08 octobre 2014

Cynthia Fleury. "La Fin du courage". 2010. Extraits.



"L'érosion datait de toujours. Une érosion d'enfance. D'un chagrin laissé de côté. D'un chagrin heureusement devenu eau. Et l'eau a fait son travail. L'eau n'est pas fondamentalement corrosive, encore faut-il le comprendre. Je ne me suis pas retrouvée à terre mais au bord de l'abîme. Et là, pour la première fois, ni l'orgueil ni la culpabilité ne pouvaient arrêter la chute. C'est étrange de savoir qu'on tient sa vitalité perdue de la chimie. Etrange de savoir que "tenir", ce sera surtout, à l'instant, ne pas passer à l'acte.J'ai perdu le courage comme on égare ses lunettes. Aussi stupidement. Aussi anodinement. Perdu de façon absolue, si totale, et pourtant si incompréhensible. Et tel un Roquentin, j'aurais pu penser: "Quelque chose m'est arrivé, je ne peux plus en douter. C'est venu à la façon d'une maladie, pas comme une certitude ordinaire, pas comme une évidence. Ca s'est installé sournoisement, peu à peu; je me suis senti un peu bizarre, un peu gêné, voilà tout. Une fois dans la place ça n'a plus bougé, c'est resté coi et j'ai pu me persuader que je n'avais rien, que c'était une fausse alerte." (Jean-Paul Sartre, La Nausée). Je n'avais pas vu alors le lien entre le courage et la vitalité. Je le reliais à la seule volonté. Mais la volonté est au final également organique."

"L'apprentissage de la mort, est-ce celui du courage? Savoir qu'il va falloir tenir alors que rien ne tient. Est-ce cela la vie? La vie digne? Comment apprendre le courage? Comment nourrir le courage pour qu'il ne vous quitte plus? J'ai perdu le courage alors même que je voyais la société dans laquelle je vivais être sans courage. J'ai glissé avec elle. Glissé en elle. Me mêlant chaque jour à cette négociation du non-courage. Là, il n'y a pas d'eau. Seulement la corrosion. C'est Naples et ses ordures. Nous vivons dans des sociétés irréductibles et sans force. Des sociétés mafieuses et démocratiques où le courage n'est plus enseigné. Mais qu'est-ce que l'humanité sans le courage? Si ma chute peut sembler poétique, celle qui est collective est gluante. Et je vois bien que le salut ne viendra que de quelques individus prêts à s'extraire de la glu, sachant qu'il n'y a pas de succès au bout du courage. Il est sans victoire. La vraie civilisation, celle de l'éthique, est sans consécration. Les cathédrales de l'éthique sont devant nous. Nous n'avons rien bâti. Le courage laisse toujours du reste. C'est étonnant d'apprendre que parfois le monde et soi-même avons le même âge. C'est rare. Et dans cette époque sans courage, nous sommes encore tous naissants. 
Je crois que sans rite d'initiation les démocraties résisteront mal. Je vois bien qu'il me faut sortir du découragement et que la société ne m'y aidera pas. Comment faire? Qui pour me baptiser et m'initier au courage? Qui pour m'extraire du mirage du découragement? Car il me reste un brin d'éducation pour savoir que cela n'est qu'un mirage. Qu'il n'y a pas de découragement. Que le courage est là; comme le ciel est à portée de regard. (...)
Première règle: pour reprendre du courage, il faut déjà cesser de chuter. Même si nous savons faire plusieurs choses à la fois, parfois il est utile de se concentrer sur l'une d'entre elles. Donc d'abord cesser de chuter. Toute seule, je ne pouvais pas. Ma seule capacité, c'était de glisser. Il fallait donc un tiers. Finalement, la société aide malgré elle. Car, si étonnant que cela puisse paraître, il y a toujours quelqu'un. Quelqu'un qui correspond sans réellement correspondre. Parfois il correspond. Il est alors le lien vers l'avenir. Parfois, il parvient seulement, mais simplement, à arrêter le cycle fatal. C'est déjà ça.  
Deuxième règle, retrouver la vitalité. Celle de l'organisme avant celle de l'âme. Pour reprendre courage, il faut accepter de prendre son temps. D'être patient avec soi-même. Il faut guérir le corps alors qu'il paraît sain. Comprendre qu'il y a une santé plus profonde. Celle du temps qui joue pour soi. Celle des cycles. Non plus penser, de façon infantile, que la vie est linéaire, mais se rappeler qu'elle est cyclique. Qu'il y a de bonnes et de mauvaises saisons, et que ces dernières n'entament en rien la personnalité. En somme, qu'il n'y a pas d'échec véritable.  
Troisième règle: il faut chercher la force là où elle se trouve. Si c'est à l'intérieur de la famille, ce sera à l'intérieur de la famille. Si c'est à l'extérieur de la famille, loin d'elle, ce sera à l'extérieur de la famille, loin d'elle. Si c'est auprès d'inconnus, ce sera là aussi. Si c'est auprès de tiers plus connus, ce sera là également. Chercher la force là où elle est et la recevoir, l'accueillir en soi, puisqu'il n'est plus possible de la créer. Dans un premier temps, sans doute se coller à elle, se mettre dans son sillage. Non pas la parasiter car ce serait l'amoindrir; mais simplement l'apprécier. Reconnaître qu'elle est une autre façon de nommer la vitalité. Reconnaître son extraordinaire simplicité. Accepter qu'il faudra du temps pour digérer cette simplicité."

"Chaque époque historique affronte, à un moment ou à un autre, un seuil mélancolique. De même, chaque individu connaît cette phase d'épuisement et d'érosion de soi. Cette épreuve est celle de la fin du courage. C'est une épreuve qui ne scelle pas le déclin d'une époque ou d'un être mais, plus fondamentalement, une forme de passage initiatique, un face-à-face avec l'authenticité."

"... le courageux est celui qui ressent dans sa chair la saignée de la peur. Entre le courage et la peur, il y a un rendez-vous secret. Le courageux n'est donc pas celui qui ignore la peur. Ce serait pourtant plus simple: il suffirait pour être courageux de ne pas éprouver la peur, de l'occulter, de la nier, de l'enfouir je ne sais où. Mais voilà, nier la peur, lui refuser un droit de parole, c'est prendre le risque de vaciller bien plus, un jour sans raison apparente, avec fracas. C'est prendre le risque de chuter plus tard et de ne plus savoir pourquoi on a chuté. Alors vivre la peur devient la maxime du courage."

"Le courage ou le sens des interactions efficaces, des interactions non polluantes. Savoir s'entourer, c'est sûr, n'est pas simple. On passe sa vie à vivre avec des gens qui ne sont pas notre genre. Les aimer, vérité bien proustienne, aurait été au final moins dévastateur. Là, il faut chaque jour copiner avec l'irrespectable, s'éroder au contact des petits pervers, endurer les abus de pouvoir que l'on n'a pas su déconstruire collectivement."

"Les stratégies d'adaptation sont inévitables et signes de maturité, mais elles sont aussi, hélas, le plus sûr chemin vers l'acceptation et la légitimation de l'inacceptable."

"Mais la vie est ainsi faite qu'on vit d'emblée et le sens paraît bien plus tard; s'il paraît un jour."

"Savoir enfin commencer, tel est l'acte courageux. Convoquer "son" heure. Naître, alors que nous étreint un sentiment d'érosion du sujet."

   "A ces démons d'inimitié,
Oppose ta douceur sereine,
Et reverse-leur en pitié
Tout ce qu'ils t'ont vomi de haine.
La haine, c'est l'hiver du coeur.
Plains-les.
Mais garde ton courage.
Garde ton sourire vainqueur."
(Victor Hugo, Les Contemplations, livre II, L'Ame en fleur, XX)

"Tenter, braver, persister, persévérer, (...) prendre corps à corps le destin, étonner la catastrophe par le peu de peur qu'elle nous fait, tantôt affronter la puissance injuste, tantôt insulter la victoire ivre, tenir bon, tenir tête; voilà l'exemple dont les peuples ont besoin, et la lumière qui les électrise." (Victor Hugo, Les Misérables)

"Ce n'est pas parce qu'on a été juste ou courageux qu'on le sera demain et que cela nous absout de l'être encore et encore."

"Tel est donc bien l'autre nom du courageux, un convalescent. Un sujet qui a éprouvé dans sa chair la violence de la vie."

"Entre moi et les autres s'organise un certain tempo où, si je suis convoqué, les autres ne le sont pas moins. La réalité des faits, hélas, rend la chose plus malaisée. L'arithmétique n'ayant nulle force en morale, et le fait qu'un convoqué puisse sauver la foule ne se convoquant pas, l'autre et les autres auront tendance à se satisfaire d'un seul convoqué. Et c'est d'ailleurs pour cette raison également que le moi doit se sentir convoqué. Il ne peut dire: "Commencez, mon voisin."

"... le courage peut remplacer la confiance, faire son oeuvre comme s'il était une version armée de celle-ci."

"Etre courageux, c'est nécessairement faire rupture, sortir du rang, se rendre visible par l'effort qu'on produit. Etre exceptionnel, et d'une certaine manière affilier son être à cette exception. C'est aussi, plus schématiquement, résister à un ordre qu'on trouve inopérant et/ou injuste. C'est manifester une morale qui n'a de minoritaire que l'état. Et plus particulièrement, c'est-à-dire pour un individu, c'est souvent refuser la situation dans laquelle on se sent contraint. Préférer la contrainte de la conscience morale, le séance tenante produit par sa propre volonté à celui infligé par des volontés dominatrices. Etre courageux, c'est alors refuser la procédure d'invisibilité dans laquelle les autres veulent me contraindre à rester. Refuser cet anonymat, ce qui fera de moi un interchangeable à instrumenter. Ou, pour le dire autrement, refuser la "dynamique sociale du mépris" ou encore les "mécanismes d'invisibilité" que provoquent les "paradoxes du capitalisme"."

"Pour Axel Honneth, l'invisibilité sociale est la manière dont s'exerce individuellement la société du mépris. Elle organise la mésestime sociale et partout rend invalide le processus de reconnaissance, par ailleurs nécessaire pour un processus d'émancipation. Refuser à l'autre sa visibilité sociale, c'est ni plus ni moins lui refuser une valeur sociale. Et le lieu par excellence de ce manquement à la visibilité ou à la reconnaissance est le monde du travail."

"Dans une société qui exige que l'on se soumette à certaines règles dans les rapports sociaux, mais qui refuse d'ancrer ces règles dans un code de conduite morale, l'individu doit lutter pour maintenir son équilibre psychique; cela favorise une forme de concentration sur soi qui ressemble peu au narcissisme primaire du moi impérial."

"Le narcissisme est le signe même d'une dépendance, l'envers d'un manque de reconnaissance patent."

"La procédure de reconnaissance peut être un leurre et au final fabriquer une dépendance qui sera le lieu d'un prochain asservissement. Le courage, ce serait alors de se dessaisir de ces procédures de reconnaissance falsifiée, savoir faire la distinction entre deux types de reconnaissance, l'une idéologique, propre à vous faire rentrer dans le rang, l'autre désintéressée, et vous offrant le seul vrai espace de l'estime de soi."

"De même peut-il en être pour le courageux: c'est parce qu'il connaît la valeur de la reconnaissance et qu'il ne s'asservit pas à elle qu'il sait goûter celle qui n'est pas falsifiée et relève d'un pur commerce entre les hommes."

"Il n'y a pas d'invisibilité ou de manque de reconnaissance sociale qui n'ait sa conséquence directe, néfaste, dans le monde politique. La mésestime sociale conduit à la mésestime politique, c'est-à-dire à la mise au rebut de la volonté citoyenne. "Une phrase d'Adam Smith, souligne Axel Honneth, explique clairement cela: "Apparaître en public sans avoir honte". Cette formule souligne fondamentalement que les sujets ont besoin de différentes formes de reconnaissance sociale pour pouvoir réellement prendre part à la formation démocratique de la volonté."

"Nous sommes en guerre, mais c'est la paix qui transparaît. D'où ce réquisit du courage qui, quasi intuitivement, perçoit la guerre sous la paix falsifiée."

"En ce sens, le devoir des courageux est de maintenir la paix éveillée, de vérifier que sous la paix déclarée la sombre guerre des infâmes et des lâches n'a pas commencé. Car alors il faudra réellement combattre."

"..., Vladimir Jankélévitch confère à la notion de reconnaissance une autre épreuve, qui nécessite sans doute d'être courageux. Selon lui, il n'y a pas de reconnaissance véritable que celle qui a éprouvé le passage par la non-reconnaissance."

"Ce n'est pas parce qu'il y a enfin reconnaissance que la méconnaissance disparaît. Elle aura existé et restera comme le fond sombre de la reconnaissance, ou alors son décor enténébré sur lequel elle déploie sa clarté."

"Les heureux doivent avoir pour malheur les malheureux; l'égoïsme social est un commencement de sépulcre; voulons-nous vivre, mêlons nos coeurs, et soyons l'immense genre humain. Marchons en avant, remorquons en arrière. (...) Aidons, protégeons, secourons, avouons la faute publique et réparons-la. (...) C'est du droit de tous les faibles que se compose le devoir de tous les forts." (Victor Hugo, Le Droit et la Loi et autres textes citoyens)

"On ne fait pas de révolutions avec du mauvais style. C'est parce qu'il y a de grands écrivains que Juvénal assainit Rome et que Dante féconde Florence." (Victor Hugo) Au sein de la démocratie, la littérature scelle un pacte privilégié avec la politique: un pacte de conscience."

"Hugo prêche pour l'efficace de l'espérance, son caractère éthique et non proprement utopique. Son caractère volontaire, car l'espérance est un signe sûr d'une volonté en marche, et c'est pour cette raison qu'elle est éthique. Car il n'y a pas de raison d'espérer. Les faits ne sont jamais cléments. Tout conspire contre l'espérance."

"L'espérance du courageux est une espérance d'exilé. Une espérance dans la tristesse, mais qui ne s'adonne pas au nihilisme. Un refus total du cynisme. Non pas la joie, mais le refus vaillant du désespoir. Et peut-être est-ce là déjà une joie? "C'est pourquoi, écrit Hugo, celui qui écrit ceci a été pendant ces dix-neuf années content et triste; content de lui-même, triste d'autrui; content de se sentir honnête, triste du crime à extension indéfinie qui d'âme en âme gagnait la conscience publique et avait fini par s'appeler la satisfaction des intérêts. Il était indigné et accablé de ce malheur national qu'on appelait la prospérité de l'empire. Les joies d'orgies sont misères. Une prospérité qui est la dorure d'un méfait, ment et couve une calamité. (...) C'étaient là les douleurs du proscrit, douleurs pleines de devoirs. Il pressentait l'avenir et dénonçait dans l'étourdissement des fêtes l'approche des catastrophes. Il entendait le pas des événements auquel sont sourds les heureux. (...) La honte bue, c'est la France morte. Aujourd'hui la honte est vomie, la France vivra."

"Il peut y avoir travestissement. Il peut y avoir parodie, souvent même masque. Et pourtant la force comique ne pervertit rien. Elle ne vide pas les fondamentaux démocratiques de leur substance. Elle ne les érode pas. Mais ne désespère pas de leur érosion. S'en joue et en joue. La décèle, la caricature pour mieux la dénoncer, mais ne pratique aucune cristallisation sur elle. Alors la joie reste possible et le ressentiment évité."

"L'épistémologie du courage et l'humour partagent donc ce goût ou cette aptitude de l'errance. Sachant qu'il y a errance et errance. Il y a le cheminement qui est désespérance, perdition, désorientation. Et il y a le voyage, le sens (et non sa revendication) du nomadisme. L'art d'un certain mouvement et d'un certain changement. L'art d'aller et venir, de s'adapter. Le risque aussi de s'exiler."

"On aimerait l'intimité avec soi-même, le plaisir d'être entre soi, de ne pas voisiner avec la pulvérulence des opinions, des passions ou des hommes. Mais voilà, l'humoriste et le courageux ont en commun ce sens de la justice qui demeure une aptitude de cohabitation. S'il peut risquer l'exil, le courageux ne s'exclut pas. Il garde par-devers lui le souci des autres, et donc toujours ce goût, cet art, ce sens du voisinage. Il est même celui qui n'a de cesse de s'inquiéter de cette multitude, de ne pas la considérer comme une "foule solitaire', une foule informe, une masse plébéienne. "Il faut donc choisir entre l'intimité et la justice. Ironiser, c'est choisir la justice." (Vladimir Jankélévitch, L'Ironie)"

"Le courageux reste l'humble que les autres ne sont pas. Il sait que "l'occasion n'est pas seulement une faveur dont il faut savoir profiter: elle est encore quelque chose que notre libre arbitre (...) suscite." (Vladimir Jankélévitch, Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien. La manière et l'occasion.)

"Le courageux n'appartient pas à cet ordre de la "morale close", soit cette morale où le principe mercantile prévaut, où la réputation l'emporte sur l'intention désintéressée. Car il existe des morales qui ne sont que l'autre nom d'un piteux commerce."

"Le vrai courageux ne joue pas son courage. De fait, parce qu'il fait souvent rupture avec les autres, ou du moins la risque, il ne cherche à imiter personne. En revanche, il reste une force mimétique majeure en ce sens où il peut induire chacun d'entre nous à faire de même. En un mot, il est la force mimétique parce qu'il invite chacun à devenir inimitable, à faire rupture pour assurer le souci de soi."

"La liberté n'est pas le décret arbitraire, autocratique, imprévisible qui tranche ou qui instaure, mais elle est l'expression d'une personnalité." (Vladimir Jankélévitch, Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-Rien)

"Et le sillage de la joie, s'il n'est la joie, reste un sûr rempart contre le ressentiment et la mésestime de soi-même."

"Faire le pari de l'optimisme, c'est assumer la responsabilité d'un destin. La maxime morale est donc simple: "Rien ne sert d'être tragique, il suffit d'être sérieux." (Vladimir Jankélévitch, Henri Bergson)

"La joie dans l'effort, c'est là un autre nom pour dire la joie sans encombre, sans alentours, sans alambics. Il suffit de vouloir être courageux et de passer à l'acte, et la joie devient accessible."

"La quête du sens recrée parfois le chemin vers l'action."

"Au fondement même du politique, il y a la communication, la mise en commun. Le problème n'est donc pas de "communiquer", mais de travestir l'idée même de communication en lui substituant celle de spectacle. Plaire et divertir devient pour le leader le plus sûr moyen de ne rien partager de son pouvoir. En se faisant leader de fiction, metteur en scène attitré des citoyens, le chef de l'Etat cherche moins à "communiquer" qu'à confisquer. Derrière l'hypercommunication, le manque de transparence sur l'action politique demeure. Et derrière l'histrion, l'autocrate sommeille. Le berlusconisme en est un parfait exemple, mais n'a pas le monopole de l'histrionisme. Ce dernier peut se faire plus silencieux. En ce sens, le mutisme et la raréfaction des présences "privées" peuvent constituer un parfait acte II d'une présidence. L'histrionisme n'en sera pas moins présent: toujours l'hypercaptation de l'attention; toujours l'égopolitique; mais cette fois-ci en maniant l'art du retrait.A pratiquer l'histrionisme politique, tout chef d'Etat s'éloigne du courage politique et ne fait que réaliser "Toujours plus de la même chose". Son agitation est la plus sûre filiation avec ses prédécesseurs. Le nouveau leader se targuait d'être courageux et de faire enfin rupture. Rien de tel. Il histrionise, orchestre et monopolise l'agenda médiathique, et pratique le faux changement. Les théoriciens de l'école de Palo Alto nous ont appris qu'il y a "changement" et "faux mouvement". Il y a le changement qui fait que tout perdure davantage, le changement illusoire, préféré des hommes de pouvoir, celui des agités qui "patinent": ils ne parviennent pas à sortir du cauchemar qui les étreint, et nous avec. Et il y a les changements qui créent les nouveaux socles de la démocratie et font les seuils de la démocratie, ou ces ruptures qui font réforme. Alors certes - et c'est là une heureuse nouvelle - rien ne tue moins l'histrion que la fin des applaudissements. Seulement, en ces temps de démocratie du spectacle, l'histrionisme politique a tôt fait d'éroder les procédures de vertu et de voir, à l'inverse, les circuits de corruption passive créer des systèmes d'acceptabilité, plus difficiles à déverrouiller par la suite.Enfin, la contre-exemplarité, fruit de l'avènement de l'individu décomplexé, soit cette nouvelle modalité du leadership politique, met en exergue un comportement pronoïaque, ou le contraire de la paranoïa, à savoir le sentiment contenté de soi-même, d'un moi se vivant comme clé optimisante du système, apprécié de tous, celui tant espéré et attendu, celui qui dénoue là où les autres sont noués. C'est d'ailleurs un aspect plutôt sympathique de la chose, avant que cela ne vire au pathétique. Car le pronoïaque, médiocre parmi les médiocres, est convaincu de son caractère exceptionnel. A ce titre, il vit toujours des moments exceptionnels, particulièrement dans un récit qu'il en fait. Il est celui qui donne le la, met l'ambiance, déjoue l'ennui. Avant lui, il n'y a ni fête ni destin. Encore une fois, l'histrion n'a pas le charisme incivil du méchant homme. Il est l'ordinaire fait roi, celui qui invente ou change la règle mais ne la suit jamais, l'idéal des moi infantiles, leur premier fantasme élevé au rang de princeps... Et s'il n'est pas pervers directement, l'histrion construit néanmoins des processus pervers où l'autre n'est présent qu'à titre de spectateur de son succès. Première étape d'une désubstantialisation qu'il compte bien lui faire subir. Dans un premier temps, le rendre spectateur, donc lui confisquer son pouvoir d'agir."

"Ce n'est pas parce que l'on fait-quelque-chose-que-tout-le-monde-aimerait-faire que l'on est courageux. Oser la toute-puissance n'est pas synonyme de courage."

"Il n'y a pas qu'en temps de guerre que l'on peut se conduire de façon indigne. En temps de guerre économique aussi."

"L'entrée en résistance est d'autant plus difficile que la capitulation revêt des apprêts recommandables. Notamment dans le monde du travail, devenu le lieu de l'érosion du moi et des structures collectives de résistance."

"Il ne suffit pas d'être tenté par la corruption pour être sans vertu. Manquer de courage, c'est aussi ne pas organiser le refus collectif de cette attitude. C'est capituler devant le déshonneur des élites et la défiance qu'il entérine. Les sociétés de défiance sont des sociétés du déshonneur."

"La parrêsia est donc, en deux mots, le courage de la vérité chez celui qui parle et prend le risque de dire, en dépit de tout, toute la vérité qu'il pense, mais c'est aussi le courage de l'interlocuteur qui accepte de recevoir comme vraie la vérité blessante qu'il entend." (Michel Foucault, Le Courage de la vérité, Le gouvernement de soi et des autres II)

"C'est l'histoire de Diogène qui, mangeant sur la place publique, se fait traiter par les passants de chien: Tu manges comme un chien, lui disent-ils. Et aussitôt Diogène retourne la situation, en acceptant l'humiliation et la retourne en disant: Mais vous aussi, vous êtes des chiens, puisqu'il n'y a que des chiens pour faire cercle autour d'un chien qui mange. Chien je suis, mais vous l'êtes tout autant que moi." (Michel Foucault, Le Courage de la vérité)

"L'enjeu, pour le citoyen courageux, c'est, à l'instar du cynique, de trouver la manière la plus "serrée" de lier son discours et sa vie."

"Ce qui prévaut, c'est la nécessité de la règle de la non-dissimulation. Une transparence avec soi-même. Ou plutôt une aptitude à être sous le regard de soi-même."

"... à de certaines heures, en de certains lieux, à de certaines ombres, dormir, c'est mourir." (Victor Hugo).    "Car ces régimes où s'épuise le courage du peuple ne sont même pas des tyrannies. Ils se nourrissent des asservissements passagers et des bienveillances populaires. Et là les faussaires sont victorieux."

"A certaines époques de l'histoire, il y a des pléiades de grands hommes; à d'autres époques, il y a des pléiades de chenapans." (Victor Hugo)

"Quand on mesure l'homme et qu'on le trouve si petit, et qu'ensuite on mesure le succès, et qu'on le trouve si énorme, il est impossible que l'esprit n'éprouve pas quelque surprise. On se demande: Comment a-t-il fait?" ( Victor Hugo)

"Le vote ne dit rien de la qualité de la démocratie. alors il est logique que tout mauvais souverain s'en réclame."

"Le "soyez tranquille, vous êtes souverains" que le suffrage universel dit au peuple est une arme à double tranchant. Certes, c'est l'arme du peuple sans le sang, l'efficace sans la révolte, mais c'est une paix de dupes, une manière de confisquer la souveraineté du peuple pour un mandat à venir. Car il n'y a pas de tranquillité. L'entropie démocratique nous enseigne à quel point la souveraineté du peuple est la chose la plus invisible."

"Voilà ce que c'est que la conscience humaine. C'est quelqu'un, je le répète, qu'on ne voit pas, et qui est plus fort qu'une armée, plus nombreux que sept millions cinq cent mille voix, plus haut qu'un sénat, plus religieux qu'un archevêque, plus savant en droit que M. Troplong, plus prompt à devancer n'importe quelle justice que M. Baroche, et qui tutoie Votre Majesté." (Victor Hugo)

"Car si l'on ne punit pas de mort dans les régimes démocratiques, on crée la mort civique."

"Des chaînes et des bourreaux, ce sont là les instruments grossiers qu'employait jadis la tyrannie; mais de nos jours la civilisation a perfectionné jusqu'au despotisme lui-même, qui semblait pourtant n'avoir plus rien à apprendre. (...) Les princes avaient pour ainsi dire matérialisé la violence; les républiques démocratiques de nos jours l'ont rendue tout aussi intellectuelle que la volonté humaine qu'elle veut contraindre. Sous le gouvernement absolu d'un seul, le despotisme, pour arriver à l'âme, frappait grossièrement le corps; et l'âme, échappant à ces coups, s'élevait glorieuse au-dessus de lui; mais dans les républiques démocratiques, ce n'est point ainsi que procède la tyrannie; elle laisse le corps et va droit à l'âme. Le maître ne dit plus: Vous penserez comme moi, ou vous mourrez; il dit: Vous êtes libre de ne point penser ainsi que moi; votre vie, vos biens, tout vous reste; mais de ce jour vous êtes un étranger parmi nous. Vous garderez vos privilèges à la cité, mais ils vous deviendront inutiles; car si vous briguez le choix de vos concitoyens, ils ne vous l'accorderont point, et si vous ne demandez que leur estime, ils feindront encore de vous la refuser. Vous resterez parmi les hommes, mais vous perdrez vos droits à l'humanité. Quand vous approcherez de vos semblables, ils vous fuiront comme un être impur; et ceux qui croient à votre innocence, ceux-là mêmes vous abandonneront, car on les fuirait à leur tour. Allez en paix, je vous laisse la vie, mais je vous la laisse pire que la mort." (Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique)

"Qu'il n'aille pas s'imaginer, parce qu'il a entassé horreurs sur horreurs, qu'il se hissera jamais à la hauteur des grands bandits historiques. (...) Il restera mesquin. (...) Dictateur, il est bouffon; qu'il se fasse empereur, il sera grotesque. Ceci l'achèvera. Faire hausser les épaules au genre humain, ce sera sa destinée. (...) Il sera hideux, et il restera ridicule. Voilà tout. L'histoire rit et foudroie. (...) L'historien ne pourra que le mener à la postérité par l'oreille." (Victor Hugo parlant de Napoléon III)

"Désespérer c'est déserter." (Victor Hugo)

"Le parrèsiaste tient son courage notamment du fait qu'il accepte avec simplicité et calme le milieu où la Providence le place. Il saura toujours voir derrière le fumier l'horizon."

"Le courage s'enseigne et l'apprentissage est sans fin."