20 juin 2014

Vaclav Havel. "Essais politiques. Lettre ouverte à Gustav Husak." 1975. Extraits.

   


"Après les récents bouleversements historiques et la stabilisation d'un certain système, les gens se comportent comme s'ils avaient perdu la foi dans l'avenir, dans la possibilité d'améliorer les affaires de tous, dans le sens d'une lutte pour la vérité et le droit. Ils se désintéressent de tout ce qui dépasse le cadre de leur sécurité personnelle; ils cherchent les moyens les plus divers pour fuir. Apathiques, ils se désintéressent de toute valeur qui les dépasse et négligent leur prochain; c'est la passivité de l'esprit, la dépression. Quant à celui qui s'efforce encore de résister en refusant par exemple d'accepter la simulation comme principe d'existence parce qu'il doute de la valeur de la réalisation de soi au prix de sa propre aliénation, il apparaît de plus en plus à l'entourage indifférent comme un être étrange, un fou, un Don Quichotte. En fin de compte, on ne l'accepte nécessairement qu'avec une certaine réticence, comme toute personne dont le comportement diffère de celui d'autrui - et d'autant qu'il risque de devenir, par son comportement, un miroir critique pour son entourage. Ou bien - la communauté indifférente exclut un tel individu pour la forme, ou encore s'en écarte comme on l'exige, tout en sympathisant avec lui secrètement ou dans l'intimité, espérant satisfaire ainsi sa conscience coupable."

"Au fur et à mesure que l'espoir d'une amélioration générale de la situation s'évanouit et que diminue la prise de l'individu sur les valeurs et les buts qui le dépassent, au fur et à mesure que décroissent ses possibilités d'agir vers "l'extérieur", l'individu investit toujours davantage son énergie là où elle rencontre la moindre résistance, c'est-à-dire vers "l'intérieur". Chacun pense davantage à soi, à sa famille, à sa maison: là il trouve la paix, il peut oublier toute la sottise du monde et donner libre cours à sa créativité. Les gens équipent leur logement et en améliorent la qualité, ils s'efforcent de mener une vie agréable, se font construire des maisons de campagne, s'occupent de leur voiture, attachent plus d'importance à la nourriture, à l'habillement, au confort domestique; en somme ils fixent des paramètres matériels à leur vie privée."

"Ainsi l'attention de la société - pour faciliter la domination du Pouvoir - est-elle consciemment détournée d'elle-même, c'est-à-dire des affaires de la société: en fixant toute l'attention de l'individu à "ras de terre, sur ses intérêts de consommateur, on veut le priver de la capacité de percevoir son degré croissant d'asservissement spirituel, politique et moral. Réduit au rôle de porteur unidimensionnel des idéaux de la société de consommation, il doit se transformer en matière souple, sujette à toutes les manipulations."

"En somme une noble façade de grands idéaux humanistes - et derrière, la modeste maison familiale du petit-bourgeois socialiste! D'un côté les slogans tonitruants sur le développement sans précédent de toutes les libertés et de la richesse spirituelle de la vie - de l'autre la grisaille et le vide d'une existence qui se réduit à faire les courses!"

"... la véritable mission actuelle de la police d'Etat: non pas protéger le libre épanouissement de l'homme face à ceux qui l'entravent, mais au contraire protéger l'oppresseur contre la menace que représentent pour lui toutes les tentatives humaines d'authentique épanouissement."

"Ce que la conscience sociale considérait il y a peu de temps comme indécent, est aujourd'hui couramment excusé, pour être demain accepté et devenir, sans doute, après-demain, un modèle. Ce à quoi nous refusions, hier, de nous accoutumer, ce que nous tenions pour impossible, nous l'admettons, aujourd'hui, sans nous en étonner, comme une réalité. Et inversement, ce qui, pour nous, naguère allait de soi, est devenu, à présent, une exception, et sera demain - qui sait? - considéré comme un idéal inaccessible."