chambre froide pour l'avenir."

"Malheureusement, tout leader politique doit consacrer les neuf dixièmes de son temps, non à battre ses adversaires, mais à manoeuvrer la stupidité de ses propres alliés."

"La plus brève des rencontres avec la politique suffit à enseigner que les paroles prononcées représentent la voie la plus longue vers la compréhension de ce qui se passe vraiment."

mercredi 11 juin 2014

Doris Lessing. "Le Carnet d'or". 1962. Extraits.

   

"Peut-être qu'en s'imposant une structure serrée et des limites strictes, on sécrète une substance nouvelle quand on s'y attend le moins."

"Dès le début, l'enfant est formé à penser ainsi: toujours en termes de comparaison, de succès et d'échec. C'est là un véritable système de désherbage: les plus faibles se découragent et disparaissent; un système destiné à produire quelques vainqueurs éternellement en concurrence. (...) L'autre enseignement développé depuis la plus tendre enfance consiste à se méfier de son propre jugement. Les enfants apprennent à se soumettre à l'autorité, à solliciter les opinions et les décisions des autres, et à citer et se conformer. De même que dans la sphère politique, l'enfant apprend qu'il est libre et démocrate, qu'il jouit d'un esprit et d'une volonté libres, qu'il vit dans un pays libre, et qu'il prend ses propres décisions. En même temps, il est prisonnier des préjugés et des dogmes de son temps, qu'il ne remet pas en question parce qu'il n'a jamais appris leur existence. Lorsqu'un jeune être atteint l'âge où il doit choisir (nous considérons encore la notion de choix comme inévitable) entre les lettres et les sciences, il choisit souvent les lettres en croyant y trouver l'humanité, la liberté, le libre choix. Il ignore qu'il se trouve déjà pris dans le moule d'un système: il ignore que ce choix même résulte d'une fausse dichotomie enracinée au coeur de notre culture. Quant à ceux qui le ressentent, et qui ne souhaitent pas se soumettre plus longtemps à la force du moule, ils ont tendance à quitter l'école, pour tenter de manière instinctive et plus ou moins consciente de trouver un travail où ils ne seront plus partagés et tournés contre eux-mêmes. Dans toutes nos institutions, depuis les forces de police jusqu'à l'enseignement, de la médecine jusqu'à la politique, nous ne prêtons que fort peu d'attention à ceux qui abandonnent - ce processus d'élimination qui se poursuit sans cesse et qui exclut très tôt ceux qui auraient pu se révéler originaux et réformateurs, ne conservant que les gens attirés vers ce à quoi ils ressemblent déjà. Un jeune policier quitte la police en déclarant qu'il n'aime pas ce qu'on lui fait faire. Une jeune enseignante quitte l'enseignement déçue dans son idéal. Ce mécanisme social passe presque inaperçu - pourtant, il contribue puissamment à entretenir l'oppressante rigidité de nos institutions."

"Peut-être n'existe-t-il aucun autre moyen d'éduquer les gens. Peut-être, mais je n'en crois rien. En attendant, il serait souhaitable de décrire au moins les choses correctement et de les appeler par leur vrai nom. Idéalement, on devrait dire et redire aux enfants pendant toute leur scolarité quelque chose de ce genre: "Vous êtes en train de subir un endoctrinement. Nous n'avons pas encore su mettre au point un système éducatif qui ne soit pas aussi un système d'endoctrinement. Nous sommes navrés, mais c'est tout ce que nous savons faire. Ce que vous apprenez ici, constitue un amalgame de préjugés actuels, et représente les choix de cette culture spécifique. Il suffit de jeter un coup d'oeil à l'histoire pour constater comme ces choix doivent être éphémères. Ceux qui vous enseignent sont des gens qui ont su s'accommoder d'un régime de pensée établi par leurs prédécesseurs. Il s'agit d'un système qui se perpétue lui-même. Ceux d'entre vous qui êtes plus robustes et indépendants que les autres, serez encouragés à partir et chercher un moyen de vous instruire vous-mêmes - de former votre propre jugement. Quant à ceux qui resteront, ils devront se rappeler toujours et sans cesse qu'ils sont formés dans un moule et suivant un schéma afin de correspondre aux besoins spécifiques et particuliers de notre société actuelle."

"Quel besoin ai-je donc de toujours vouloir rallier les autres à mon point de vue? C'est puéril, pourquoi le feraient-ils? Cela signifie simplement que je redoute d'être seule à sentir les choses comme je les sens."

"Tu redoutes d'écrire ce que tu penses de la vie parce que tu pourrais te trouver dans une situation vulnérable, tu risquerais de t'exposer, de t'isoler."

"Je l'observais tandis qu'il revêtait ce masque de tolérance bluffeuse et enjouée qui est actuellement le masque de la corruption."

"Et comme nous nous sentions coupables, nous en voulions à George, au point de vouloir le blesser."

"Toute notre vie, toi et moi, nous consacrerons notre énergie et tous nos talents à pousser un gros rocher jusqu'au sommet de la montagne. Le rocher est la vérité que les grands esprits connaissent d'instinct, et la montagne est la bêtise de l'humanité."

"Ce n'est rien de terrible - je veux dire, ce peut être terrible, mais ce n'est pas destructif, ce n'est pas venimeux, de se passer de ce qu'on veut. Il n'y a rien de mal à dire: mon travail ne correspond pas réellement à ce que je veux, je suis capable de faire quelque chose de plus important. Ou bien: j'ai besoin d'amour mais je m'en passe. Ce qui est terrible, c'est de prendre la médiocrité pour la grandeur. C'est de prétendre que l'on n'a pas besoin d'amour, alors que c'est faux, ou de prétendre que l'on aime son travail, alors qu'on se sait capable de mieux."

"... les éclairs d'art véritable proviennent d'une émotion intime profonde, absolue, impossible à dissimuler."

"La culpabilité est une habitude nerveuse acquise lors d'un événement antérieur."

"Le devoir de l'écrivain est de trahir sa femme, son pays et son ami, si cela sert son art. Et aussi sa maîtresse."

"En fait, j'ai atteint le stade où je regarde les gens en me disant: ils, ou elles ne sont sains que parce qu'ils ont choisi de se renfermer à tel ou tel stade. Les gens ne restent sains qu'en se fermant, en se limitant."

"Tous les autres, dans le monde entier, qui écrivent dans des cahiers secrets parce qu'ils ont peur de ce qu'ils pensent."

"Très peu de monde se soucie réellement de la liberté, de la vérité - vraiment très peu. Rares sont ceux qui ont de l'envergure - cette force dont dépend la vraie démocratie. En l'absence de gens courageux, une société libre meurt, ou ne naît pas."

"Ils sont attachés par le plus étroit de tous les liens, l'échange névrotique de blessures, l'expérience de la souffrance infligée et reçue, la souffrance comme aspect de l'amour, perçue comme un mode de connaissance de la réalité."

lundi 9 juin 2014

Erasme. "Eloge de la Folie." 1509. Extraits.

   

"Il est deux fois vicieux, celui qui veut forcer son talent, contrarie la nature et farde son vice aux couleurs de la vertu."

"Eh bien, toute la vie des hommes est-elle autre chose qu'une pièce de théâtre, où chacun fait son entrée avec un masque différent, et joue son rôle à lui, jusqu'à l'heure où le meneur de jeu le renvoie de la scène? Souvent, d'ailleurs, celui-ci lui impose de tenir des rôles contrastés: tel, qui incarnait un roi couvert de pourpre, paraît à présent en guenilles d'esclave. Le travesti est partout; il n'en va pas autrement de la comédie humaine."

"Un caillou qui vous tombe sur le crâne, pas de doute, c'est un mal. En revanche, la honte, l'infamie, l'opprobre, les insultes, ne sont des maux que dans la mesure où l'on est sensible. Otez la conscience, et le mal disparaît. Que te font les sifflets des masses populaires, dès lors que tu t'applaudis toi-même? Or cela n'est en ton pouvoir que grâce à la Folie."

"C'est évidemment grâce à mes bons offices que vous voyez un peu partout des vieux de l'âge de Nestor, dépouillés de toute apparence humaine, bafouilleurs, radoteurs, édentés, chenus ou chauves - mais je le décrirai mieux si je cite Aristophane: peu ragoûtants, cassés, rabougris, ratatinés, déplumés, brèche-dent, le sexe en berne - qui trouvent tant de charme à la vie qu'ils font n'importe quoi pour redevenir jeunes: l'un teint ses cheveux blancs, l'autre dissimule sa calvitie avec une moumoute, un troisième a recours à des dents prises peut-être à un petit goret, et celui-ci se meurt d'amour pour une jeunette, et surclasse par ses fadaises sentimentales n'importe quel petit jeune homme. On voit des vieux, qui déjà sentent le sapin et ont l'air de venir d'outre-tombe, épouser une tendre jouvencelle, et sans dot s'il-vous-plaît, elle fera de l'usage aux autres, rien de plus fréquent, c'est presque un titre de gloire! Mais il y a plus suave encore... , Voyez ces vieilles, des trépassées déjà, à force de vieillesse, et si cadavéreuses qu'on les croirait remontées des Enfers, elles n'ont qu'un mot à la bouche: C'est bon, la vie! Elles sont toujours des chiennes en chaleur, en rut comme disent les Grecs; moyennant finances - sans compter! - elles s'offrent chez elles un Phaon, elles ravalent inlassablement leur façade avec des fards, elles sont inséparables de leur miroir, elles épilent leur toison pubienne, elles font parade de leurs mamelles croûlantes et défraîchies, elles stimulent avec des soupirs chevrotants le désir qui s'étiole, elles boivent, elles dansent au milieu des jeunes filles, elles écrivent des billets doux. Ces comportements font rire tout le monde, car on les juge tels qu'ils sont: fous au dernier degré. Il reste que ces femmes sont satisfaites d'elles-mêmes, batifolent au milieu des plus vives délices, immergées dans un bain de miel: elles sont heureuses, et c'est bien grâce à moi. A ceux qui trouvent cette conduite parfaitement ridicule, je conseillerais de se poser une question: ne vaut-il pas mieux couler des jours au goût de miel grâce à la folie, plutôt que chercher, comme on dit, la poutre pour se pendre?"

"Ma flatterie à moi relève les âmes déprimées, met du baume sur les affligés, stimule les mollassons, réveille les empotés, soulage les malades, calme les excités, apprivoise et stabilise les amoureux. Elle incite les enfants à l'étude des lettres, elle rend le sourire aux vieillards, elle donne aux princes, sans les heurter, des conseils et des leçons enrobés de louanges. Somme toute, elle obtient que chacun se plaise et s'estime davantage: or, c'est là un élément du bonheur, peut-être le principal. Quoi de plus obligeant que deux mulets qui se grattent l'un l'autre? Je dirai sans ambages que la flatterie est un aspect important de l'éloquence tant prisée, plus considérable encore de la médecine, et tout à fait essentiel de la poésie. En fin de compte, elle est le miel et le condiment de toutes les relations interpersonnelles."

"... il est des hommes si susceptibles, des écorchés vifs si aisément irritables qu'il vaut cent fois mieux les avoir comme ennemis patentés que comme familiers."

"J'estime, pour ma part, que partout les hommes, tous autant qu'ils sont, me rendent un culte éminemment religieux, quand ils m'accueillent dans leur coeur, me reflètent dans leur conduite, ont une vie à mon image. En vérité, cette façon de rendre un culte aux saints n'est pas monnaie courante chez les chrétiens. Ils sont légion à offrir à la Vierge mère de Dieu un mini-cierge en plein midi: elle n'en a que faire. Mais bien rares sont ceux qui tentent d'imiter sa chasteté, sa modestie, son amour des choses célestes."

samedi 7 juin 2014

Charles Dickens. "Vie et aventures de Nicolas Nickleby." 1838-1839. Extraits.

   

"Il n'avait qu'un oeil, et je ne sais si c'est un préjugé, mais généralement on en préfère un de plus."

"A cette pensée, M. Squeers, profondément vexé, regarda le petit garçon dans l'espérance qu'il ferait quelque chose pour mériter d'être battu. Mais comme l'enfant ne faisait rien du tout, il se contenta de lui donner une paire de taloches, en lui disant de ne pas recommencer."

"Ici le petit garçon qui trônait sur la malle fut pris d'un éternuement violent.
- Eh bien! monsieur, dit l'instituteur en se retournant en colère, qu'est-ce que cela, monsieur?
- Pardon, monsieur, ce n'est rien, répliqua l'enfant.
- Rien, monsieur? s'écria M. Squeers.
- Pardon, monsieur, c'est que j'éternuais, répliqua le pauvre garçon tremblant à faire trembler sous lui sa petite malle.
- Ah! vous éternuez, n'est-ce pas? Alors pourquoi donc me disiez-vous que vous ne faisiez rien, monsieur?
Faute de trouver une meilleure réponse à cette question, le petit garçon s'enfonça les poings dans les yeux et se mit à pleurer, sur quoi M. Squeers lui donna d'un côté sur la face un coup qui l'aurait descendu de son siège, s'il ne lui en avait pas donné un second sur l'autre joue, qui le remit en selle.
- C'est bon! Attendez que je vous tienne en Yorkshire, mon petit monsieur, dit M. Squeers, et je vous donnerai votre reste. Avez-vous bientôt fini de crier, monsieur?
- Oui, i, i, dit en sanglotant l'enfant, qui frottait de toutes ses forces sa figure humide de pleurs avec "La Complainte du mendiant" sur un mouchoir de calicot imprimé.
- En ce cas, que ce soit fini tout de suite, entendez-vous?
Comme cette injonction était accompagnée d'un geste menaçant et prononcée d'un ton féroce, le petit garçon se frotta bien plus fort encore, comme pour renfoncer ses larmes, et, sauf le retour de quelques sanglots étouffés, il ne donna plus carrière à ses émotions.
- M. Squeers, dit le garçon d'auberge passant la tête en ce moment, par la porte entr'ouverte, voici un gentleman qui vous demande au comptoir.
- Faites entrer le gentleman, répondit M. Squeers adoucissant sa voix. Et vous, petit drôle, mettez votre mouchoir dans votre poche, ou je vais vous assassiner quand le gentleman sera parti.
L'instituteur avait à peine eu le temps de promener ces menaces à demi-voix, quand l'étranger entra. Feignant de ne pas le voir, M. Squeers fit semblant d'être occupé à tailler une plume, et à donner à son élève des conseils paternels.
- Mon cher enfant, disait M. Squeers, chacun a ses épreuves en ce monde. Cette épreuve, il est vrai prématurée, qui fait gonfler votre jeune coeur, et qui vous fait sortir les yeux de la tête à force de pleurer, qu'est-ce que c'est après tout? rien, moins que rien. Vous quittez vos amis, mais vous allez retrouver en moi un père, mon cher enfant, et une mère véritable en Mme Squeers, au délicieux village de Dotheboys, près de Gretabridge dans le Yorkshire, où les jeunes gens sont nourris, habillés, fournis de livres classiques, d'argent de poche, blanchis, pourvus de toutes les choses nécessaires..."

"Dépit, c'est un mot bien court, mais quel étrange pêle-mêle de sentiments, quelle complication d'idées discordantes ce petit mot renferme en soi! Il en dit plus que tous les polysyllabes de la langue."

"Les songes sont comme les esprits légers des poèmes et des légendes. Ils prennent leurs ébats sur la terre pendant les heures de la nuit, et puis ils fondent et disparaissent au premier rayon du soleil, pour faire place aux soucis rongeurs et à la triste réalité, qui continuent pendant le jour leur pèlerinage à travers le monde."

"... la familiarité finit, comme on dit, par engendrer le mépris,..."

"Il ne suffit pas, pour inspirer la pitié, qu'une vie soit pleine de tourments, de fatigues et de souffrances. C'est assez pour ceux qui la subissent; mais ce n'est pas assez pour exciter l'émotion et l'intérêt de ces personnes qui, sans manquer précisément de sensibilité, savent ménager leur compassion, et ne l'accordent qu'à bonne enseigne. Il leur faut des puissants stimulants; il faut souvent à ces disciples d'une religion de charité presque autant d'excitation pour l'exercice de leur vocation qu'il n'en faut aux disciples de la doctrine d'Epicure pour renouveler leur goût blasé par le plaisir. De là vient cette sympathie maladive, cette compassion nerveuse que l'on dépense chaque jour à des objets que l'on va chercher bien loin, lorsque l'on n'a constamment à sa porte et sous ses yeux que trop d'occasions d'observer les mêmes vertus sans qu'il n'en coûtât rien à la santé. Bref, il faut du romanesque à la charité comme au nouvelliste ou au dramaturge."

"... la persévérance n'a pas encore trouvé en face d'elle de montagne si haute qu'elle n'en ait vu la fin."

"Par parenthèse, une chose bien rassurante à penser, et qui donne un démenti formel aux frondeurs qui prétendent que l'espèce humaine est en décadence, c'est que, chaque fois qu'un enfant vient au monde, c'est toujours le dernier venu qui est le plus beau: demandez plutôt à l'accoucheur."

"Mais l'amour se nourrit surtout des ardeurs d'une imagination vive; il a la mémoire longue et l'entretien facile; il vit de peu, presque de rien."

"Il y a des gens qui, ne vivant uniquement que pour s'enrichir n'importe comment, et qui, ne se faisant aucune illusion sur la bassesse et la turpitude des moyens auxquels ils ont recours journellement dans ce but, affectent néanmoins, au point de se tromper quelquefois eux-mêmes, une grande dignité morale, et secouent la tête ou poussent de profonds soupirs, en se plaignant de la corruption du monde."

"C'est toujours comme cela; nous sommes d'habiles escamoteurs avec nos propres sentiments, et nous savons, en un tour de main, changer nos faiblesses mêmes en vertus héroïques et magnanimes."

"L'espoir jusqu'au tombeau! dit Newman en lui donnant une tape d'encouragement sur le dos, toujours l'espoir, c'est un bon et fidèle ami que l'espoir. Ne l'abandonnez pas, si vous ne voulez pas qu'il vous abandonne."

"Quand les gens sont sur le point de commettre ou d'autoriser une injustice, il n'est pas rare de les voir alors exprimer quelque pitié pour la victime; ils croient en cela jouer un rôle de vertu et d'honnêteté qui les relève beaucoup à leurs yeux au-dessus de leurs complices insensibles. C'est une espèce de protestation morale des principes contre les oeuvres qui semble les mettre en paix avec leur conscience."

vendredi 6 juin 2014

Alice Miller. "Notre corps ne ment jamais." 2004. Extraits.

  


"A mes yeux, l'inconscient de chaque individu n'est autre que son histoire, dont la totalité est certes emmagasinée dans le corps, mais dont seules des bribes accèdent à la conscience."

"... lorsqu'on a été maltraité dans son enfance, seuls un refoulement massif et la déconnexion de ses véritables émotions permettent d'observer le Quatrième Commandement: "Tu honoreras ton père et ta mère." En réalité, ces enfants sont hors d'état d'aimer et d'honorer leurs parents car, inconsciemment, ils n'ont pas cessé d'en avoir peur. Et, même s'ils le souhaitent, ils sont incapables de nouer une relation confiante et sereine. On les verra généralement plutôt faire preuve d'un attachement pathogène, composé d'un mélange de peur et de sentiment du devoir, qui ne peut se confondre avec le véritable amour - ce n'est qu'un simulacre, une façade. En outre, les êtres maltraités dans leur enfance espèrent souvent, leur vie durant, recevoir enfin l'amour qu'ils n'ont jamais connu. Ces attentes renforcent leur attachement aux parents, attachement que la morale traditionnelle appelle amour et qui est considéré comme une vertu. La plupart des thérapies actuellement en vigueur ne remettent guère en question ce schéma et c'est le corps du patient qui paie le prix de ces conceptions "morales". Lorsqu'un être humain essaie de ressentir ce qu'il doit ressentir et s'interdit d'éprouver ce qu'il ressent réellement, il tombe malade. A moins qu'il ne fasse payer la facture à ses enfants, en projetant sur eux ses émotions refoulées."

"... au bout du compte, il m'a bien fallu reconnaître que je ne puis créer d'amour sur commande et qu'en revanche il naît spontanément en moi, par exemple envers mes enfants ou mes amis, dès lors que je ne m'y force pas et ne tente pas de me conformer à des préceptes moraux. Pour aimer vraiment, j'ai besoin de me sentir libre et d'accepter tous mes sentiments, fussent-ils négatifs."

"... le corps cherche, tout au long de la vie, la nourriture qu'il n'a pas reçue, dans l'enfance, et c'est précisément là, à mon avis, l'origine des souffrances qui ravagent l'existence de tant d'entre nous."

"La morale peut certes nous prescrire ce que nous devrions faire et ce qui nous est interdit, mais non ce que nous devrions ressentir. Car nos véritables sentiments, nous ne pouvons ni les susciter ni les supprimer, nous pouvons seulement nous couper d'eux par le mécanisme du clivage, nous mentir et tromper notre corps."

jeudi 5 juin 2014

Alice Miller. "Abattre le mur du silence." 1991. Extraits.

 
  
"Même les armes les plus sophistiquées sont impuissantes contre la volonté d'un seul individu qui n'hésiterait pas à détruire le monde entier tant qu'il peut atteindre son but - se venger des blessures refoulées, avoir le plus de pouvoir possible, gouverner et prendre possession du monde autour de 
lui -, tout cela pour éviter de ressentir sa propre souffrance."   "... tant que nous le condamnons au silence, cet enfant en nous n'a pour s'exprimer que le langage de l'insomnie, des symptômes physiques et de la dépression. Comprimés et médicaments ne peuvent être d'aucun secours; ils ne peuvent qu'accroître le désarroi des adultes."

"... ils savent que ce refoulement avait d'abord été nécessaire à l'enfant pour survivre, parce que sans lui ce petit organisme aurait dû mourir de ses souffrances."

"Ceux qui ne connaissent que le mur du silence s'y cramponnent et se conduisent comme s'il les préservait de toutes les angoisses. Mais ceux qui ont un jour regardé à travers la brèche ne peuvent plus supporter l'existence de ce mur absurde. Il leur paraît inimaginable de continuer à vivre comme auparavant, de renoncer à la prise de conscience entrevue, car ils ont réalisé que ce qu'ils appelaient jadis leur vie n'était absolument pas une vie."

"... cette femme ne pouvait être une mère tant qu'elle n'avait pas appris à en devenir une pour l'enfant maltraité, négligé, ignoré, qu'elle était elle-même."

"Il existe un moyen de s'en sortir, vous n'avez plus besoin de vous détruire simplement pour rester aveugle. Car savoir ne tue pas, mais libère."

"Maintenant qu'elle était capable de corriger ses illusions, elle n'éprouvait plus le besoin de se cramponner à des gens qui refusaient la vérité."

"Le courage de changer naît de la colère, devenue consciente et maîtrisée, contre toutes les formes du traitement destructeur qui continue à détruire notre vie."

"Adolf Hitler lui non plus ne niait pas qu'il avait été battu. Il niait seulement les blessures subies, niait totalement ce qu'il avait ressenti et en vint, pour cette raison, à massacrer des millions d'êtres humains. Il n'en aurait pas été ainsi s'il avait ressenti sa situation, sa vérité, et avait pleuré sur elle, s'il n'avait pas refoulé la haine justifiée à l'encontre du responsable de sa détresse mais l'avait vécue consciemment et comprise. Mais il a perverti cette haine et l'a travestie en une idéologie destructrice."

"Vos patients pensent que seul le manque de temps vous empêche de les écouter. Peu d'entre eux comprennent que vous ne voulez pas les écouter par peur de ce que vous pourriez entendre."

"... nous avons besoin du soutien d'hommes et de femmes qui savent que ce qui était autrefois considéré comme un péché, à savoir critiquer ses parents, est en fait notre seule chance de guérir. Notre corps ne se laisse pas mystifier. Il ne respecte que nos sentiments vrais et nos pensées vraies: avec eux, et eux seuls, il consent, à long terme, à coopérer. Malheureusement, les jeunes se voient sans cesse découragés d'être sincères, au nom de ce que nous appelons la morale. Par la famille, d'abord, par les religions ensuite, et en fin de compte par la psychiatrie."

"... il est complètement inutile de comprendre son vis-à-vis tant qu'il ne veut pas se comprendre lui-même."

"... on se sent isolé lorsqu'on est coupé de son moi et que l'on vit en fuyant la vérité. Cette perte-là, des centaines d'amis et d'admirateurs approbatifs ne sauraient la compenser."

"Il est déjà assez difficile d'identifier clairement un mensonge lorsqu'une seule personne, dont nous attendons de l'aide, s'obstine dans ce mensonge. Tant notre détresse que la politesse que l'on nous a inculquée nous empêchent de démasquer le menteur. Mais n'est-il pas encore infiniment plus difficile de percer à jour des mensonges que tous les membres de notre entourage tiennent pour vérité uniquement parce qu'ils en furent eux-mêmes des victimes."

"Réprimer les émotions, les sensations et les sentiments de l'enfant, c'est assassiner son âme."

"Les représentants bien considérés de la société - enseignants, juristes, médecins, travailleurs sociaux, prêtres - protègent les parents contre tout reproche de l'enfant maltraité, et mettent sous le boisseau la vérité sur les mauvais traitements infligés aux enfants."

"Hitler n'a pas inventé le fascisme. Comme nombre de ses contemporains, il l'a trouvé en germe dans le régime totalitaire de sa famille."

"Hitler a obtenu le pouvoir de faire de l'Europe et du monde le champs de bataille de son enfance parce que, dans l'Allemagne d'alors, des millions d'hommes et de femmes avaient vécu, enfants, le même genre d'expérience. Et, par voie de conséquence, un certain nombre de principes leur paraissaient - même si ce n'était pas forcément conscient - aller de soi:
1. Ce n'est pas la vie, mais l'ordre et l'obéissance qui constituent les valeurs suprêmes.
2. L'ordre ne peut être établi et maintenu que par la force.
3. La créativité (incarnée par l'enfant) est un danger pour l'adulte et doit être détruite.
4. L'obéissance absolue au père est le commandement suprême.
5. La désobéissance et la critique sont impensables, car elles sont punies de châtiments corporels ou de menaces de mort.
6. L'enfant éveillé, plein de vitalité, doit être maté aussi vite que possible, transformé en robot obéissant, en esclave.
7. De ce fait, les sentiments indésirables et les vrais besoins doivent être réprimés de la manière la plus ferme, brutale même.
8. Lorsque le père châtie l'enfant, la mère ne prend jamais sa défense mais, à l'issue du supplice, lui prêche l'amour et le respect dû aux parents.
Heureusement, il se trouvait ça et là des personnes auprès desquelles l'enfant pouvait se réfugier, échapper à ce régime totalitaire, voire recevoir un peu d'amour, de considération et de protection. Grâce à cette expérience positive - ne serait-ce que par simple comparaison -, il parvenait à condamner, du moins intérieurement, la cruauté dont il était victime et ne nourrissait aucunement le désir de tourmenter plus tard d'autres humains. Mais en l'absence complète de ces témoins salvateurs, l'enfant n'avait d'autre choix dans ce bizarre scénario, que d'étouffer tout réflexe naturel (la colère, ou même le rire) et de s'exercer quotidiennement à l'obéissance absolue. C'était pour lui la seule façon de maintenir la menace paternelle dans des limites acceptables."

"Si je fais à d'autres ce que j'ai dû subir autrefois, je n'aurai pas besoin de sentir combien le souvenir m'en serait douloureux. Si j'enveloppe le tout d'un bon emballage idéologique ou religieux, et raconte tous les mensonges auxquels mon entourage a appris à croire, beaucoup me suivront. Si de plus - comme Hitler - je peux jouer de mes talents de comédien, prendre l'air du père menaçant que presque tous dans leur enfance croyaient aveuglément, et que tous redoutaient, alors je trouverai d'innombrables complices pour tous les crimes possibles et imaginables - et plus ce sera insensé, plus ce sera facile."

"Tant le dictateur que sa femme étaient convaincus qu'en torturant le peuple, ils se montraient pour lui les meilleurs parents du monde. Ils avaient appris ce message très tôt, de leurs propres parents, et le considéraient comme indiscutable. Les dernières paroles d'Elena Ceaucescu avant son exécution en témoignent. Lorsque les soldats ont voulu lui lier les mains, elle leur a crié: "Enfants, souvenez-vous que pendant vingt ans, j'ai été pour vous comme une mère; n'oubliez pas tout ce que j'ai fait pour vous."

"Le patient ne cesse de s'entendre dire, jusqu'à ce qu'il le croie - et le thérapeute est alors tranquillisé: "Ta haine te rend malade; pour guérir, tu dois pardonner et oublier. Or ce n'est pas la haine, mais justement cette morale si instamment conseillée qui a, dans son enfance, plongé ce patient dans ce désespoir muet et l'a finalement rendu malade, en le coupant de ses sentiments et de ses besoins."

"Pourquoi devrais-je pardonner, si personne ne me le demande? Mes parents se refusent bien à savoir, à comprendre ce qu'ils m'ont infligé. Pourquoi donc devrais-je continuer à m'efforcer, par exemple à l'aide de la psychanalyse ou de l'analyse transactionnelle, de comprendre mes parents et leur enfance, et de leur pardonner? A quoi cela peut-il servir? Qui en sera aidé? Cela n'aide pas mes parents à voir la vérité, et moi, cela m'empêche de vivre les sentiments qui m'ouvriraient l'accès à la vérité. Sous la cloche de verre du pardon, les sentiments n'ont ni le droit ni la possibilité de s'exprimer librement."

"A partir du moment où l'adulte accepte de voir qu'il a commis une faute et le reconnaît, l'enfant peut l'excuser."

"La possibilité de changer le cours des choses dépend de l'existence d'un nombre suffisant de témoins lucides, capables de tendre un "filet de sécurité" à la prise de conscience croissante des enfants maltraités, afin qu'ils ne tombent pas dans les ténèbres de l'oubli - d'où ils resurgiront plus tard sous forme de malades ou de criminels. S'étant rattrapés dans le "filet" des témoins lucides, ces enfants peuvent devenir des adultes conscients qui vivront avec et non contre leur passé et qui, pour cette raison, pourront travailler à un avenir plus humain."

"... 100% des enfants gravement maltraités ont été des enfants non désirés."

"... tant que nous le condamnons au silence, cet enfant en nous n'a pour s'exprimer que le langage de l'insomnie, des symptômes physiques et de la dépression. Comprimés et médicaments ne peuvent être d'aucun secours; ils ne peuvent qu'accroître le désarroi des adultes."

"... ils savent que ce refoulement avait d'abord été nécessaire à l'enfant pour survivre, parce que sans lui ce petit organisme aurait dû mourir de ses souffrances."

"Ceux qui ne connaissent que le mur du silence s'y cramponnent et se conduisent comme s'il les préservait de toutes les angoisses. Mais ceux qui ont un jour regardé à travers la brèche ne peuvent plus supporter l'existence de ce mur absurde. Il leur paraît inimaginable de continuer à vivre comme auparavant, de renoncer à la prise de conscience entrevue, car ils ont réalisé que ce qu'ils appelaient jadis leur vie n'était absolument pas une vie."

"... cette femme ne pouvait être une mère tant qu'elle n'avait pas appris à en devenir une pour l'enfant maltraité, négligé, ignoré, qu'elle était elle-même."

"Il existe un moyen de s'en sortir, vous n'avez plus besoin de vous détruire simplement pour rester aveugle. Car savoir ne tue pas, mais libère."

"Maintenant qu'elle était capable de corriger ses illusions, elle n'éprouvait plus le besoin de se cramponner à des gens qui refusaient la vérité."

"Le courage de changer naît de la colère, devenue consciente et maîtrisée, contre toutes les formes du traitement destructeur qui continue à détruire notre vie."

"Adolf Hitler lui non plus ne niait pas qu'il avait été battu. Il niait seulement les blessures subies, niait totalement ce qu'il avait ressenti et en vint, pour cette raison, à massacrer des millions d'êtres humains. Il n'en aurait pas été ainsi s'il avait ressenti sa situation, sa vérité, et avait pleuré sur elle, s'il n'avait pas refoulé la haine justifiée à l'encontre du responsable de sa détresse mais l'avait vécue consciemment et comprise. Mais il a perverti cette haine et l'a travestie en une idéologie destructrice."

"Vos patients pensent que seul le manque de temps vous empêche de les écouter. Peu d'entre eux comprennent que vous ne voulez pas les écouter par peur de ce que vous pourriez entendre."

"... nous avons besoin du soutien d'hommes et de femmes qui savent que ce qui était autrefois considéré comme un péché, à savoir critiquer ses parents, est en fait notre seule chance de guérir. Notre corps ne se laisse pas mystifier. Il ne respecte que nos sentiments vrais et nos pensées vraies: avec eux, et eux seuls, il consent, à long terme, à coopérer. Malheureusement, les jeunes se voient sans cesse découragés d'être sincères, au nom de ce que nous appelons la morale. Par la famille, d'abord, par les religions ensuite, et en fin de compte par la psychiatrie."

"... il est complètement inutile de comprendre son vis-à-vis tant qu'il ne veut pas se comprendre lui-même."

"... on se sent isolé lorsqu'on est coupé de son moi et que l'on vit en fuyant la vérité. Cette perte-là, des centaines d'amis et d'admirateurs approbatifs ne sauraient la compenser."

"Il est déjà assez difficile d'identifier clairement un mensonge lorsqu'une seule personne, dont nous attendons de l'aide, s'obstine dans ce mensonge. Tant notre détresse que la politesse que l'on nous a inculquée nous empêchent de démasquer le menteur. Mais n'est-il pas encore infiniment plus difficile de percer à jour des mensonges que tous les membres de notre entourage tiennent pour vérité uniquement parce qu'ils en furent eux-mêmes des victimes."

"Réprimer les émotions, les sensations et les sentiments de l'enfant, c'est assassiner son âme."
  
"Les représentants bien considérés de la société - enseignants, juristes, médecins, travailleurs sociaux, prêtres - protègent les parents contre tout reproche de l'enfant maltraité, et mettent sous le boisseau la vérité sur les mauvais traitements infligés aux enfants."