18 mai 2015

Zoé Gatti de Gamond. "De la condition sociale des femmes au 19ème siècle, et de leur éducation publique et privée." 1834. Extraits.


"Il y a souvent plus à apprendre sur les femmes dans une page simple et naïve de roman, que dans les gros volumes qui leur ont été exclusivement consacrés; et encore faut-il dire que les romans aussi bien que les drames sont bien rarement une expression fidèle des mœurs, en ce qui touche la condition essentielle des femmes. J'ose dire que les hommes ne connaissent point les femmes; ils les jugent étroitement et du point de vue de leurs propres passions, mais jamais avec une impartialité réelle. Les femmes elles-mêmes, habituées qu'elles sont à se contraindre, ne mettent pas plus leur âme au grand jour dans les livres, qu'elles ne le font dans la société; d'ailleurs elles ne se connaissent point, et les préjugés au milieu desquels elles vivent, font que s'il arrive que des lueurs soudaines leur traversent l'esprit sur le malheur de leur condition, elles les compriment et se taisent, n'osant pas davantage."

"Elles souffrent sans réfléchir et sans chercher à remonter à la cause de leurs maux; et lorsque le premier mot de leur émancipation future fut jeté en avant et porté jusqu'à elles, de même que ce prisonnier de la Bastille, qui, après trente ans d'esclavage, rendu tout à coup à la liberté, ne savait plus se mouvoir ni soutenir l'éclat du soleil, et demandait avec instance l'asile de son cachot, de même les femmes, s'effrayant à l'idée d'une indépendance sociale et d'un progrès intellectuel, privilèges jusqu'à ce jour étrangers à leur sexe, ont dès la première parole, fermé avec épouvante leurs yeux et leurs oreilles, sans consentir à rien regarder et à rien entendre."

"Les mariages purement de convenance, comme il s'en trouve tant en France et dans Paris surtout, ces mariages arrangés par les familles, où l'on calcule avant tous les rapports de fortune, de position sociale, et dans lesquels on a même quelque soin de tenir un peu compte de la parité d'âge; ces mariages où l'on ne fait nul état des sympathies, des goûts et des caractères, et où les parties intéressées s'engagent, pour ainsi dire, sans se connaître; ces mariages, il faut en convenir, sont peut-être les moins malheureux. Ce n'est là, à bien prendre, qu'une association de fortune et d'industrie, un contrat passé entre deux personnes qui trouvent un avantage égal dans les clauses de l'association, et qui sont d'autant plus disposées à vivre ensemble comme il convient, et à conserver des égards l'une pour l'autre, qu'elles sont sans amour, et n'auront pas d'illusions à perdre, ne s'en étant point fait. L'union conjugale de l'homme et de la femme est chose si bonne et si douce en elle-même, que, pour être tolérable et même satisfaisante, elle n'exige, à la rigueur, d'autres conditions qu'une mutuelle condescendance et un désir égal d'avoir la paix. Sans doute, il ne résulte pas toujours de là ce que l'on peut nommer des intérieurs heureux; mais ce sont des ménages paisibles, où la vie s'écoule doucement et sans encombre, ne renfermant des chagrins et des regrets que pour ceux dont l'imagination s'était plu à rêver un avenir plus riant et plus coloré."

"... le vulgaire, qui toujours juge à l'apparence, ne sait apprécier que les jouissances que l'on peut toucher et voir, il s'imagine follement que le bonheur se trouve là où il aperçoit l'aisance et la fortune, et il compte pour rien les besoins de l'âme plus impérieux encore que ceux du corps, et les douleurs de l'esprit plus cruelles et plus atroces que ne peuvent jamais l'être les douleurs physiques."

"... la pauvreté n'est point un malheur pour elle (Mme Roland), l'avenir lui appartient encore tout entier, et l'étude lui devient une source intarissable de jouissances et de plaisirs."

"Aux femmes donc l'initiative, puisque le premier effort est dans leur pouvoir; qu'elles réforment les vices de leur première éducation, s'il en est temps encore, et qu'elles apprennent à guider les jeunes années de leurs filles de manière à en faire des femmes dignes de soutenir la tâche glorieuse du siècle que nous traversons aujourd'hui; qu'elles commencent par se rendre capables de réfléchir, afin de pouvoir se replier sur elles-mêmes et sonder leur propre cœur, et de pouvoir ensuite, en jetant de sérieux regards sur la société, comprendre de quelles améliorations leur condition devient à chaque instant susceptible; qu'elles sachent bien que c'est en cultivant leur esprit de manière qu'il se tienne sans cesse au niveau de l'esprit des hommes, et les rende ainsi capables de les comprendre en toutes choses, qu'elles sachent bien que c'est par là seulement qu'elles pourront conquérir une liberté réelle et s'associer aux hommes sur le pied d'une égalité véritable."

"Ce sont les femmes qui sont leurs propres ennemies, qui façonnent les chaînes dont elles se chargent, qui entretiennent les préjugés dont elles se tyrannisent, qui acèrent et enveniment la médisance dont elles se déchirent."

"Bien que toutes (les femmes) soient atteintes d'une même sensation de malaise et de souffrance, jamais elles ne s'enquièrent de la misère des autres, et peuvent se voir toute une vie sans jamais avoir échangé un mot affectueux ni une marque d'intérêt."

"... il est deux habitudes de l'âme qui doivent servir de contrepoids à ce qu'il pourrait y avoir de trop faible ou de trop entraînant dans le caractère; l'habitude de la réflexion, qui donne la connaissance de soi et des autres, et fait apprécier la portée et la conséquence des actions; l'habitude de se commander à soi-même, qui donne la force d'agir quand il le faut, et de se modérer lorsque la sensibilité ou la passion risque de nous emporter. La réflexion se mûrit par la solitude et la méditation. La force d'âme s'acquiert par l'habitude journalière d'obéir à une règle de conduite et de se vaincre dans les fantaisies qui viendraient à contrarier cette règle."

"... l'esprit d'association, c'est-à-dire l'amour de l'humanité,..."

"Qu'elles (les femmes) se raisonnent et se demandent pourquoi l'amour, le lien le plus puissant, et l'affection la plus forte qui existe, n'engendre le plus souvent que douleurs et désordres? Pourquoi cette passion, prenant sa source dans l'instinct généreux de sociabilité, se rapproche-t-elle par ces effets du plus triste égoïsme? Singulière bizarrerie, que l'on a sans cesse sous les yeux, d'aimer qui ne veut pas aimer, et de prendre en haine qui vous aime! Déplorable instabilité du cœur humain, que de rejeter ce qui plaisait, de mépriser ce qu'on ambitionna! Odieux égoïsme, que de fouler aux pieds, briser l'âme, flétrir la vie de qui on a aimé; et cela sans pitié, ni scrupule, ni remords, par la raison qu'on n'aime plus. Toutes les autres affections de l'âme, si elles viennent à s'éteindre, laissent dans le souvenir un respect inviolable des liens qui existèrent; l'amour seul emporte avec lui l'entière mémoire du passé, et semble arracher du cœur tous les sentiments affectueux, pour n'y laisser place qu'à la dureté de l'ingratitude. Quel spectacle plus affligeant que celui d'une telle variabilité du cœur humain; et peut-on ne pas se mépriser soi-même, lorsqu'on est capable d'en donner l'exemple! Sur quoi donc compter dans le monde, à quoi s'attacher, lorsque tout change autour de vous, que le passé n'a aucune signification pour l'avenir, et que l'on n'a de règle à sa conduite et à ses affections que le caprice du moment et les effets bizarres de l'imagination! Est-ce bien la loi de l'amour qui régit le monde de la sorte? n'est-ce pas plutôt la loi monstrueuse de l'égoïsme? L'amour qui ne voit dans le monde qu'un seul être, et s'y attache exclusivement à toutes les autres affections, cet amour-là n'est déjà que de l'égoïsme; c'est soi qu'on aime, son plaisir qu'on cherche; tout ce qu'on semble faire pour un autre, c'est au sentiment du moi qu'on le rapporte; et comme la nouveauté des impressions en faisait tout le charme, l'amour va diminuant à mesure que cette nouveauté se fane: alors le même égoïsme qui l'avait engendré le foule aux pieds, sans égards ni pitié pour qui le partagea. L'amour n'a pu recevoir cette direction que dans une société où règnent les doctrines de l'égoïsme et du matérialisme; cet amour-là est le fléau du genre humain."

"Ce qui constitue l'immoralité de la société, et en rend le spectacle et le contact dangereux, c'est que malheureusement la vertu et le talent n'y sont pas toujours en honneur, et que le plus souvent ce sont les vices et la sottise qui y trônent, et font le mieux réussir. Chacun apporte plus ou moins dans la société l'amour du bien, et le respect inné pour les supériorités en tous genres; mais on y apporte aussi le désir d'être heureux, et d'être considéré soi-même; or, lorsqu'on voit le bonheur et la considération mettre en relief les personnes qui en sont le moins dignes, on ne sait plus quelle route tenir, quoi imiter; et, à moins de la foi la plus robuste, on se renferme comme les autres dans l'égoïsme, et l'on se dépouille de l'amour pur de la gloire, pour s'abandonner à une vanité puérile et une mesquine ambition."

"Or, l'enseignement doit avoir pour but principal le développement simultané de toutes les facultés de l'intelligence. L'enseignement doit préparer l'esprit, le labourer et l'ensemencer, le sonder pour voir à quelles productions il est apte, et non pas le mettre en serre chaude, et l'étouffer par une culture factice. La science ne doit pas être précisément le but de l'instruction, mais l'instrument avec lequel on exerce l'esprit à penser, observer, juger, raisonner, réfléchir, enfin à toutes les fonctions qui lui sont propres et qui lui assurent son entier développement. N'est-il pas risible que l'on s'imagine enseigner à des enfants des sciences comme la langue écrite et l'histoire, qui, lorsqu'elles ont l'une ou l'autre, rempli la vie entière de quelque savant, lui montrent encore au bout de sa carrière un espace infini et un horizon sans limites qu'il n'a pas parcourue."

"Un préjugé fatal ressort, pour l'élève, de cette fausse instruction, c'est qu'elle croit savoir quelque chose et n'avoir plus rien à apprendre, tandis qu'au contraire elle devrait être persuadée que tout lui reste à apprendre, et qu'on n'a pu que lui donner les notions pour qu'elle poursuive seule plus tard son éducation."

"Je pense que l'éducation morale et intellectuelle doit durer autant que la vie, chez les femmes comme chez les hommes; qu'il est nécessaire de donner une nourriture journalière à l'esprit et au corps, et qu'à défaut d'une nourriture saine et fortifiante, l'esprit se prend à la pâture des médisances et des tracasseries domestiques, ou bien laisse courir follement l'imagination."