11 septembre 2014

Gabriel Garcia Marquez. "Cent ans de solitude". 1967. Extraits.


"Ce qui me préoccupe, poursuivit-il, c'est qu'à force de tellement haïr les militaires, de tant les combattre, de tant songer à eux, tu as fini par leur ressembler en tout point. Et il n'est pas d'idéal dans la vie qui mérite autant d'abjection."

"Ses seuls instants de bonheur, depuis ce lointain après-midi où son père l'avait emmené faire connaissance avec la glace, il les avait connus dans l'atelier d'orfèvrerie où il passait son temps à dorer des petits poissons. Il lui avait fallu déclencher trente-deux guerres, il lui avait fallu violer tous ses pactes avec la mort, et se vautrer comme un porc dans le fumier de la gloire, pour découvrir avec près de quarante ans de retard tous les privilèges de la simplicité."

"Taciturne, silencieux, insensible au nouveau souffle de vie qui faisait trembler la maison, c'est à peine si le colonel Aureliano Buendia comprit que le secret d'une bonne vieillesse n'était rien d'autre que la conclusion d'un pacte honorable avec la solitude."

"Aureliano le Second décida qu'il fallait la ramener à la maison et l'héberger mais ses bonnes résolutions se heurtèrent à l'intransigeance sans faille de Rebecca, qui avait eu besoin de tant d'années de souffrance et de misère pour conquérir les privilèges de la solitude, et n'était plus disposée à y renoncer en échange d'une vieillesse troublée par les illusoires attraits de la miséricorde."

"- Qu'est-ce qu'il dit? demanda-t-il.- Il est très triste, lui répondit Ursula. Il croit que tu vas mourir." Dites-lui, fit le colonel en souriant, qu'on ne meurt pas quand on veut, mais seulement quand on peut."

"Elle commença à commettre certaines erreurs en voulant voir avec les yeux des choses que l'intuition lui permettait de distinguer avec plus de clairvoyance."

"Elle n'avait pas assez de temps à elle pour trouver celui d'ennuyer personne."

"Lorsque la porte se fut refermée, José Arcadio le Second eut la certitude que la guerre était terminée. Bien des années auparavant, le colonel Aureliano Buendia lui avait parlé de la fascination de la guerre et avait essayé d'en témoigner par d'innombrables exemples tirés de sa propre expérience. Il l'avait cru. Mais cette nuit-là, quand les militaires l'eurent regardé sans le voir alors qu'il songeait à la tension de ces derniers mois, à la vie misérable en prison, à la panique qui avait régné autour de la gare, au train chargé de morts, José Arcadio le Second en arriva à la conclusion que le colonel Aureliano Buendia n'avait été rien de plus qu'un cabotin ou qu'un imbécile. Il ne comprenait pas qu'il lui eût fallu tant de mots pour expliquer ce qu'il avait ressenti à la guerre, si un seul mot pouvait suffire: la peur."

"Alors elle avait raclé le fond de son coeur pour y puiser le reste d'énergie qui lui permettrait de survivre à la catastrophe, et elle en avait ramené une rage lucide et juste qui la fit jurer de restaurer cette fortune dilapidée par son amant et que le déluge achevait d'anéantir."

"La cendre tassée de son coeur, qui avait résisté sans être atteint aux coups les mieux appliqués de la réalité quotidienne, s'éboula aux premiers assauts de la nostalgie."

"Mais la captivité prolongée, la méconnaissance du monde et l'habitude d'obéir avaient desséché dans son coeur les graines de la rébellion."

"Jusqu'alors, il ne lui était jamais venu à l'idée que la littérature fût le meilleur subterfuge qu'on eût inventer pour se moquer des gens,..."