09 juin 2014

Erasme. "Eloge de la Folie." 1509. Extraits.

   

"Il est deux fois vicieux, celui qui veut forcer son talent, contrarie la nature et farde son vice aux couleurs de la vertu."

"Eh bien, toute la vie des hommes est-elle autre chose qu'une pièce de théâtre, où chacun fait son entrée avec un masque différent, et joue son rôle à lui, jusqu'à l'heure où le meneur de jeu le renvoie de la scène? Souvent, d'ailleurs, celui-ci lui impose de tenir des rôles contrastés: tel, qui incarnait un roi couvert de pourpre, paraît à présent en guenilles d'esclave. Le travesti est partout; il n'en va pas autrement de la comédie humaine."

"Un caillou qui vous tombe sur le crâne, pas de doute, c'est un mal. En revanche, la honte, l'infamie, l'opprobre, les insultes, ne sont des maux que dans la mesure où l'on est sensible. Otez la conscience, et le mal disparaît. Que te font les sifflets des masses populaires, dès lors que tu t'applaudis toi-même? Or cela n'est en ton pouvoir que grâce à la Folie."

"C'est évidemment grâce à mes bons offices que vous voyez un peu partout des vieux de l'âge de Nestor, dépouillés de toute apparence humaine, bafouilleurs, radoteurs, édentés, chenus ou chauves - mais je le décrirai mieux si je cite Aristophane: peu ragoûtants, cassés, rabougris, ratatinés, déplumés, brèche-dent, le sexe en berne - qui trouvent tant de charme à la vie qu'ils font n'importe quoi pour redevenir jeunes: l'un teint ses cheveux blancs, l'autre dissimule sa calvitie avec une moumoute, un troisième a recours à des dents prises peut-être à un petit goret, et celui-ci se meurt d'amour pour une jeunette, et surclasse par ses fadaises sentimentales n'importe quel petit jeune homme. On voit des vieux, qui déjà sentent le sapin et ont l'air de venir d'outre-tombe, épouser une tendre jouvencelle, et sans dot s'il-vous-plaît, elle fera de l'usage aux autres, rien de plus fréquent, c'est presque un titre de gloire! Mais il y a plus suave encore... , Voyez ces vieilles, des trépassées déjà, à force de vieillesse, et si cadavéreuses qu'on les croirait remontées des Enfers, elles n'ont qu'un mot à la bouche: C'est bon, la vie! Elles sont toujours des chiennes en chaleur, en rut comme disent les Grecs; moyennant finances - sans compter! - elles s'offrent chez elles un Phaon, elles ravalent inlassablement leur façade avec des fards, elles sont inséparables de leur miroir, elles épilent leur toison pubienne, elles font parade de leurs mamelles croûlantes et défraîchies, elles stimulent avec des soupirs chevrotants le désir qui s'étiole, elles boivent, elles dansent au milieu des jeunes filles, elles écrivent des billets doux. Ces comportements font rire tout le monde, car on les juge tels qu'ils sont: fous au dernier degré. Il reste que ces femmes sont satisfaites d'elles-mêmes, batifolent au milieu des plus vives délices, immergées dans un bain de miel: elles sont heureuses, et c'est bien grâce à moi. A ceux qui trouvent cette conduite parfaitement ridicule, je conseillerais de se poser une question: ne vaut-il pas mieux couler des jours au goût de miel grâce à la folie, plutôt que chercher, comme on dit, la poutre pour se pendre?"

"Ma flatterie à moi relève les âmes déprimées, met du baume sur les affligés, stimule les mollassons, réveille les empotés, soulage les malades, calme les excités, apprivoise et stabilise les amoureux. Elle incite les enfants à l'étude des lettres, elle rend le sourire aux vieillards, elle donne aux princes, sans les heurter, des conseils et des leçons enrobés de louanges. Somme toute, elle obtient que chacun se plaise et s'estime davantage: or, c'est là un élément du bonheur, peut-être le principal. Quoi de plus obligeant que deux mulets qui se grattent l'un l'autre? Je dirai sans ambages que la flatterie est un aspect important de l'éloquence tant prisée, plus considérable encore de la médecine, et tout à fait essentiel de la poésie. En fin de compte, elle est le miel et le condiment de toutes les relations interpersonnelles."

"... il est des hommes si susceptibles, des écorchés vifs si aisément irritables qu'il vaut cent fois mieux les avoir comme ennemis patentés que comme familiers."

"J'estime, pour ma part, que partout les hommes, tous autant qu'ils sont, me rendent un culte éminemment religieux, quand ils m'accueillent dans leur coeur, me reflètent dans leur conduite, ont une vie à mon image. En vérité, cette façon de rendre un culte aux saints n'est pas monnaie courante chez les chrétiens. Ils sont légion à offrir à la Vierge mère de Dieu un mini-cierge en plein midi: elle n'en a que faire. Mais bien rares sont ceux qui tentent d'imiter sa chasteté, sa modestie, son amour des choses célestes."