15 juin 2014

Doris Lessing. "Les enfants de la violence. La Cité promise." 1969. Extraits.


"Partout au monde, vivre dans une petite ville signifie se protéger derrière un masque. L'arrivée dans une grande ville, pour ceux qui n'en ont jamais connu, représente d'abord et avant tout la surprise de cette liberté: toutes les pressions disparaissent, personne ne se préoccupe de vous, le masque devient inutile."

"Un hypocrite maintient une attitude vertueuse en sachant qu'elle est fausse. Mais vous, vous me semblez drogués, hypnotisés, incapables de voir les faits même sous vos propres yeux - vous êtes les victimes d'une masse de slogans."

"On ne pouvait pas poursuivre son chemin sans avoir d'abord épongé ses dettes et fait ses comptes."

"Jamais je n'ai vu une famille qui ne m'ait semblé complètement perverse. Mais quel droit ai-je de dire une chose pareille? D'où me vient l'idée qu'une meilleure solution est possible? J'y réfléchis sans cesse, pourquoi? Peut-être en a-t-il toujours été ainsi? C'est affreux. Mais c'est ainsi que je vois les choses. Autrefois, je me tourmentais, je me disais que je devais être anormale, pour trouver toujours tout affreux. Comme si j'étais le seul être éveillé, au milieu de l'humanité plongée dans un mauvais rêve, et incapable de s'en apercevoir. C'est ce que je ressentais sur le bateau, en venant - une sorte de plaisir, tu sais. Des centaines de gens qui "faisaient la fête", qui s'en donnaient "à coeur joie", qui s'amusaient. Evidemment, tu connais cette vie sous un jour différent, puisque tu as travaillé sur ces bateaux. Mais ce voyage - des années d'économies. Leur plaisir - manger trois repas par jour en s'empiffrant comme des gorets, se saouler - juste un tout petit peu, juste pour rendre les choses supportables. Flirter pour se maintenir en état d'excitation. Il n'y avait pas un seul être humain à bord - sauf une fille, qui était malade. Elle se rendait en Angleterre pour y suivre un traitement. Nous nous installions à l'écart, et nous regardions. On nous appelait les trouble-fête. Nous avions l'impression d'observer des gens en état d'hypnose."

"Et à quoi me sert de dire que c'est moi qui me trompe? Il faut bien assumer sa façon d'être, de voir les choses. Que peut-on faire d'autre?"

"Bien souvent, la police n'arrête pas tout de suite. Ils commencent par observer et poser des pièges."

"L'un des aspects d'une mauvaise période, avant que l'on en soit pénétré, c'est que tout prend des airs de parodie burlesque."

"... quand finalement ils agissaient, l'absurdité prenait le dessus, et le pire survenait. Car ils avaient perdu le sens du mécanisme normal de l'existence."

"Quand il eut terminé, Mark déclara qu'il avait enfin compris le sens de ce vieux dicton, selon lequel le dernier refuge d'une fripouille était le patriotisme."

"Ces temps difficiles duraient depuis - mais une particularité des temps difficiles, c'est qu'ils semblent éternels. Tout ce qui se passait, les événements avaient depuis longtemps cessé d'apparaître comme des incidents déplaisants, ou des signes annonciateurs. La texture de l'existence n'était plus que lourdeur, laideur, peur. Lorsque Martha tentait de retourner en pensée à des temps et des lieux où tout avait été normal (mais qu'entendait-elle par là?), elle ne le pouvait pas. Sa mémoire se trouvait désormais emprisonnée. Et quand elle s'efforçait de scruter l'avenir, car après tout, cela allait changer, comme cela avait changé, elle ne pouvait rien discerner au-devant d'elle qu'une dégradation accentuée. La rivière empoisonnée allait s'engouffrer, oui, et exploser sur une chute de pierres - mais pas pour s'écouler en des lieux plus calmes."

"Martha déclara à Lynda que ces nouveaux amis ne lui plaisaient guère, et Lynda accepta ce jugement avec la tolérance que l'on accorde à ceux qui tâtonnent dans les ténèbres."

"Dans toute vie apparaît une courbe de croissance, ou bien une descente; on y décèle une pression centrale, comme la sève qui se force un chemin dans le tronc, dans une branche, dans le bois de l'année dernière, et là, à partir d'un noeud, elle éclate en une nouvelle branche, suivant une forme inévitable mais qui ne se connaît qu'une fois visible. Et elle restait là à regarder la sève se forcer un chemin chez les autres, alors qu'en elle-même elle ne sentait rien."

"... en présence de soi-même plus jeune, on écoute surtout; et l'on entend, le coeur battant, la voix de soi-même plus jeune. Douloureux. Mais impossible de tout refuser, de tout répudier, sans risquer de graves problèmes."

"Les discussions politiques ne sont possibles qu'entre gens du même bord, ou ayant au moins quelque chose en commun."

"Elle avait refoulé la souffrance, et avec elle la moitié de sa vie. Sa mémoire avait disparu."

"Il n'y a rien de mal à fuir, quand on sait qu'on ne peut rien faire de bien en restant."

"Quelque part dans sa vie,  Martha avait appris, ou bien peut-être le savait-elle par instinct, que l'on ne devrait jamais rien lire avant de le vouloir vraiment, ni rien apprendre avant d'en avoir besoin. Elle s'apprêtait à traverser l'une de ces brèves périodes de lecture intensive pendant lesquelles elle extrayait une essence, une moelle, acquérait l'information nécessaire et rien de plus."

"La ruse était la défense des désespérés."

"Les vieillards, les domestiques, les enfants, les esclaves, tous ceux à qui échappent le contrôle de leur propre existence, scrutent les visages pour y déceler d'imperceptibles signes dans les yeux, les gestes, les lèvres, de même que l'on scrute le ciel pour deviner le temps."

"Car, assise là à respirer l'air salé à pleins poumons, elle était forcée de songer que l'on pouvait, chaque jour de sa vie, répéter que l'on aimait la mer mais oublier, sauf dans les élans faux de la nostalgie, ce que pouvait être vraiment la mer. Comment une personne aussi éprise de la mer avait-elle pu ainsi organiser sa vie que jamais elle n'en eût été proche? Que s'était-il passé?"

"Les vieilles dames ont de ces pensées, pendant qu'elles font des confitures ou qu'elles reprisent des chaussettes... et qu'elles observent peureusement, comme des enfants ou des domestiques, le visage de leurs enfants tout-puissants qui s'imaginent, Dieu les bénisse, qu'ils tiennent bien en main leur propre existence."

"Pendant des années, sa photographie avait trôné sur la table de nuit de Mme Quest - où était-elle? où l'avait-elle mise? Elle n'avait tout de même pas pu la perdre? Mais pourquoi cette photographie, pourquoi pas d'autres? C'était, comme si elle n'avait eu droit qu'à une seule photographie, qu'à un seul autre amour possible, par une tolérance de sa famille."

"Comme si les années étaient des clous plantés dans un mur, auxquels on accroche certains types de souvenirs, auxquels on donne des étoiles comme à des hôtels et des restaurants."

"Lorsque s'achève une très mauvaise période, aucun moment n'apparaît où l'on puisse dire: voilà, à présent c'est fini. Dans une atmosphère où tout est lent, obscur, engourdi, où tout événement baigne dans la suspicion, la haine et la peur, survient brusquement un événement imprégné d'une tout autre qualité... Mais on le considère avec méfiance, la méfiance constituant l'élément de survie, comme la nage en profondeur quand l'eau est sale. La rivière charrie soudain des fleurs - mais on n'envisage pas, un instant d'y toucher, sans doute sont-elles empoisonnées, ce doit être un piège."

"La souffrance n'était plus quelque chose d'étouffant, mais un paysage où elle pouvait aller et venir à sa guise. Les haines et les rancoeurs s'étaient muées en régions de son esprit qu'elle pouvait goûter et visiter - comme on plonge la main dans l'eau pour voir si elle est trop chaude."

"Dans toute situation, partout, il existe toujours une donnée essentielle. Mais ce sont habituellement toutes les autres données, des milliers de données, qui sont examinées, discutées, traitées. La donnée centrale est habituellement ignorée, ou méconnue."

"... la destination donne sa coloration propre au voyage."

"Ces enfants en plein épanouissement confessaient par leur seul bonheur combien ils avaient été malheureux sans jamais l'avouer."

"... on ne peut jamais rien apprendre que l'on ne sache déjà, même si ce "savoir était bien sûr caché en soi-même."

"Lorsqu'un être jeune, se sentant seul et sans défense, lutte contre des pressions qu'il croit presque invincibles, le combat est toujours oblique, désespéré, sans merci."

"Nous sommes tous tellement corrompus que nous ne le voyons même plus."

"Le problème, avait-elle insisté, et essayait-elle encore d'insister, c'est qu'il nous faut traverser ce qui nous a été donné - bien sûr... Il n'est pas possible de le contourner. Mais n'y passe pas ta vie."

"On commence à grandir pour soi quand on a surmonté tout ce qu'on avait reçu au départ. Jusque-là, on paye simplement ses dettes, expliqua Martha."

"Un signe des temps: lors d'un congrès à Londres destiné à commenter une interprétation ésotérique d'Hamlet, une cinquantaine d'adultes mâles et femelles, discutèrent pendant une journée entière - Hamlet se trouvant oublié au profit d'une affaire plus pressante - de la jeunesse, en des termes exactement identiques à ceux d'un comité d'assistantes sociales issues de la moyenne bourgeoisie et parlant des habitants de taudis, ou d'une réunion d'agriculteurs blancs, en Rhodésie, pour évoquer leurs ouvriers noirs. A aucun moment de cette journée alourdie de rancoeurs maussades ou de commentaires tolérants, il ne fut suggéré ou rappelé que les gens dont ils parlaient habitaient les mêmes maisons, prenaient leurs repas aux mêmes tables, et étaient dans bien des cas leurs propres enfants."

"Il faut être suffisamment aux aguets pour saisir la moindre pensée dès sa naissance."

"Un public ouvrier aurait réagi en criant: "Va dire à ta grand-mère de se faire cuire un oeuf." Le public instruit se soulèverait non pas sous l'effet de la colère causée par tous ces méfaits soudain révélés, mais sous l'effet de la colère causée par le sentiment de s'être fait berner: ce moment de l'existence était toujours explosif chez ces gens-là."