07 février 2015

Christian Bobin. "Le Très-Bas". 1992. Extraits.


"Ce qu'on sait de quelqu'un empêche de le connaître. Ce qu'on en dit, en croyant savoir ce qu'on dit, rend difficile de le voir."

"C'est toujours par le plus petit côté que les grandes choses arrivent. Il y a peu d'événements dans une vie. Les guerres, les fêtes et tout ce qui fait du bruit ne sont pas des événements. L'événement est la vie qui survient dans une vie. Elle survient sans prévenir, sans éclat. L'événement a la forme d'un berceau. Il en a  la faiblesse et la banalité. L'événement est le berceau de la vie. On n'assiste jamais à sa venue. On n'est jamais contemporain de l'invisible. Ce n'est qu'après coup, ce n'est que longtemps après qu'on devine qu'il a dû se passer quelque chose."

"Les mères nourrissent leurs petits avec du lait et avec du songe. Leur lait remonte des chairs profondes. Il sort du sein comme d'une blessure heureuse. Leur songe remonte du plus secret de leur enfance. Il vient à leurs lèvres dans les berceuses, il enveloppe le nouveau-né d'une douceur infiniment pénétrante - comme un parfum qui ne s'éventerait jamais au long des ans."

"Petits enfants du vingtième siècle, vos parents sont fatigués. Ils ne croient plus en rien. Ils vous demandent de les porter sur vos épaules, de leur donner cœur et force. Petits enfants des temps modernes, vous êtes des rois dans un désert."

"On voit ce qu'on espère. On voit à la mesure de son espérance."

"Jusqu'ici sa gaieté pouvait passer pour le privilège d'une jeunesse dorée, sûre de son avenir parce que maîtresse du monde. Or voici que cette humeur se maintient et s'accroît dans le noir d'une prison, loin des siens. C'est donc que cette joie venait d'ailleurs, de bien plus loin qu'une simple ivresse du monde. Il est dans cette prison comme Jonas dans le ventre de la baleine: plus rien de clair ne lui parvient. Alors il chante. Alors il trouve dans son chant plus qu'une lumière et plus qu'un monde: sa vraie maison, sa vraie nature et son vrai lieu. Nous vivons dans des villes, dans des métiers, dans des familles. Mais le lieu où nous vivons en vérité n'est pas un lieu. Le lieu où nous vivons vraiment n'est pas celui où nous passons nos jours, mais celui où nous espérons - sans connaître ce que nous espérons, celui où nous chantons - sans comprendre ce qui nous fait chanter."

"Trois mots donnent la fièvre. Trois mots vous clouent au lit: changer de vie. Cela c'est le but. Il est clair, simple. Le chemin qui mène au but, on ne le voit pas. La maladie c'est l'absence de chemin, l'incertitude des voies. On n'est pas devant une question, on est à l'intérieur. On est soi-même la question. Une vie neuve, c'est ce que l'on voudrait mais la volonté, faisant partie de la vie ancienne, n'a aucune force. On est comme ces enfants qui tendent une bille dans leur main gauche et ne lâchent prise qu'en s'étant assurés d'une monnaie d'échange dans leur main droite: on voudrait bien d'une vie nouvelle mais sans perdre la vie ancienne. Ne pas connaître l'instant du passage, l'heure de la main vide."

"Quelques mots pleins d'ombre peuvent changer une vie. Un rien peut vous donner à votre vie, un rien peut vous en enlever. Un rien décide de tout."

"Les bourgeois rêvent d'un pauvre conforme à leurs intérêts. Les prêtres rêvent d'un pauvre conforme à leurs espérances."

"Il y a  un temps où les parents nourrissent l'enfant, et il y a un temps où ils l'empêchent de se nourrir. L'enfant est seul à pouvoir distinguer entre ces deux temps, seul à en tirer la conclusion logique: partir. Non pas lutter. Ne surtout pas  lutter - partir. Rien n'est plus redoutable pour un fils que de mener une résistance, esprit à esprit, avec son père: s'opposer à quelqu'un c'est se teinter plus ou moins de lui. Les fils qui se fortifient dans une lutte avec leur père finissent étrangement par lui ressembler au soir de leur vie."

"Le père est celui qui dit la loi. Mais, dis-moi, qu'est-ce qu'un père qui lui-même se soumet comme un petit garçon à la loi de l'argent, à la loi du sérieux, à la loi du monde mort?"

"La souris a peur du chat, le chat a peur du chien. Ainsi allez-vous tous, suant sous vos morales, tremblant de peur sous vos principes."

"Le monde de l'esprit n'est rien de différent du monde matériel. Le monde de l'esprit n'est que le monde matériel enfin remis d'aplomb. Dans le monde de l'esprit c'est en faisant faillite qu'on fait fortune."

"... le vrai père c'est celui qui bénit, pas celui qui maudit. Le vrai père c'est celui qui ouvre les chemins par sa parole, pas celui qui retient dans les filets de sa rancœur."

"... la  vérité n'est jamais si grande que dans l'humiliation de celui qui l'annonce."

"Parce que ce sont les hommes qui font les Eglises, il est inévitable que les Eglises se méfient des femmes, comme d'ailleurs elles se méfient de Dieu, cherchant à apprivoiser celles-ci et celui-là, cherchant à contenir la  vie en crue dans le lit bien sage des préceptes et des rites."

"Que veux-tu faire plus tard? demande-t-on à l'enfant qui ne sait ce que plus tard veut dire, qui ne connaît que le présent et, dans le présent, la merveilleuse présence de tout."

"Si l'on veut connaître un homme, il faut chercher celui vers lequel sa vie est secrètement tournée, celui à qui, de préférence à tout autre, il parle, même quand apparemment il s'adresse à nous. Tout dépend de celui auquel il s'adresse en silence, pour la considération duquel il a accumulé faits et preuves, pour l'amour duquel il a fait de sa vie ce qu'elle est. Pour la plupart il n'y aura jamais eu qu'un seul interlocuteur: le père ou la mère, figures souveraines par leur absence, écrasant la vie de tout le poids de ce qu'elles n'ont su donner. Regarde ce que je fais. C'est pour toi, c'est pour obtenir ton amour, c'est pour qu'enfin tu tournes les yeux vers moi, que tu me donnes avec la pleine lumière de tes yeux la certitude d'exister. Beaucoup sont ainsi soumis à une ombre, reclus au jardin de leur père, dans la chambre de leur mère, poursuivant jusqu'au soir de leur vie les suppliques à l'absent."

"Il ne parle pas pour convaincre: convaincre c'est encore vaincre, et il ne cherche que le triomphe du chant faible, sans armure de fer ni de langue."

"Vient une heure où ce qu'un homme a construit de sa vie se referme sur lui et l'étouffe. Tu croyais "faire" ta vie et voilà que ta vie te défait."

"... ceux qu'on ne peut noyer dans les eaux d'un mépris, on les étouffe en les serrant dans ses bras."