16 février 2015

Somerset Maugham. "Le fil du rasoir". 1944. Extraits.

 

"On tâche de ne pas tenir compte de l'opinion des gens, mais ce n'est pas facile. Quand elle vous est hostile, elle vous dispose vous-même à l'hostilité, et c'est pénible."

"Je t'aime. Mais parfois, hélas! on ne peut agir selon sa conscience sans rendre quelqu'un d'autre malheureux."

"D'une voix haute et métallique, elles parlaient de futilités sans jamais s'arrêter, comme si elles craignaient qu'un instant de silence ne détraquât et ne fît tomber en pièces les poupées automates qu'elles étaient en réalité."

"Quand vous prenez le parti de vous écarter de la voie normale, tout devient un jeu de hasard: il y a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus."

"Presque tous les êtres humains, quand ils sont amoureux, inventent toutes sortes d'explications pour se persuader à eux-mêmes que leurs actions leur sont dictées uniquement par la raison. C'est là, je suppose, la cause de tant de mariages désastreux. Telles les personnes qui confient le soin de leurs affaires à un escroc notoire, mais qui est un ami très proche: se refusant à croire qu'un escroc est un escroc d'abord et un ami ensuite, elles sont convaincues que, si malhonnête soit-il envers les autres, il ne le sera pas vis-à-vis d'elles."

"Dans toutes les grandes villes, il se forme des clans nettement distincts et sans aucune communication entre eux, des mondes isolés au sein d'un monde plus vaste qui dirige leurs destinées; dans chacun d'eux, ceux qui en font partie doivent, pour mener une vie de société, se fréquenter entre eux, comme en sont réduits à se fréquenter entre eux les habitants d'îles voisines mais séparées par des bras de mer infranchissables."

"Dans cette pièce à l'ameublement raffiné, avec ces dessins ravissants accrochés au mur, le mot tomba comme d'un bain débordant tombe une goutte d'eau à travers le plafond."

"- N'avez-vous jamais pensé à divorcer?
- Je n'ai aucune raison de divorcer.
- Cela n'empêche pas les femmes de votre pays de le faire quand elles en ont envie.
Elle rit.
- Pourquoi donc, d'après vous, le font-elles?
- Vous ne le savez pas? Mais parce que les Américaines attendent de leur mari une perfection que les Européennes espèrent trouver seulement chez leur maître d'hôtel."

"Tout ce que je voulais vous faire comprendre, c'est que le sacrifice de soi-même est une passion si dévorante qu'en comparaison, même la luxure et la faim ne sont que vétilles. Celui qui en est possédé est entraîné comme dans un tourbillon jusqu'à se détruire lui-même dans la plus haute affirmation de sa personnalité. Peu importe l'objet du sacrifice, qu'il en vaille la peine ou non. Aucun vin n'est plus grisant, aucun amour plus dévastateur, aucun vice plus impérieux. Quand un homme se sacrifie lui-même, il dépasse en grandeur la Divinité, car comment Dieu, infini et tout-puissant, pourrait-il faire le sacrifice de Lui-même? Tout au plus peut-il sacrifier son Fils Unique."

"Pas mauvaise fille, généreuse et hospitalière, son seul défaut grave était sa langue malveillante. Elle ne pouvait s'empêcher de dire des méchancetés au sujet de ses amis même les plus proches; elle agissait ainsi parce que manquant d'intelligence, elle n'avait d'autres moyens de se rendre intéressante."

"J'ai l'impression d'avoir rencontré uniquement par hasard presque tous les êtres qui ont eu le plus d'influence sur moi et pourtant, en y réfléchissant après coup, il me paraît que je n'aurais pas pu ne pas les rencontrer. C'est comme s'ils avaient vécu dans l'attente de mon appel lorsque j'aurais besoin d'eux."

   "I strove with none, for none was worth my strife.
Nature I loved, next to nature, Art
I warmed both hands before the fire of Life;
It sinks, and I am ready to depart."
(Walter Savage Landor)

"- Les hommes ont toujours éprouvé le besoin d'un Dieu personnifié vers lequel ils peuvent dans leur misère se tourner pour trouver réconfort et encouragement.
- Il se peut qu'un jour, assez lointain peut-être, une introspection plus approfondie leur fasse comprendre qu'ils doivent chercher dans leur propre âme la source de leur réconfort et de leur courage. Pour ma part, je pense que le besoin d'adoration n'est autre chose que la survivance d'une réminiscence ancienne de dieux cruels dont il fallait se concilier les faveurs. Je crois que Dieu est en moi ou, sinon, nulle part."

"J'ai toujours senti qu'il y a quelque chose de pathétique dans le fait que des fondateurs de religions imposent la foi en eux-mêmes comme condition de votre salut, comme s'ils avaient besoin que vous croyiez en eux pour qu'ils puissent eux aussi croire en eux-mêmes. Ils font penser à ces vieux dieux païens qui blêmissaient et s'effondraient s'ils n'étaient soutenus par les holocaustes embrasés des dévots."