11 mars 2015

Marisha Pessl. "La physique des catastrophes". 2007. Extraits.


"Mais surtout, surtout, ma chérie, n'essaie jamais de modifier la structure narrative d'une histoire autre que la tienne, ce que tu seras sans doute tentée de faire, à l'école ou dans la vie, à la vue de ces pauvres hères qui prennent bêtement des tangentes dangereuses et font des digressions fatales dont ils n'ont probablement aucune chance de s'extirper. Résiste à la tentation. Consacre ton énergie à ta propre histoire. Travaille-la. Améliore-la. Développe son ampleur, sa profondeur, l'universalité de ses thèmes. Je me moque de savoir quels sont ces thèmes - c'est à toi de les découvrir et de les défendre - à condition que, au minimum y figure le courage. Qu'il y ait des tripes."

"La révolution est une combustion lente, elle ne surgit qu'après plusieurs années d'oppression et de pauvreté, mais son déclenchement est souvent provoqué par un malentendu."

"... j'avais été si décontenancée que ma voix avait trébuché sur le trottoir de mes dents."

"Peu de gens comprennent qu'il est inutile de courir après les réponses aux questions majeures de la vie, déclara papa un jour où il était d'humeur bourbon. Elles ont l'esprit volage et elles sont terriblement fantasques. Mais si tu fais preuve de patience, si tu ne les presses pas, le jour où elles  seront prêtes, elles te sauteront à la figure. Et ne t'étonne pas si, juste après, tu restes coite tandis que des oiseaux gazouillants de dessin animé pépient dans ta tête."

"Peut-être s'agissait-il d'une des rares fois où on laisse parler le destin à sa place, lequel surgit de temps en temps pour s'assurer, avec la cruauté des sergents instructeurs, dictateurs et autres bureaucrates que, loin de choisir la voix de la simplicité fraîchement goudronnée et ponctuée de panneaux routiers et d'érables, on emprunte le sombre chemin plein d'épines qu'il a tracé pour vous."

"Une femme déprimée vit soit dans des conditions sordides, soit dans un espace strict et minimaliste qui ne rappelle en rien ses goûts ou sa personnalité. En revanche, dans les autres pièces, elle peut très bien exhiber des bibelots de façon à paraître normale et heureuse aux yeux de ses amis."

"Il est assez comique de constater que l'on finit par dire tout ce que l'on ne voulait pas dire, souvent sans même sans rendre compte."

"... peut-être Hannah s'efforçait-elle de donner une apparence chic et joyeuse, mais que cela revenait à embellir une cellule - en dépit des rideaux ou de la descente de lit au pied de la couchette, ça reste une prison."

"Ava Gardner: Quand je perds ma patience, mon cher, je suis incapable de remettre la main dessus."

"Je souhaite apporter une petite correction au célèbre incipit de Léon Tolstoï: Les familles heureuses se ressemblent; les familles malheureuses sont chacune malheureuses à leur façon. Mais quand approche Noël, les familles heureuses peuvent tout à coup devenir malheureuses et les familles malheureuses, à leur grande inquiétude, heureuses."

"- Papa, c'est une période de fête.
- A laquelle je dois participer en injectant de l'argent dans l'économie américaine afin d'acquérir des articles dont je n'ai nul besoin, de surcroît bien trop coûteux pour moi - et dont les composants plastique lâcheront au bout de quelques semaines, rendant le tout hors d'usage -, ce qui creusera dans mon compte un déficit éléphantesque, provoquera chez moi une anxiété extrême et des insomnies, mais, heureusement, participera à la croissance économique, fera remonter des taux d'intérêt en chute libre et créera des emplois, dont la plupart n'ont rien d'indispensable, dans la mesure où ces tâches pourraient très bien être exécutées plus vite, pour moins cher, et avec plus de précision sur une chaîne de montage à Taïwan."

"De toute façon, à en croire papa, les fêtes de fin d'année en Amérique étaient le moment d'un déni digne du coma, l'occasion de faire comme si les travailleurs pauvres, la famine omniprésente, le chômage et le sida étaient aussi exotiques que des tartelettes aux fruits hors saison."

"Elle avait un rire en hochet pour bébé,..."

"Etre mal compris, disait papa, être informé de vive voix que l'on se résume à quelques mots suspendus au hasard sur une corde à linge comme des sous-vêtements tâchés: il y a de quoi révulser même une personne qui ne doute pas d'elle."

"Je haussai les épaules, et ma robe soupira."

"Nous sommes face à une question simple, disait papa. Le destin d'un individu est-il déterminé par les vicissitudes de l'existence ou par le libre-arbitre? Je penche quant à moi pour le libre-arbitre, car tout ce à quoi nous croyons, tout ce à quoi nous songeons, nos peurs ou nos rêves, a une influence sur le monde réel. Plus nous pensons à la chute, à la ruine, plus nous avons de chances qu'elle se produise. Inversement, plus nous pensons à la victoire, plus nous avons de chances d'y parvenir."

"Je me suis conduit comme si j'étais la personne que je voulais être, jusqu'à ce que je la devienne. Ou alors, qu'elle devienne ce que j'étais. Au bout du compte, un homme devient ce à quoi il croit, qu'il soit grand ou petit. C'est pourquoi certains sont victimes de rhumes ou de catastrophes, tandis que d'autres dansent sur les flots."

"Elle me sourit, mais ce n'était pas un vrai sourire, plutôt un découpage dans du carton."

"Papa disait que lorsqu'on se représente mentalement les gens, on se trompe souvent, parce qu'on ne se souvient jamais d'eux comme ils sont vraiment, avec autant d'incohérences que de cheveux (un chiffre compris entre 100 000 et 200 000). L'esprit prend des raccourcis paresseux et réduit la personne à ses caractéristiques dominantes - son pessimisme, son côté angoissé (parfois, quand l'esprit est vraiment très paresseux, il la classe dans la catégorie gentil ou méchant). On commet ainsi l'erreur de les juger à partir de la vision que l'on a d'eux et on risque, lors d'une rencontre ultérieure, d'être dangereusement surpris."

"C'est drôle, tout de même, reprit-elle, (...) l'instant où notre existence bascule. Enfant, on croit que notre vie, nos succès dépendent de nos parents, de notre prospérité, de notre université, de notre premier boulot et de notre premier salaire. (...) Mais pas du tout. Même si c'est difficile à croire, la vie se décide en quelques secondes qui surgissent sans prévenir. Et les décisions que tu prends pendant ces quelques secondes déterminent toute la suite. Certains appuient sur la détente et font tout péter. D'autres s'enfuient. Tu ne peux pas savoir ce que tu feras tant que tu n'y es pas. Quand le moment vient, Bleue, n'aie pas peur. Fais ce que tu dois faire."

"Mon cœur tentait une sortie par ma bouche."

"Son visage avait l'air figé entre deux phrases, tandis que son esprit songeait aux mots qu'elle venait de prononcer, les auscultait pour percevoir un infime battement de cœur dans l'espoir qu'ils n'aient pas tout détruit."

"Car j'avais connu Wilson Gnut au collège de Luton, Texas, un garçon à la beauté tranquille dont le père s'était pendu un soir de Noël. Et pourtant, le plus dur pour Wilson n'était pas le suicide de son père, mais la façon dont on le traita ensuite à l'école. Les autres n'étaient pas méchants avec lui - au contraire, tout le monde se montrait servile. On lui tenait la porte, on lui proposait de faire ses devoirs, on le laissait doubler tout le monde aux fontaines d'eau, distributeurs et autres remises de tenues de sport. Sous cette bienveillance, se dissimulait l'idée communément partagée que, avec la mort de son père, une porte secrète s'était ouverte devant Wilson, d'où pouvait surgir n'importe quoi - un suicide, bien sûr, mais aussi des choses terrifiantes comme la nécrophilie, la polyorphelina, la moranoutan, voire la zoofixée.
Avec le calme d'une Jane Goodall à son poste d'observation dans la forêt tanzanienne, je fis une typologie des regards lancés à Wilson par les élèves, les parents et le corps enseignant. Il y avait le coup d'œil soulagé "drôlement content de ne pas être à sa place" (jeté en douce à un tiers compatissant après un sourire affable à Wilson), le regard désolé "il ne s'en remettra jamais" (en direction du sol et/ou des environs de Wilson), les yeux dans le vide "ce type finira aussi tordu qu'une patte arrière de cabot" (plongeant dans les yeux marron de Wilson) et l'air incrédule (bouche grande ouverte, yeux dans le vague, attitude générale végétative, dans le dos de Wilson tranquillement assis à sa place).
Il y avait aussi des gestes, le petit sifflement détaché (lancé après l'école, depuis la voiture, par des élèves que leurs parents venaient chercher et qui remarquaient Wilson en train d'attendre sa mère aux cheveux fins et au rire de chèvre, avec son éternel collier de perles, un sifflement accompagné de l'une de ces trois remarques: "que c'est triste", "je n'arrive pas à imaginer ce qu'il vit" ou le paranoïaque: "papa, il ne va pas se suicider, hein?"). Il y avait aussi le doigt pointé c'est-celui-qui, ou encore le doigt c'est-celui-qui pointé dans une direction opposée à Wilson Gnut (le comble de la subtilité texane) et, pire que tout, le geste brusque (des élèves, quand Wilson Gnut les frôlait, touchait une poignée de porte ou le devoir distribué en classe, comme si le malheur de Wilson Gnut était une maladie transmissible par les mains, les coudes ou le bout des doigts).
Au final - et c'était ça, la vraie tragédie -, Wilson Gnut finit par croire que tout le monde avait raison. Il se persuada qu'une porte secrète s'était ouverte devant lui, d'où pouvait surgir n'importe quoi. Ce n'était pas sa faute, bien sûr: si tout le monde affirme qu'on est mauvais chien de chasse, ou un cow-boy sans bottes avec une chemise en coton minable, on finit par le croire. Wilson cessa de mener les matches de basket à la pause-déjeuner et disparut des jeux Olympiques de l'Esprit. Et même après ça, en de nombreuses occasions, j'entendis des élèves bien intentionnés lui demander s'il voulait les accompagner au KFC après l'école; Wilson évitait tout contact visuel en marmonnant: "Non, merci" avant de filer au bout du couloir.
J'en conclus, avec le même émerveillement que Jane Goodall découvrant l'emploi des outils par les chimpanzés pour déterrer les termites, que le rétablissement de Wilson était empêché non par la tragédie qu'il avait vécue, mais par la connaissance que les autres avaient de cette tragédie."

"La vraie vie est souvent celle que l'on ne mène pas."

"A la page 69, Shorts déclare que si une femme s'en prend à son apparence, c'est parce qu'elle se vit comme un simple pion dans un projet qui la dépasse, ce complot contre lequel elle ne peut rien."

"On ne nourrit que rarement, voire jamais, de passion pour un sujet sans rapport avec sa propre histoire, écrit le docteur Josephson Wilheljen dans "Plus grand que le ciel" (1989)."

"Dès qu'il y a changement, il y a violence."

"Il aurait concentré un roman de Dickens dans un haïku."

"J'avais plutôt l'impression d'être dans un magasin de vêtements vieillot où une vendeuse vous suit partout en silence pour s'assurer que vous ne volez rien. Et même si vous n'avez aucune intention de voler, même si vous n'avez jamais voler quoi que ce soit de votre vie, vous sentir perçue comme une voleuse potentielle vous transforme en voleuse potentielle. Vous essayez de ne pas jeter de coups d'œil suspects par-dessus votre épaule, et vous jetez des coups d'œil suspects par-dessus votre épaule. Vous essayez de ne pas avoir l'air louche, soupirer exagérément, siffloter ou faire des sourires nerveux, et vous avez l'air louche, vous soupirez, vous sifflotez, vous faites des sourires nerveux et vous n'arrêtez pas de mettre et de retirer de vos poches des mains extrêmement moites."

"Elle crut que j'allais protester, supplier, gémir, mais j'en étais incapable. Je me souvenais de papa disant que certaines personnes s'imaginent tout savoir depuis le jour de leur naissance, et qu'il est par conséquent inutile de vouloir leur apprendre quoi que ce soit. Elles restent fermées, même si, va savoir pourquoi, leurs portes s'ouvrent du lundi au vendredi à 11 heures, dit papa. Vouloir changer leur façon de penser et leur expliquer son point de vue est épuisant, parce que ça n'aboutit jamais et qu'à l'arrivée ça fait mal, et c'est tout. C'est comme être détenu dans une prison de haute sécurité et vouloir toucher la main d'un visiteur (...). On a  beau presser le pouce sur la vitre à l'endroit où la main est appuyée, on ne pourra la  toucher que le jour où on recouvrera sa liberté."

"Il était ce que papa aurait appelé un dilatateur de temps: un individu qui s'empare du moment où on lui donne un tant soit peu de pouvoir pour le conserver plus que de raison."

"Chacun a son sésame, son abracadabra, sa formule magique, un mot, un événement ou un signal qui vous cloue le bec, qui vous oblige à bien vous comporter, provisoirement ou définitivement, tout à coup, sans prévenir et contre toute attente. Un store se lève, une porte s'entrouvre, et un débile se révèle intelligent. Or, le déclencheur chez Milton, sa clé, semblait avoir été le sermon interminable de Mr. Johnson, des  phrases que papa aurait qualifiées d'aussi intéressantes qu'un mur de parpaings, révélatrices de l'abus d'eau-de-rose qui affecte désormais nos hommes politiques.  Ils  ne prononcent pas des mots, mais dessinent des après-midi ensoleillés, avec une petite brise et un passereau gazouillant qu'on serait ravi d'abattre d'un coup de fusil."

"Son sourire fit comme un bateau pirate dans un parc d'attraction: il dessina une boucle, resta suspendu quelques secondes presque à la verticale, puis repartit."

"Il y a quelque chose d'enivrant dans le rêve de liberté et ceux qui risquent leur vie pour elle - particulièrement en cette époque de mollesse où les gens réussissent à peine à se lever de leur fauteuil inclinable pour ouvrir au livreur de pizza, sans parler de pousser un cri pour la  liberté."

"La justice brandit sa merveilleuse épée, elle se montre clémente envers quelques fortunés, et pourtant, l'homme qui ne se bat pas pour elle n'est rien."

"Le déni a un point commun avec Versailles: il n'est pas facile à entretenir. Il exige une dose étourdissante de fermeté, de dynamisme et de culot,..."

"Quand, dans les recoins de notre vie, finit par s'accumuler une pourriture désagréable, il faut braquer dessus des néons peu flatteurs (genre lumière de poulailler) et inspecter le moindre endroit sans hésiter à se mettre à quatre pattes."

"Eva Brewster me lança un sourire réconfortant qu'elle chassa presque aussitôt, comme si elle me tendait son mouchoir mais refusait que je le salisse."