17 juin 2014

Vaclav Havel. "Interrogatoire à distance". Entretien avec Karel Hvizd'ala. 1987. Extraits.

  


"Seul un sentiment profond de l'exclusion permet à l'homme de voir parfaitement l'absurdité du monde et de sa propre existence - ou du moins la place de l'absurde en eux."

"Un changement fondamental et positif est conditionné par un mouvement important dans le domaine de la pensée et non par un "truc" de stratégie."

"Le fait qu'on puisse abuser de ce que j'ai écrit, de ce que j'ai pensé et de ce qui était juste m'a permis de comprendre que la vérité ne dépendait pas seulement de ce qu'on pense mais aussi des circonstances, des personnes auxquelles on s'adresse et des raisons qui nous poussent à la dire."

"Je me répète ce que m'avait dit Jan Patocka: l'épreuve réelle d'un homme ne consiste pas dans la façon dont il réalise ce qu'il a décidé de faire mais dans la façon dont il réalise le rôle que le destin lui a assigné."

"S'occuper uniquement de littérature est délicat et la littérature, paradoxalement, en souffre."

"Les Soviétiques n'acceptent jamais des explications qui ressemblent à des excuses, c'est de l'eau apportée à leur moulin; face à eux il faut rester ferme."

"Nous ne saurons jamais quelles disponibilités se cachent dans l'âme de la population et lequel de ses états peut se manifester si les circonstances changent."

"... on s'exprimait ouvertement et on ne pouvait en fait, que dire son impuissance; on protestait, et pourtant, on ne protestait que contre le silence qui suivait la contestation. C'était l'époque des grandes grèves des étudiants, des réunions sans fin, des pétitions, des négociations, des manifestations, des discussions violentes. Le bateau était en train de couler mais les passagers étaient encore autorisés à crier qu'il coulait."

"Un zèle lucide est plus efficace que les émotions enflammées qui s'attachent chaque jour à un but différent."

"Les étrangers s'étonnent parfois de nous voir capables de supporter de telles épreuves et en même temps ils ont du mal à comprendre qu'on ne cesse d'en rire. Car s'il nous fallait afficher de plus en plus de sérieux, proportionnellement à l'augmentation de la gravité de la situation, chacun de nous serait vite métamorphosé en sa propre statue; et celle-ci ne pourrait plus écrire des manifestes, ni assumer une tâche quelconque. S'il ne faut pas (...) se dissoudre dans son propre sérieux au point d'en devenir comique, il faut avoir le sens de l'humour et de la dérision. Quand on les perd, notre activité perd aussi, paradoxalement, de son sérieux. Un acte peut devenir important à condition d'être engendré par l'homme conscient du caractère temporaire et futile de tout ce qui est humain. Son sens réel ne peut être mesuré qu'à travers le spectre de l'absurdité."

"Il vaut mieux se taire que de s'exprimer d'une façon superficielle."

"Le pouvoir est pour moi un mouvement spontané, aveugle, inconscient, irresponsable, incontrôlé et incontrôlable, qui manipule plus les gens qu'il n'obéit à leurs impulsions."

"Je crois aussi que l'intellectuel doit inquiéter; qu'il doit témoigner de la misère du monde; qu'il doit provoquer par son indépendance, se révolter contre toutes les formes d'oppression - qu'elles soient apparentes ou latentes -, contre toutes les formes de manipulation; qu'il doit mettre en doute les systèmes, les pouvoirs avec leurs discours et témoigner de leurs mensonges. C'est pourquoi l'intellectuel ne correspond à aucun rôle auquel on voudrait le réduire. C'est pourquoi il ne doit correspondre à aucune Histoire écrite par les vainqueurs. L'intellectuel ne doit pas "convenir", il doit toujours déranger, transgresser, il doit rester inclassable."

"Certes, un intellectuel est vaincu d'avance car il ressemble à Sisyphe, et il est, comme lui, condamné à perdre. Mais en même temps, comme Sisyphe, l'intellectuel reste invaincu. Dans un certain sens, il gagne en perdant."

"Selon moi, il serait utile de faire comprendre aux gens qui ne veulent pas vivre dans un système totalitaire, qu'on peut agir contre lui plutôt que de le fuir."

"On croit avoir tenu le volant de l'histoire, puis on se rend compte que l'histoire tourne dans une autre direction et on en conclut, un peu vite, qu'au volant de l'histoire, il n'y avait personne."

"La vie n'est pas en-dehors de l'histoire et l'histoire ne se situe pas en dehors de la vie."

"Je pense que la vie et l'univers n'existent pas seulement "en soi"; selon moi, rien ne disparaît à jamais, nos actes non plus, et ainsi j'explique ma conviction que dans la vie, il faut tenter autre chose que ce qui vous rapporte du profit immédiat."

"Je dirais que la tâche du dramaturge, du moins telle que je la sens et la pratique, n'est pas de faciliter la vie du spectateur en lui montrant des héros positifs dans lesquels il peut mettre son histoire, ni de lui donner un sentiment d'apaisement - quand il sort du théâtre - parce qu'il croit que ces héros feront tout à sa place. Cela lui rendrait un bien mauvais service. J'avais déjà dit que l'espoir, nous devons l'avoir en nous-mêmes. On ne peut pas le demander à quelqu'un d'autre. Mon ambition n'est donc pas d'apaiser le spectateur à l'aide d'un beau mensonge ou de le consoler en lui proposant de résoudre ses problèmes. Je ne pense pas pouvoir l'aider de cette façon-là. J'essaie de faire quelque chose d'autre, de lui poser des questions devant lesquelles il ne devra pas s'esquiver - et auxquelles il n'échappera pas, de toute façon - et j'essaie de lui montrer sa misère, ma misère, notre misère commune. Et de lui rappeler par là qu'il est grand temps de bouger. Les seules solutions, les seuls espoirs qui sont précieux sont ceux que l'on trouve en soi-même, en nous et pour nous. Eventuellement avec l'aide de Dieu. Mais le théâtre ne les apporte pas, ce n'est pas une église. Le théâtre devrait être - avec l'aide de Dieu - le théâtre. Et son rôle est de rappeler qu'il se fait tard, que la situation est grave, qu'il ne faut plus attendre. Dessiner les contours de la misère signifie encourager les gens à l'affronter."

"Même la vérité la plus insupportable, quand elle est exprimée à haute voix et devant tout le monde, est libératrice."