20 mai 2015

Victor Hugo. "Les châtiments". 1853. Extraits.


"Toi qui bats de ton flux fidèle
La roche où j'ai battu mon aile,
Vaincu, mais non pas abattu,
Gouffre où l'air joue, où l'esquif sombre,
Pourquoi me parles-tu dans l'ombre?
O sombre mer, que me veux-tu?
  
Tu n'y peux rien! Ronge tes digues,
Epands l'onde que tu prodigues,
Laisse-moi souffrir et rêver;
Toutes les eaux de ton abîme,
Hélas! passeraient sur ce crime,
O vaste mer, sans le laver!
  
Je comprends, tu veux m'en distraire;
Tu me dis: Calme-toi, mon frère,
Calme-toi, penseur orageux!
Mais toi-même alors, mer profonde,
Calme ton flot puissant qui gronde,
Toujours amer, jamais fangeux!
  
Tu crois en ton pouvoir suprême,
Toi qu'on admire, toi qu'on aime,
Toi qui ressembles au destin,
Toi que les cieux ont azurée,
Toi qui dans ton onde sacrée
Laves l'étoile du matin!

Tu me dis: Viens, contemple, oublie!
Tu me montres le mât qui plie,
Les blocs verdis, les caps croulants,
L'écume au loin dans les décombres,
S'abattant sur les rochers sombres
Comme une troupe d'oiseaux blancs,
  
La pêcheuse aux pieds nus qui chante,
L'eau bleue où fuit la nef penchante,
Le marin, rude laboureur,
Les hautes vagues en démence;
Tu me montres ta grâce immense
Mêlée à ton immense horreur;

Tu me dis: Donne-moi ton âme;
Proscrit, éteins en moi ta flamme;
Marcheur, jette aux flots ton bâton;
Tourne vers moi ta vue ingrate.
Tu me dis: J'endormais Socrate!
Tu me dis: J'ai calmé Caton!

Non! respecte l'âpre pensée,
L'âme du juste courroucée,
L'esprit qui songe aux noirs forfaits!
Parle aux vieux rochers, tes conquêtes,
Et laisse en repos mes tempêtes!
D'ailleurs, mer sombre, je te hais!

O mer! n'est-ce pas toi, servante,
Qui traines sur ton eau mouvante,
Parmi les vents et les écueils,
Vers Cayenne aux fosses profondes
Ces noirs pontons qui sur tes ondes
Passent comme de grands cercueils!

N'est-ce pas toi qui les emportes
Vers le sépulcre ouvrant ses portes,
Tous nos martyrs au front serein,
Dans la cale où manque la paille,
Où les canons pleins de mitraille,
Béants, passent leur cou d'airain!

Et s'ils pleurent, si les tortures
Font fléchir ces hautes natures,
N'est-ce pas toi, gouffre exécré,
Qui te mêles à leur supplice,
Et qui de ta rumeur complice
Couvres leur cri désespéré!

*
"Etre vainqueurs, c'est peu, mais rester grands, c'est tout."

*
"Ils sont méchants, étant ignorants;"

*
"L'art, c'est la gloire et la joie.
Dans la tempête il flamboie;
Il éclaire le ciel bleu.
L'art, splendeur universelle,
Au front du peuple étincelle,
Comme l'astre au front de Dieu.

L'art est un champ magnifique
Qui plaît au cœur pacifique,
Que la cité dit aux bois,
Que l'homme dit à la femme,
Que toutes les voix de l'âme
Chantent en chœur à la fois!

L'art, c'est la pensée humaine
Qui va brisant toute chaîne!
L'art, c'est le doux conquérant!
A lui le Rhin et le Tibre!
Peuple esclave, il te fait libre;
Peuple libre, il te fait grand!"

*
"Courtisans! attablés dans la splendide orgie,
La bouche par le rire et la soif élargie,
Vous célébrez César, très bon, très grand, très pur;
Vous buvez, apostats à tout ce qu'on révère,
Le chypre à pleine coupe et la honte à plein verre...
Mangez, moi je préfère,
Vérité, ton pain dur.

Boursier qui tonds le peuple, usurier qui le triches,
Gais soupeurs de Chevet, ventrus, coquins et riches,
Amis de Fould le juif et de Maupas le grec,
Laissez le pauvre en pleurs sous la porte cochère,
Engraissez-vous, vivez, et faites bonne chère...
Mangez, moi je préfère,
Probité, ton pain sec.

L'opprobre est une lèpre et le crime une dartre.
Soldats qui revenez du boulevard Montmartre,
Le vin, au sang mêlé, jaillit sur vos habits;
Chantez! la table emplit l'Ecole militaire,
Le festin fume, on trinque, on boit, on roule à terre...
Mangez, moi je préfère,
O Gloire, ton pain bis.

O peuple des faubourgs, je vous ai vu sublime.
Aujourd'hui vous avez, serf grisé par le crime,
Plus d'argent dans la poche, au cœur moins de fierté.
On va, chaîne au cou, rire et boire à la barrière.
Et vive l'empereur! et vive le salaire!...
Mangez, moi je préfère,
Ton pain noir, Liberté!"

*
"Oh! je sais qu'ils feront des mensonges sans nombre
Pour s'évader des mains de la Vérité sombre,
Qu'ils nieront, qu'ils diront: ce n'est pas moi, c'est lui."

*
O cadavres, parlez! quels sont vos assassins?
Quelles mains ont plongé ces stylets dans vos seins?
Toi d'abord, que je vois dans cette ombre apparaître,
Ton nom? - Religion. - Ton meurtrier? - Le prêtre.
- Vous, vos noms? - Probité, pudeur, raison, vertu.
- Et qui vous égorgea? - L'église. Toi, qu'es-tu?
- Je suis la foi publique. - Et qui t'a poignardée?
- Le serment. - Toi, qui dors de ton sang inondée?
- Mon nom était justice. - Et quel est ton bourreau?
- Le juge. - Et toi, géant, sans glaive en ton fourreau
Et dont la boue éteint l'auréole enflammée?
- Je m'appelle Austerlitz. - Qui t'a tué? - L'armée."

*
"L'enfant avait reçu deux balles dans la tête.
Le logis était propre, humble, paisible, honnête;
On voyait un rameau bénit sur un portrait.
Une vieille grand-mère était là qui pleurait.
Nous le déshabillions en silence. Sa bouche,
Pâle, s'ouvrait; la mort noyait son œil farouche;
Ses bras pendants semblaient demander des appuis.
Il avait dans sa poche une toupie en buis.
On pouvait mettre un doigt dans les trous de ses plaies.
Avez-vous vu saigner la mûre dans les haies?
Son crâne était ouvert comme un bois qui se fend.
L'aïeule regarda déshabiller l'enfant,
Disant: - Comme il est blanc! approchez donc la lampe.
Dieu! ses pauvres cheveux sont collés sur sa tempe! -
Et quand ce fut fini, le prit sur ses genoux.
La nuit était lugubre; on entendait des coups
De fusil dans la rue où l'on en tuait d'autres.
- Il faut ensevelir l'enfant, dirent les nôtres.
Et l'on prit un drap blanc dans l'armoire en noyer.
L'aïeule cependant l'approchait du foyer
Comme pour réchauffer ses membres déjà roides.
Hélas! ce que la mort touche de ses mains froides
Ne se réchauffe plus aux foyers d'ici-bas!
Elle pencha la tête et lui tira ses bas,
Et dans ses vieilles mains prit les pieds du cadavre.
- Est-ce que ce n'est pas une chose qui navre!
Cria-t-elle; monsieur, il n'avait pas huit ans!
Ses maîtres, il allait en classe, étaient contents.
Monsieur, quand il fallait que je fisse une lettre,
C'est lui qui l'écrivait. Est-ce qu'on va se mettre
A tuer les enfants maintenant? Ah! mon Dieu!
On est donc des brigands? Je vous demande un peu,
Il jouait ce matin, là, devant la fenêtre!
Dire qu'ils m'ont tué ce pauvre petit être!
Il passait dans la rue, ils ont tiré dessus.
Monsieur, il était bon et doux comme un Jésus.
Moi je suis vieille, il est tout simple que je parte;
Cela n'aurait rien fait à Monsieur Bonaparte
De me tuer au lieu de tuer mon enfant! -
Elle s'interrompit, les sanglots l'étouffant,
Puis elle dit, et tous pleuraient près de l'aïeule:
- Que vais-je devenir à présent toute seule?
Expliquez-moi cela, vous autres, aujourd'hui.
Hélas! je n'avais plus de sa mère que lui.
Pourquoi l'a-t-on tué? je veux qu'on me l'explique.
L'enfant n'a pas crié vive la République. -

Nous nous taisions, debout et graves, chapeau bas,
Tremblant devant ce deuil qu'on ne console pas.

Vous ne compreniez point, mère, la politique.
Monsieur Napoléon, c'est son nom authentique,
Est pauvre, et même prince; il aime les palais;
Il lui convient d'avoir des chevaux, des valets,
De l'argent pour son jeu, sa table, son alcôve,
Ses chasses; par la même occasion, il sauve
La famille, l'église et la société;
Il veut avoir Saint-Cloud, plein de roses l'été,
Où viendront l'adorer les préfets et les maires;
C'est pour cela qu'il faut que les vieilles grands-mères,
De leurs pauvres doigts gris que fait trembler le temps,
Cousent dans le linceul des enfants de sept ans."

*
"L'altière Vérité jamais ne tombe en cendre.
La Liberté n'est pas une guenille à vendre,
Jetée au tas, pendue au clou chez un fripier.
Quand un peuple se laisse au piège estropier,
Le droit sacré, toujours à soi-même fidèle,
Dans chaque citoyen trouve une citadelle;
On s'illustre en bravant un lâche conquérant,
Et le moindre du peuple en devient le plus grand.
Donc, trouvez du bonheur, ô plates créatures,
A vivre dans la fange et dans les pourritures,
Adorez ce fumier sous ce dais de brocart,
L'honnête homme recule et s'accoude à l'écart.
Dans la chute d'autrui je ne veux pas descendre.
L'honneur n'abdique point. Nul n'a droit de me prendre
Ma liberté, mon bien, mon ciel bleu, mon amour.
Tout l'univers aveugle est sans droit sur le jour.
Fût-on cent millions d'esclaves, je suis libre.
Ainsi parle Caton. Sur la Seine ou le Tibre,
Personne n'est tombé tant qu'un seul est debout.
Le vieux sang des aïeux qui s'indigne et qui bout,
La vertu, la fierté, la justice, l'histoire,
Toute une nation avec toute sa gloire
Vit dans le dernier front qui ne veut pas plier.
Pour soutenir le temple il suffit d'un pilier;
Un français, c'est la France; un romain contient Rome,
Et ce qui brise un peuple avorte aux pieds d'un homme."

*
"Il est certains bourgeois, prêtres du dieu Boutique,
Plus voisins de Chrysès que de Caton d'Utique,
Mettant par-dessus tout la rente et le coupon,
Qui, voguant à la Bourse et tenant un harpon,
Honnêtes gens d'ailleurs, mais de la grosse espèce,
Acceptent Phalaris par amour pour leur caisse,
Et le taureau d'airain à cause du veau d'or.
Ils ont voté. Demain ils voteront encore.
Si quelque libre écrit entre leurs mains s'égare,
Les pieds sur les chenets et fumant son cigare,
Chacun de ces votants tout bas raisonne ainsi:
Ce livre est fort choquant. De quel droit celui-ci
Est-il généreux, ferme et fier, quand je suis lâche?
En attaquant monsieur Bonaparte, on me fâche.
Je pense comme lui que c'est un gueux; pourquoi
Le dit-il? Soit, d'accord, Bonaparte est sans foi
Ni loi; c'est un parjure, un brigand, un faussaire,
C'est vrai; sa politique est armée en corsaire;
Il a banni jusqu'à des juges suppléants;
Il a coupé leur bourse aux princes d'Orléans;
C'est le pire gredin qui soit sur cette terre;
Mais puisque j'ai voté pour lui, l'on doit se taire.
Ecrire contre lui, c'est me blâmer au fond;
C'est me dire: voilà comment les braves font;
Et c'est une façon, à nous qui restons neutres,
De nous faire sentir que nous sommes des pleutres.
J'en conviens, nous avons une corde au poignet.
Que voulez-vous? la Bourse allait mal; on craignait
La république rouge, et même un peu la rose;
Il fallait bien finir par faire quelque chose;
On trouve ce coquin, on le fait empereur;
C'est tout simple. On voulait éviter la terreur,
Le spectre de monsieur Romieu, la jacquerie;
On s'est réfugié dans cette escroquerie.
Or, quand on dit du mal de ce gouvernement,
Je me sens chatouillé désagréablement.
Qu'on fouaille avec raison cet homme, c'est possible;
Mais c'est m'insinuer à moi, bourgeois paisible
Qui fis ce scélérat empereur ou consul,
Que j'ai dit oui par peur et vivat par calcul.
Je trouve impertinent, parbleu, qu'on me le dise.
M'étant enseveli dans cette couardise,
Il me déplaît qu'on soit intrépide aujourd'hui,
Et je tiens pour affront le courage d'autrui."

*
"Oui, qu'ils viennent tous ceux qui n'ont ni cœur ni flamme,
Qui boitent de l'honneur et qui louchent de l'âme;"

*
"Ah! quelqu'un parlera. La muse, c'est l'histoire.
Quelqu'un élèvera la voix dans la nuit noire.
Riez, bourreaux bouffons!
Quelqu'un te vengera, pauvre France abattue,
Ma mère! et l'on verra la parole qui tue
Sortir des cieux profonds!

Ces gueux, pires brigands que ceux des vieilles races,
Rongeant le pauvre peuple avec leurs dents voraces,
Sans pitié, sans merci,
Vils, n'ayant pas de cœur, mais ayant deux visages,
Disent: - Bah! le poète! il est dans les nuages! -
Soit. Le tonnerre aussi."

*
"Laissons vivre le traître en sa honte insondable.
Ce sang humilierait même ce vil couteau.
Laissons venir le temps, l'inconnu formidable
Qui tient le châtiment caché sous son manteau."

*
"Ton rôle est d'avertir et de rester pensif."

*
"Quand on ne croit à rien on est prêt à tout faire."

*
"Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent; ce sont
Ceux dont un dessein ferme emplit l'âme et le front,
Ceux qui d'un haut destin gravissent l'âpre cime,
Ceux qui marchent pensifs, épris d'un but sublime,
Ayant devant les yeux sans cesse, nuit et jour,
Ou quelque saint labeur ou quelque grand amour.
C'est le prophète saint prosterné devant l'arche,
C'est le travailleur, pâtre, ouvrier, patriarche,
Ceux dont le cœur est bon, ceux dont les jours sont pleins.
Ceux-là vivent, Seigneur! les autres, je les plains.
Car de son vague ennui le néant les enivre,
Car le plus lourd fardeau, c'est d'exister sans vivre.
Inutiles, épars, ils traînent ici-bas
Le sombre accablement d'être en ne pensant pas.
Ils s'appellent vulgus, plebs, la tourbe, la foule.
Ils sont ce qui murmure, applaudit, siffle, coule,
Bat des mains, foule aux pieds, bâille, dit oui, dit non,
N'a jamais de figure et n'a jamais de nom;
Troupeau qui va, revient, juge, absout, délibère,
Détruit, prêt à Marat comme prêt à Tibère,
Foule triste, joyeuse, habits dorés, bras nus,
Pêle-mêle, et poussée aux gouffres inconnus.
Ils sont les passants froids sans but, sans nœud, sans âge;
Le bas du genre humain qui s'écroule en nuage;
Ceux qu'on ne connaît pas, ceux qu'on ne compte pas,
Ceux qui perdent les mots, les volontés, les pas.
L'ombre obscure autour d'eux se prolonge et recule;
Ils n'ont du plein midi qu'un lointain crépuscule,
Car, jetant au hasard les cris, les voix, le bruit,
Ils errent près du bord sinistre de la nuit.

Quoi! ne point aimer! suivre une morne carrière
Sans un songe en avant, sans un deuil en arrière,
Quoi! marcher devant soi sans savoir où l'on va,
Rire de Jupiter sans croire à Jéhova,
Regarder sans respect l'astre, la fleur, la femme,
Toujours vouloir le corps, ne jamais chercher l'âme,
Pour de vains résultats faire de vains efforts,
N'attendre rien d'en haut! ciel! oublier les morts!
Oh non, je ne suis point de ceux-là! grands, prospères,
Fiers, puissants, ou cachés dans d'immondes repaires,
Je les fuis, et je crains leurs sentiers détestés;
Et j'aimerais mieux être, ô fourmis des cités,
Tourbe, foule, hommes faux, cœurs morts, races déchues,
Un arbre dans les bois qu'une âme en vos cohues!"

*
"C'est toi qui, pour progrès rêvant l'homme animal,
Livras l'enfant victime
Aux jésuites lascifs, sombres amants du mal,
En rut devant le crime!

O pauvres chers enfants qu'ont nourris de leur lait
Et qu'ont bercé nos femmes,
Ces blêmes oiseleurs ont pris dans leur filet
Toutes vos douces âmes!

Hélas! ce triste oiseau, sans plumes sur la chair,
Rongé de lèpre immonde,
Qui rampe et qui se meurt dans leur cage de fer,
C'est l'avenir du monde!

Si nous les laissons faire, on aura dans vingt ans,
Sous les cieux que Dieu dore,
Une France aux yeux ronds, aux regards clignotants,
Qui haïra l'aurore!

Ces noirs magiciens, ces jongleurs tortueux,
Dont la fraude est la règle,
Pour en faire sortir le hibou monstrueux,
Ont volé l'œuf de l'aigle!"

*

"Elle ne connaissait ni l'orgueil ni la haine;
Elle aimait; elle était pauvre, simple et sereine;
Souvent le pain qui manque abrégeait son repas.
Elle avait trois enfants, ce qui n'empêchait pas
Qu'elle ne se sentît mère de ceux qui souffrent.
Les noirs événements qui dans la nuit s'engouffrent,
Les flux et les reflux, les abîmes béants,
Les nains, sapant sans bruit l'ouvrage des géants,
Et tous nos malfaiteurs inconnus ou célèbres,
Ne l'épouvantaient point; derrière ces ténèbres
Elle apercevait Dieu construisant l'avenir.
Elle sentait sa foi sans cesse rajeunir;
De la liberté sainte elle attisait les flammes;
Elle s'inquiétait des enfants et des femmes;
Elle disait, tendant la main aux travailleurs:
La vie est dure ici, mais sera bonne ailleurs.
Avançons! - Elle allait, portant de l'un à l'autre
L'espérance; c'était une espèce d'apôtre
Que Dieu, sur cette terre où nous gémissons tous,
Avait fait mère et femme afin qu'il fût plus doux;
L'esprit le plus farouche aimait sa voix sincère.
Tendre, elle visitait, sous leur toit de misère,
Tous ceux que la famine ou la douleur abat,
Les malades pensifs, gisant sur leur grabat,
La mansarde où languit l'indigence morose;
Quand, par hasard moins pauvre, elle avait quelque chose,
Elle le partageait à tous comme une sœur;
Calme et grande, elle aimait comme le soleil brille.
Le genre humain pour elle était une famille
Comme ses trois enfants étaient l'humanité.
Elle criait: progrès! amour! fraternité!
Elle ouvrait aux souffrants des horizons sublimes.

Quand Pauline Roland eut commis tous ces crimes,
Le sauveur de l'église et de l'ordre la prit
Et la mit en prison. Tranquille, elle sourit,
Car l'éponge de fiel plaît à ces lèvres pures.
 Cinq mois, elle subit le contact des souillures,
L'oubli, le rire affreux du vice, les bourreaux,
Et le pain noir qu'on jette à travers les barreaux,
Edifiant la geôle au mal habituée,
Enseignant la voleuse et la prostituée.
Ces cinq mois écoulés, un soldat, un bandit,
Dont le nom souillerait ces vers, vint et lui dit:
- Soumettez-vous sur l'heure au règne qui commence,
Reniez votre foi; sinon, pas de clémence,
Lambessa! choisissez. - Elle dit: Lambessa.
Le lendemain la grille en frémissant grinça,
Et l'on vit arriver un fourgon cellulaire.
- Ah! voici Lambessa, dit-elle sans colère.
Elles étaient plusieurs qui souffraient pour le droit
Dans la même prison. Le fourgon trop étroit
Ne put les recevoir dans ses cloisons infâmes;
Et l'on fit traverser tout Paris à ces femmes
Bras dessus bras dessous avec les argousins.
Ainsi que des voleurs et des assassins,
Les sbires les frappaient de paroles bourrues.
S'il arrivait que parfois les passants des rues,
Surpris de voir mener ces femmes en troupeau,
S'approchaient et mettaient la main à leur chapeau,
L'argousin leur jetait des sourires obliques,
Et les passants fuyaient, disant: filles publiques!
Et Pauline Roland disait: courage, sœurs!
L'océan au bruit rauque, aux sombres épaisseurs,
Les emporta. Durant la rude traversée,
L'horizon était noir, la bise était glacée,
Sans l'ami qui soutient, sans la voix qui répond,
Elles tremblaient. La nuit, il pleuvait sur le pont;
Pas de lit pour dormir, pas d'abri sous l'orage,
Et Pauline Roland criait: mes sœurs, courage!
Et les durs matelots pleuraient en les voyant.
On atteignit l'Afrique au rivage effrayant,
Les sables, les déserts qu'un ciel d'airain calcine,
Les rocs sans une source et sans une racine;
L'Afrique, lieu d'horreur pour les plus résolus,
Terre au visage étrange où l'on ne se sent plus
Regardé par les yeux de la douce patrie.
Et Pauline Roland, souriante et meurtrie,
Dit aux femmes en pleurs: courage, c'est ici.
Et quand elle était seule, elle pleurait aussi.
Ses trois enfants! loin d'elle! Oh! quelle angoisse amère!
Un jour, un des geôliers dit à la pauvre mère
Dans la cabash de Bône aux cachots étouffants:
- Voulez-vous être libre et revoir vos enfants?
Demandez grâce au prince. - Et cette femme forte
Dit: - J'irai les revoir quand je serai morte.
Alors sur la martyre, humble cœur indompté,
On épuisa la haine et la férocité.
Bagnes d'Afrique! enfers qu'a sondés Ribeyrolles!
Oh! la pitié sanglote et manque de paroles.
Une femme, une mère, un esprit! ce fut là
Que malade, accablée et seule, on l'exila.
Le lit de camp, le froid et le chaud, la famine,
Le jour l'affreux soleil et la nuit la vermine,
Les verrous, le travail sans repos, les affronts,
Rien ne plia son âme; elle disait: - Souffrons.
Souffrons comme Jésus, souffrons comme Socrate. -
Captive, on la traîna sur cette terre ingrate;
Et, lasse, et quoiqu'un ciel torride l'écrasât,
On la faisait marcher à pied comme un forçat.
La fièvre la rongeait; sombre, pâle, amaigrie,
Le soir elle tombait sur la paille pourrie,
Et de la France aux fers murmurait le doux nom.
On jeta cette femme au fond d'un cabanon.
Le mal brisait sa vie et grandissait son âme.
Grave, elle répétait: Il est bon qu'une femme,
Dans cette servitude et cette lâcheté,
Meure pour la justice et pour la liberté.
Voyant qu'elle râlait, sachant qu'ils rendront compte,
Les bourreaux eurent peur, ne pouvant avoir honte;
Et l'homme de décembre abrégea son exil.
Puisque c'est pour mourir, qu'elle rentre! dit-il.
Elle ne savait plus ce qu'on faisait d'elle.
L'agonie à Lyon la saisit. Sa prunelle,
Comme la nuit se fait quand baisse le flambeau,
Devint obscure et vague, et l'ombre du tombeau
Se leva lentement sur son visage blême.
Son fils, pour recueillir à cette heure suprême
Du moins son dernier souffle et son dernier regard,
Accourut. Pauvre mère! Il arriva trop tard.
Elle était morte; morte à force de souffrance,
Morte sans avoir su qu'elle voyait la France
Et le doux ciel natal aux rayons réchauffants;
Morte dans le délire en criant: mes enfants!
On n'a pas même osé pleurer à ses obsèques;
Elle dort sous la terre. - Et maintenant, évêques,
Debout, la mitre au front, dans l'ombre du saint lieu,
Crachez vos Te Deum à la face de Dieu!"

*
Le plus haut attentat que puisse faire un homme,
C'est de lier la France ou de garrotter Rome;
C'est quel que soit le lieu, le pays, la cité,
D'ôter l'âme à chacun, à tous la liberté."

*
"Tyrans! enseignez-moi, si vous le connaissez,
Enseignez-moi le lieu, le point, la borne où cesse
La lâcheté publique et l'humaine bassesse!"

*
"O France, quoique tu sommeilles,
Nous t'appelons, nous les proscrits!
Les ténèbres ont des oreilles,
Et les profondeurs ont des cris.

Le despotisme âpre et sans gloire
Sur les peuples découragés
Ferme la grille épaisse et noire
Des erreurs et des préjugés;

Il tient sous clef l'essaim fidèle
Des  fermes  penseurs, des héros,
Mais l'Idée avec un coup d'aile
Ecartera les durs barreaux,

Et, comme en l'an quatre-vingt-onze,
Reprendra son vol souverain;
Car briser la cage de bronze,
C'est facile à l'oiseau d'airain.

L'obscurité couvre le monde;
Mais l'Idée illumine et luit;
De sa clarté blanche elle inonde
Les sombres azurs de la nuit.

Elle est le fanal solitaire,
Le rayon providentiel.
Elle est la lampe de la terre
Qui ne peut s'allumer qu'au ciel.

Elle apaise l'âme qui souffre,
Guide la vie, endort la mort;
Elle montre aux méchants le gouffre,
Elle montre aux justes le port.

En voyant dans la brume obscure
L'Idée, amour des tristes yeux,
Monter calme, sereine et pure,
Sur l'horizon mystérieux,

Les fanatismes et les haines
Rugissent devant chaque seuil,
Comme hurlent les chiens obscènes
Quand apparaît la lune en deuil.

Oh! contemplez l'Idée altière,
Nations! son front surhumain
A, dès à présent, la lumière
Qui vous éclairera demain!"

*
"Et maint vivant, gavé, triomphant et vermeil,
Reprend: Ce bruit qu'on fait dérange mon sommeil.
Tout va bien. Les marchands triplent leurs clientèles,
Et nos femmes ne sont que fleurs et que dentelles!
- De quoi donc se plaint-on? crie un autre quidam;
En flânant sur l'asphalte et sur le macadam,
Je gagne tous les jours trois cents francs à la Bouse.
L'argent coule aujourd'hui comme l'eau d'une source;
Les ouvriers maçons ont trois livres dix sous,
C'est superbe; Paris est sens dessus dessous.
Il paraît qu'on a mis dehors les démagogues.
Tant mieux. Moi j'applaudis les bals et les églogues
Du prince qu'autrefois à tort je reniais.
Que m'importe qu'on ait chassé quelques niais?
Quant aux morts, ils sont morts. Paix à ces imbéciles!
Vivent les gens d'esprit! vivent ces temps faciles
Où l'on peut à son choix prendre pour nourricier
Le crédit mobilier ou le crédit foncier!
La république rouge aboie en ces cavernes,
C'est affreux! Liberté, droit, progrès, balivernes!
Hier encore j'empochais une prime d'un franc;
Et moi, je sens fort peu, j'en conviens, je suis franc,
Les déclamations m'étant indifférentes,
La  baisse de l'honneur dans la hausse des rentes."

*
"La prudence conduit au but qui sait la suivre.
Marche, d'ombre vêtu...
C'est bien; je laisse à ceux qui veulent longtemps vivre
Cette lâche vertu."

*
"Il est l'appui de l'ordre; il est bon catholique;
Il signe hardiment: prospérité publique.
La trahison s'habille en général français;
L'archevêque ébloui bénit le dieu Succès;
C'était crime jeudi, mais c'est haut fait dimanche.
Du pourpoint Probité l'on retourne la manche.
Tout est dit. La vertu tombe dans l'arriéré.
L'honneur est un vieux fou dans sa cave muré.
O grand penseur de bronze, en nos dures cervelles
Faisons entrer un peu ces morales nouvelles,
Lorsque sur la Grand'Combe ou sur le blanc de zinc
On a revendu vingt ce qu'on a payé cinq,
Sache qu'un guet-apens par où nous triomphâmes
Est juste, honnête et bon. Tout au rebours des femmes,
Sache qu'en vieillissant le crime devient beau.
Il plane cygne après s'être envolé corbeau.
Oui, tout cadavre utile exhale une odeur d'ambre.
Que vient-on nous parler d'un crime de décembre
Quand nous sommes en juin! L'herbe a poussé dessus.
Toute la question, la  voici: fils, tissus,
Cotons et sucres bruts prospèrent: le temps passe.
Le parjure difforme et la trahison basse
En avançant en âge ont la propriété
De perdre leur bassesse et leur difformité;
Et l'assassinat louche et tout souillé de fange
Change son front de spectre en un visage d'ange."

*
"La raison obstinée a beau faire du bruit;
La justice, ombre pâle; a beau, dans notre nuit,
Murmurer comme un souffle à toutes les oreilles;
On laisse dans leur coin bougonner ces deux vieilles."

*
"Un vieux penchant humain mène à la turpitude.
L'opprobre est un logis, un centre, une habitude,
Un toit, un oreiller, un lit tiède et charmant,
Un bon manteau bien ample où l'on est chaudement.
L'opprobre est le milieu respirable aux immondes.
Quoi! nous nous étonnons d'ouïr dans les deux mondes
Les dupes faisant chœur avec les chenapans;
Les gredins, les  niais  vanter ce guet-apens!
Mais ce sont là les lois de la mère nature.
C'est de l'antique instinct l'éternelle aventure.
Par le point qui séduit ses appétits flattés
Chaque bête se plaît aux monstruosités."

*
"Ainsi pas  de printemps! ainsi pas de ciel bleu!
O bandits, et toi, fils d'Hortense de Saint-Leu,
Soyez maudits, d'abord d'être ce que vous êtes,
Et puis soyez maudits d'obséder les poètes!
Soyez maudits, Troplong, Fould, Magnan, Faustin deux,
De faire au penseur triste un cortège hideux,
De le suivre au désert, dans les champs, sous les ormes,
De mêler aux forêts vos figures difformes!
Soyez maudits, bourreaux qui lui masquez le jour,
D'emplir de haine un cœur qui déborde d'amour!"

*
"Je suis ce qui renaît quand  un monde est détruit.
O nations! je suis la poésie ardente."

*
"Sonnez, sonnez toujours, clairons de la pensée.

Quand Josué rêveur, la tête aux cieux dressée,
Suivi des siens, marchait, et, prophète irrité,
Sonnait de la trompette autour de la cité,
Au premier tour qu'il fit, le roi se mit à rire;
Au second tour, riant toujours, il lui fit dire:
Crois-tu donc renverser ma  ville avec du vent?
A la troisième fois l'arche allait en avant,
Puis les trompettes, puis toute l'armée en marche,
Et les petits enfants venaient cracher sur l'arche,
Et, soufflant dans leur trompe, imitaient le clairon;
Au quatrième tour, bravant les fils d'Aaron,
Entre les vieux créneaux tout brunis par la rouille,
Les femmes s'asseyaient en filant leur quenouille,
Et se moquaient, jetant des pierres aux hébreux;
A la cinquième fois, sur ces murs ténébreux,
Aveugles et boiteux vinrent, et leurs huées
Raillaient le noir clairon sonnant sous les nuées;
A la sixième fois, sur sa tour de granit
Si haute qu'au sommet l'aigle faisait son nid,
Si dure que l'éclair l'eût en vain foudroyée,
Le roi revint, riant à gorge déployée,
Et cria: Ces hébreux sont bons musiciens!
Autour du roi joyeux riaient tous les anciens
Qui le soir sont assis au temple, et délibèrent.

A la septième fois, les murailles tombèrent."

*
"On avance toujours, on n'arrive jamais."

*
"... Nos jours sont des jours d'amertume,
Mais quand nous étendons les bras dans cette brume,
Nous  sentons une main;
Quand nous marchons, courbés, dans  l'ombre du martyre,
Nous entendons  quelqu'un derrière nous nous dire:
C'est ici le chemin."

*
"Je sais bien qu'on m'a dit:
Tiens-toi tranquille, ami.
Retire-toi de tout. Sors des luttes. Verrouille
Ta porte dont le gond souhaite un peu de rouille,
Calfeutre ton volet, ferme ton paravent.
A  quoi bon feuilleter l'histoire en écrivant
Sans cesse ta douleur, pitié, haine des crimes,
Anathème aux bourreaux, hymne sombre aux victimes,
En marge de ses noirs et lugubres feuillets?
N'as-tu pas dans un coin quelques touffes d'œillets
Et de roses au vent des mers habituées?
Bêche sur ta montagne, au niveau des nuées,
Ton quart d'arpent de terre enclos dans ton vieux mur,
Et vis indifférent comme l'ombre et l'azur.
Alourdis-toi, tais-toi, vieillis, blanchis; en somme
Le moment est venu de n'être que bonhomme.
Prends du ventre. Ta pelle ou ta serpe à la main,
Ne t'intéresse plus qu'au cep et au jasmin;
Plante, sème. Tu peux, sur ton âpre falaise,
Jouer, si bon te semble, au vieillard du Galèse;
Flore et Pomone sont à toi sur ton rocher;
Va donc, taille ta vigne et greffe ton pêcher,
Brouette ton fumier, ratisse tes allées,
Eveille au point du jour l'oiseau sous les feuillées,
Regarde en paix la mer, et mêle à ses rumeurs
Ton bruit de maraîcher cultivant des primeurs.
Oui, la terre est fatale et le ciel est funeste;
Oui, l'homme est ténébreux; qu'importe, s'il te reste
Ton frais jardin, caché dans le creux d'un écueil?
Le sage rit aux fleurs dans cet immense deuil.

Non, le devoir est là. Pas de lâcheté. Pas de repos. L'humanité souffre. La grande brèche du progrès est ouverte. La mêlée des méchants écrasant les bons est plus furieuse et plus noire que jamais. Je mourrai combattant."

*
"Chaque fois
Que ma voix s'élevait, grave, indignée et triste,
Cela faisait hurler le clan bonapartiste,
Et toute la cohue alors sur moi tombait
De l'âne jusqu'au chien, de Martin à Barbet.

Et tu me crois lassé! non, cela m'encourage,
La vérité grandit terrible sous l'outrage;
C'est dans les grincements que le vers justicier
Se plonge ardent et rouge et trempe son acier."

*
"Les âmes par moments tremblent épouvantées
De tout ce qu'on peut faire avec des mains gantées
Et de l'amas d'horreurs et de faits odieux
Que des gens bien vêtus étalent sous les cieux.
Nous autres idiots, nous avons peine à croire,
Le linge étant si blanc, que l'âme soit si noire,
Que Morny le dandy soit l'étui d'un brigand,
Qu'on soit un scélérat étant un élégant,
Et qu'on puisse marcher dans tant d'ignominies
Avec des bas de soie et des bottes vernies.
On n'irait pas avec un pantalon crotté,
Et l'on s'épanouit en pleine indignité!"

*
Qu'un ancien pair de France
Brave l'opinion au point d'être entêté
De justice, d'honneur, de droit, de liberté,
C'est inouï; qu'il veuille égaliser les classes,
Que les peuples pour lui ne soient point populaces
Comme jadis les juifs, les serfs, les esclavons,
Vraiment, c'est odieux; que, lorsque nous avons
Crié, le quatre mai, vive la République,
Il n'ait pas eu dans l'âme une pensée oblique,
Qu'il ait dit dans son cœur: - le peuple a fait un pas,
Il se confie à moi, je ne le trahis pas! -
C'est scandaleux. Et puis qu'il ait tenu parole,
C'est de la trahison. Dans sa rudesse folle,
Avec le côté gauche et plus âpre que tous,
Qu'il ait tenu trois ans la brèche contre nous,
Combattant sans merci nos actes les plus graves,
Raillant nos chefs vieillis, les baptisant burgraves,
Frondant, trouvant mauvais qu'un prince s'endettât,
C'est du pur terrorisme; et quand le coup d'état
A jeté bas, pour mieux tirer sa loterie,
Presse, tribune, lois, république, patrie,
Que par fidélité pour ces bêtises-là,
Au lieu de s'enrichir dans cette tombola,
D'acheter de bons biens non grevés d'hypothèques,
Qu'au lieu d'être au sénat avec les archevêques,
Avec monsieur de Reims et monsieur de Lyon,
Il accepte l'exil et la proscription,
Pauvre, errant, banni, tête avant l'âge blanchie,
C'est de l'ingratitude envers la monarchie.

Et les plus bienveillants disent: c'est curieux.
Il a pris bêtement la chose au sérieux.
Il n'a pas calculé que l'heure était venue
De laisser dans son puits grelotter toute nue
La Vérité, dût-on jeter au même trou
La Liberté sa sœur avec la pierre au cou.
Il avait, vingt-cinq ans, fait sonner dans ses rimes
Droits, progrès, peuple, un tas de sornettes sublimes;
Bref, il s'est dévoué. C'est faiblesse d'esprit.
Il n'a pas réfléchi qu'en ce siècle où l'on rit,
Où l'honneur n'est qu'un texte à l'ennui qui chuchote,
Regulus aboutit bien vite à don Quichotte."

*
"Pendant que les corbeaux chantent à l'horizon,
Vous riez, en sentant le psaume et l'oraison
Mêlés au gin, bénir votre front de bandière,
Zouaves que nourrit l'église vivandière.

Pourquoi l'Eglise a-t-elle à son service un tas
D'hommes d'armes? Pourquoi? Pour garder ses états.
Quels états? le ciel? Non. La terre.

O sombre Rome!
Prêtre! joueur profond dans l'art de tricher l'homme!
L'homme, esprit pour penser, pour croire est animal.
Dans un coït bâtard et vil avec le mal,
La vérité qui plane a fait l'erreur qui boite.
L'homme est un imbécile et tout koran l'exploite.
Bonzes, notre ignorance est votre minerai.
Vous êtes le mensonge appuyé sur le vrai.
L'infini vous sert, gouffre aux clartés ineffables,
Evidence étoilée où vous puisez des fables;
Vous faites l'Eternel à peu près homme, afin
Qu'on puisse, sur l'erreur, la cruauté, l'orgie,
L'imposture et le mal, mettre son effigie;
Un dogme est poinçonné: Sinaï, Mont-Thabor,
Et vous faites passer votre plomb pour de l'or.
Nous sommes de la nuit dont vous savez extraire
Le faste, le pouvoir, l'orgueil, - tout le contraire
Du Christ, qui fut un pauvre. Hélas, vous le priez.
S'il vivait aujourd'hui, vous le rependriez.

La misère est un puits dont vous tirez des joies;
Les âmes sont à vous comme aux vautours les proies;
Et contre les mépris vous avez les dédains.
Vos palais sont profonds et grands; en vos jardins
Verdissent les tilleuls, les chênes, les érables;
Vous êtes triomphants, opulents, vénérables,
Sacrés, et vous dormez tranquilles dans vos lits...
Mais l'infini vous guette en vos flagrants délits,
L'âpre océan vous jette une immense huée,
Et la neige des monts, l'oiseau de la nuée,
La fleur au fond des bois, l'astre au fond du ciel bleu,
Savent que vous mentez, faux-monnayeurs de Dieu!"

*
"On m'apporte un journal. Ce gredin vous renie.
- Eh bien? - Il vous trahit. - Soit. - Il vous calomnie. - Après? - Il est payé pour cela. - Non vraiment. Il me hait. Rien de plus. La haine est un paiement.

- Mais pourquoi vous hait-il? - Parce qu'il est infirme.
Parce que j'ai ce tort et que je fais ce crime
D'être dans la clarté quand il est dans la nuit.
Hélas! rien qu'en étant honnête homme, on lui nuit."

*
"Rentrons dans le bon sens. Que veut ce siècle en somme?
Les principes des temps passés, les droits de l'homme,
L'honneur, la liberté, la loi, c'est beau; c'est creux.
Etre libre n'est pas le moyen d'être heureux.
Etre riche est plus sûr. Ce qu'on veut, c'est bien boire,
Bien manger, et l'on a toujours assez de gloire
Si les bons au porteur produisent dix pour cent;
Selon que le trois monte ou que le cinq descend,
On est joyeux ou triste, et la France est bien grande
Lorsque le Sud-Lombard double son dividende;
Les droits anciens nous font l'effet de bons vieillards;
Nous demandons: comment se portent les Dollars?
Que fait le Gaz Marseille? où sont les Métalliques?
Nos intérêts privés sont nos vertus publiques;
Nous voulons la paix, l'ordre, un pouvoir fort, afin
Que tous les vagabonds et tous les meurt-de-faim
Se taisent, et que rien d'obscur ne nous tracasse."