22 juin 2014

Vaclav Havel. "Essais politiques. Le pouvoir des sans-pouvoirs." 1989. Extraits.



"Ils font ce qui se fait, ce qu'il faut faire, et en le faisant, ils confirment en même temps qu'il faut réellement le faire. Ils satisfont à une certaine exigence et, par là, la perpétuent eux-mêmes."

"... tant que "l'apparence" n'est pas confrontée à la réalité, elle n'apparaît pas comme apparence; tant que "la vie dans le mensonge" n'est pas confrontée à "la vie dans la vérité", il manque la perspective qui dévoilerait son caractère mensonger. Aussitôt qu'apparaît une alternative, elle menace essentiellement la "vie dans le mensonge" et l'apparence dans ce qu'ils sont dans leur nature et leur intégrité."

"La camisole de "la vie dans le mensonge" est faite d'une matière étonnante; aussi longtemps qu'elle recouvre la société tout entière, elle semble être taillée dans du roc. Mais dès l'instant où quelqu'un troue cette camisole à un seul endroit, où un seul individu s'écrie: "Le roi est nu!", dès l'instant où un seul joueur viole les règles du jeu et dénonce le jeu en tant que tel, alors, tout apparaît sous un autre jour et la camisole entière donne l'impression d'être de papier et de commencer à se déchirer et à tomber en poussière de manière irréversible."

"Il nous faut parfois tomber jusqu'au fond de la misère pour reconnaître la vérité, de même qu'il nous faut descendre jusqu'au fond du puits pour apercevoir les étoiles."

"Il faut avoir présent à l'esprit le fait que, même dans le meilleur des cas, la loi ne représente jamais que l'un des moyens imparfaits et plus ou moins extérieurs de protéger le meilleur de la vie contre le pire. Mais en aucun cas, la loi ne donne d'elle-même naissance à ce meilleur; elle ne peut avoir qu'un rôle auxiliaire, son sens ne réside pas en elle-même, son respect n'assure pas automatiquement une vie meilleure. Cette dernière est l'oeuvre des individus et pas des lois ou des institutions."

"La technique - ce produit de la science moderne elle-même issue de la métaphysique moderne - a échappé aux mains de l'homme, elle a cessé de le servir, elle l'a soumis et l'a contraint à l'assister dans la préparation de sa propre perte. Et l'homme ne connaît pas d'issue à cette situation; il ne dispose ni d'une idée, ni d'une foi, et encore moins d'une conception politique qui le rendrait à nouveau maître de la situation. Impuissant, il regarde cette machinerie de sa création fonctionner froidement, l'aborder irrémédiablement et l'arracher à tous ses liens naturels."

"Il semble bien que les démocraties parlementaires traditionnelles ne proposent pas de moyen de faire front de manière fondamentale à la "gravitation" de la civilisation technique et de la société industrielle de consommation. Elles aussi sont à sa remorque et impuissantes à s'y opposer. Seule la façon dont elles manipulent l'individu est infiniment plus subtile et plus raffinée que les manières brutales du système post-totalitaire. Mais tout cet ensemble statique de partis de masses sclérosés et agissant politiquement de manière tellement intéressée, ces partis dominés par des appareils professionnels qui déchargent le citoyen de toute responsabilité concrète et individuelle, toutes les structures complexes des foyers expansifs et manipulateurs d'accumulation du capital, ce diktat omniprésent de la consommation, de la production, de la publicité, du commerce, de la culture de consommation, ce submergement d'informations, tout cela tant de fois analysé et décrit - peut difficilement être considéré comme la voie grâce à laquelle l'individu aurait quelque perspective de se retrouver lui-même."