16 juillet 2015

Boris Cyrulnik. "Mourir de dire la honte." 2010. Extraits.


"Si vous voulez savoir pourquoi je n'ai rien dit, il vous suffira de chercher ce qui m'a forcé à me taire. Les circonstances de l'événement et les réactions de l'entourage sont coauteurs de mon silence. Si je vous dis ce qui m'est arrivé, vous n'allez pas me croire, vous allez rire, vous allez prendre le parti de l'agresseur, vous allez me poser des questions obscènes ou, pire même, vous aurez pitié de moi. Quelle que soit votre réaction, il m'aura suffi de dire pour me sentir mal sous votre regard. Je vais donc me taire pour me protéger, je ne mettrai en façade que la part de mon histoire que vous êtes capables de supporter. L'autre part, la ténébreuse, vivra sans un mot dans les souterrains de ma personnalité. Cette histoire sans paroles gouvernera notre relation parce que des mots non partagés, des récits silencieux, je m'en suis raconté dans mon for intérieur, interminablement."

"Le non-partage des émotions installe dans l'âme du blessé une zone silencieuse qui parle sans cesse, un bas-parleur en quelque sorte, qui murmure au fond de soi un récit inavouable. Il est difficile de se taire, mais il est possible de ne pas dire. Quand on ne s'exprime pas, l'émotion se manifeste encore plus forte sans les mots. Tant qu'il souffre, un blessé ne parle pas, il serre les dents, c'est tout."

"L'écriture est une relation intime. Même quand on a des milliers de lecteurs, il s'agit en fait de milliers de relations intimes, puisque, dans la lecture, on reste seul à seul."

"Rien n'épuise plus un organisme que l'inhibition, la contrainte à ne pas bouger, à ne pas dire, comme un gibier qui s'immobilise dans une posture d'alerte."

"Quand  Narcisse s'exclame: "Je suis le plus beau sur Terre puisqu'il n'y a que moi", le honteux murmure: "Seul compte le regard de l'autre. S'il découvre qui je suis, je vais mourir de honte. Evitons son regard, ça me protègera. Effaçons-nous devant celui que nous ressentons comme un dominateur." Mais quand il s'agit de défendre ses frères, le honteux se sent capable d'agresser l'agresseur. Cette  défense par l'attaque lui permet de se démontrer à lui-même qu'il n'est pas aussi minable qu'il le croit. Aider un blessé, le comprendre, s'identifier à lui, permet dans un même mouvement d'affronter l'agresseur et de revaloriser l'idée méprisante que l'on se fait de soi. Le honteux est un anti-Narcisse, l'altruisme est son arme. Pour protéger les autres, j'ose attaquer Narcisse qui ne pense qu'à lui et, avouons-le, je le méprise un peu. Il devrait avoir honte de ne penser qu'à lui. En aidant les blessés, en agressant Narcisse, le honteux stoppe sa propre hémorragie narcissique. L'altruisme et la morale se sont alliés pour assassiner Narcisse le pervers."

"On ne sort pas de la culpabilité, on s'y adapte pour moins souffrir. Alors on manigance des stratégies coûteuses d'expiation, d'autopunition ou de rachat superficiel. Je me fais mal parce que j'ai fait mal, pense celui qui exécute les sentences de son tribunal intérieur."

"Un pervers ne sait même pas qu'on peut se poser la question du monde de l'autre. Alors que le honteux pense tellement à ce que l'autre pense de lui que sa stratégie relationnelle, à force de ne pas s'affirmer, altère l'intersubjectivité."

"Les mots de la honte sont difficiles à dire parce que nous craignons la réaction de l'autre. Imaginons que quelqu'un dise: "Je suis en retard, excusez-moi, je viens d'être violée en montant les escaliers pour venir chez vous." Quelle que soit votre réaction, elle sera mauvaise. On ne peut pas dire: "Ce n'est rien tout ça, il ne faut plus y penser." On voit souvent, dans l'hésitation de l'auditeur et dans son regard narquois, qu'il cherche à découvrir comment la victime a pu provoquer l'agresseur. Après que la seule réaction possible a été exprimée: "Je vais t'apaiser, puis nous irons ensemble au commissariat", le recul du temps aura déjà modifié le sentiment de honte. Quand on s'est rendue forte, on peut dire vingt ans plus tard: "J'ai été violée", mais quand on vient tout juste d'être humiliée, le sentiment d'être dégradée empêche l'expression de soi."

"Quand le miroir de soi est tellement crotté qu'on a du mal à s'y regarder, on peut le débarbouiller avec une belle exposition de peinture, un concert où l'on se met en vedette, une publication qui sera souvent citée, autant de dispositifs qui inversent le sens de la honte.  Quand l'image de soi est insupportable, il n'est pas rare que le honteux se réfugie dans la rêverie. Là au moins, la représentation de soi, enfin mise en valeur, crée un sentiment agréable. Bien sûr, on sait que ce n'est pas pour de vrai, mais on se sent si bien quand on se rêve ainsi. On a beau dire que ces récits sont inventés, ils parlent bien de nous et mettent en scène nos désirs cachés."

"Les maîtres du rêve sont les poètes, les romanciers et les cinéastes qui nous entraînent dans leurs productions et donnent une forme imagée à nos désirs. Mais il y a aussi les escrocs qui profitent de nos désirs pour nous appâter avec ce qu'on espère."

"Les contes sont souvent des récits de honte métamorphosée en fierté."

"L'effet antidépresseur du refuge dans la rêverie entraîne à voir le monde autrement que sous son aspect terrible, puis à mettre en chantier un projet de retour à la vie."

"Le leurre est une tromperie, pas tout à fait pourtant, puisqu'on ne peut pas se laisser leurrer par n'importe quoi. Pour qu'un leurre nous trompe, il faut qu'il nous promette ce que nous espérons et qu'il ne nous donnera pas. L'escroquerie ne peut réussir que parce que l'escroc promet à l'escroqué de réaliser une partie de ses rêves, faisant ainsi de lui un complice manipulé."

"Un enfant ment pour se protéger, s'il se sent en danger. Mais quand il raconte une histoire inventée, il s'agit d'un roman sincère où il agence ses souvenirs afin de construire une belle image de son existence qui lui permettra de se sentir mieux sous le regard de l'autre."

"Le mensonge est un rempart que l'agressé construit quand il se sent en danger, alors que l'étincelante mythomanie est un cache-misère que le honteux raconte comme un contrepoison. Quand le réel est fou, un rêve fou donne un instant de bonheur, et quand les relations empoisonnent le honteux, un moment d'évasion dans un récit de fierté lui offre une brève euphorie."

"Les sociétés totalitaires ont horreur de cette liberté intime qui échappe au contrôle du chef. Pas de secret en Tyrannie, tout doit être dit, avoué, commenté et puni. Les totalitarismes religieux ou profanes sont révulsés par les mondes intimes où la  personne n'a pas besoin de l'étayage consensuel. Ce rabotage des personnalités provoque une sorte de contrat pervers: la solidarité sera grande pour ceux qui se soumettent à la loi du groupe. Le bonheur promis par les dictateurs, les lendemains qui chantent des communistes, les mille ans de bonheur des fascistes exigent une amputation de la personne. Tous ensemble nous partageons le même enjeu social. Ce bonheur s'obtient par l'appauvrissement de la pensée individuelle, remplacée euphoriquement par le psittacisme des perroquets.  La machine à solidariser, en imposant un récit pour tous, falsifie le réel afin de faciliter le projet du chef. Tous les fragments de mémoire sont vrais, mais ils alimentent un récit aménagé dans un but idéologique. Les perroquets n'ont jamais honte."

"L'humiliation est un scénario comportemental d'une extrême violence puisqu'elle vise à la destruction du monde mental de l'autre."

"Etre rejeté ou méprisé par quelqu'un dont on espérait l'affection est une déchirure traumatique. Cette agression moins flagrante qu'un viol ou qu'une scène d'horreur est d'autant plus traumatisante que, mal consciente, elle est mal mentalisable et l'on s'en protège moins."

"Comment comprendre qu'on aie été chassé de la condition humaine, qu'on aie eu la mort dans l'âme, qu'on aie été moins que les autres, rabaissé, souillé, dépossédé de toute liberté, et que votre aide même nous rabaisse puisqu'elle prend la signification d'une condescendance?"

"Quand enfin ils se libèrent de la honte, ils ont honte d'avoir eu honte! Qu'il est triste, ce soulagement!"

"Le déni est une stratégie qui permet de minimiser l'impact émotionnel de l'agression."

"Le temps du déni est souvent nécessaire, puisqu'il permet de moins souffrir, mais on ne peut pas passer sa vie avec une seule moitié de sa personnalité. Un jour, il faudra bien le lever, ce déni. On constate alors que le cours de son existence reprend un chemin différent. La bombe à retardement est une voie fréquente quand toute prise de conscience a été évitée: Il faut aller de l'avant... ça ne sert à rien de ruminer. Le jour où le déni se lève alors que rien n'est préparé, ni dans le sujet ni dans son milieu, le chagrin surgit encore plus douloureux."

"Faites pleurer les enfants qui veulent ignorer qu'ils souffrent." (Anny Duperey, Le Voile noir)

"Ce n'est que lorsqu'elle devient députée du Grand Conseil de Genève que Nicole ose enfin affronter son passé. Elle a échappé au milieu qui l'avilissait, mais ce n'est que lorsqu'elle a pu se reconstruire qu'elle a trouvé la force de militer chez Aspasie, une association qui aide les filles du trottoir: "Peut-être m'avait-il fallu tout ce temps pour être en mesure de regarder de nouveau la prostitution en face, pour la considérer comme ce qu'elle est: une réalité économique et sociale, donc politique." Corneille le chanteur ne dit pas autre chose: "... être suffisamment fort et vivant pour demander de l'aide et affronter son passé, aussi ignoble soit-il, sans qu'il vous empêche de vivre au présent et d'aller vers l'avenir."
Mais quand la députée s'engage pour protéger les filles venues de l'Est, ses collègues s'étonnent qu'elle veuille ainsi replonger dans un univers qu'elle avait réussi à fuir. Tout se passe comme si son entourage pensait: "Moi, à sa place, j'aurais continué à me taire." Cette femme sort de la honte pour entrer dans la fierté, mais le regard social aurait mieux compris qu'elle continue à cacher son passé, quitte à le lui reprocher ensuite! Renouer avec son histoire, c'est tenter de recoudre les haillons d'un moi déchiré. Quand le déni donne le temps de se renforcer et de modifier le regard des autres, alors seulement un processus de résilience pourra se tricoter, après des années de souffrances engourdies."

"La rage de comprendre est une arme de la résilience, elle force à lire, à dire, à rencontrer, à expliquer. Alors que le silence qui gèle la relation augmente l'intensité du récit à bouche fermée: "Je pense sans arrêt à ma déchirure, mais je dois me taire car personne ne peut me comprendre."

"Presque toujours, l'absence de révélation révèle l'absence de soutien."

"... une blessure s'inscrit dans l'histoire, ce n'est pas un destin."

"La haine a protégé son estime de soi en diminuant sa honte."

"Les hommes ayant constaté l'effet socialisant de la douleur en ont fait une arme éducative. Ils ont dressé certains animaux, puis, postulant que les garçons non éduqués deviendraient des bêtes sauvages, ils les ont battus pour mieux les élever. Les filles ont subi un autre préjugé: puisque, non éduquées, elles se prostitueraient, il suffisait de leur faire honte de leur sexe pour mieux les soumettre et leur faire prendre une place annexe dans le couple et dans le groupe. L'ordre social a longtemps été bâti autour de la souffrance et de la honte, tant l'effet coercitif de ces armes est efficace."

"Torturer, ce n'est pas simplement faire mal. C'est infliger une représentation qui va rendre durable une douleur physique." (Sironi, séminaire Laboratoire Ardix)

"Nous avons tous souffert physiquement, pourtant nous ne disons jamais qu'on a été torturé parce que dans cette douleur naturelle il n'y avait pas d'entreprise de déshumanisation. C'est un accident qui nous a fait très mal, ce n'est pas une tentative de destruction de la personnalité. Tout torturé est un survivant humilié, partiellement mort, amputé d'une énorme partie de sa condition humaine, un revenant déshumanisé, un fantôme de soi."

"La révolte donne un sursaut de dignité en installant dans l'âme du blessé le courage que donne la haine."

"Ma souffrance permet d'évaluer le crime du tortionnaire. Si par malheur je redeviens heureux comme si de rien n'était, si j'oublie, si je m'en sors, je donne à la torture la signification d'une simple bousculade qui disculpe l'agresseur. Pas question! Je dois souffrir et exposer ma souffrance, j'ai besoin d'être mal pour accuser l'agresseur et menacer ce salopard. L'intensité de ma souffrance devient le barème de son crime."

"La représentation d'un malheur passé prend une courbe descendante quand on en fait un engagement social."

"Mais le XXème siècle n'a pas manqué de violence. la technologie lui a même donné une puissance effrayante: les armes, l'énergie atomique et surtout la plus grande violence qui soit, la plus insidieuse aussi, la violence administrative qui, d'une simple signature, donne à un papier le pouvoir de condamner des milliers de personnes."

"Quand tout le monde est pauvre, on prend moins conscience de la pauvreté, on pense que la vie est dure, c'est tout. Mais quand on peut mettre en balance une situation fragile et douloureuse avec la tranquille solidité du voisin, on éprouve un sentiment d'injustice et de rabaissement. L'injustice est moins pénible puisqu'elle permet l'indignation, la protestation verbale et la manifestation physique, alors que l'humiliation pousse à l'effacement de soi, au retrait, à la honte, au non-combat... jusqu'au jour où une explosion émotionnelle surprend tout le monde. L'indignation est un sursaut de dignité, alors que l'humiliation nous efface des relations sociales."

"La contrainte au silence n'empêche pas de penser, mais elle rend impossible le partage des expériences. Quand un discours social est tellement méprisant et que la personne brutalisée ne peut pas se révolter, elle ne pense qu'à ça dans son for intérieur. Souvent, elle finit par découvrir un mode d'expression culturellement acceptable: poésie, chanson, théâtre, roman, essai ou ironie. La contrainte au silence devient une contrainte à l'œuvre d'art."

"On parle par clichés dans le langage administratif, afin d'éviter les émotions. Le lieu commun ou le stéréotype diluent la représentation de l'horreur. Mais le survivant, lui, se retrouve entouré par les récits qui ne protègent que les agresseurs. Le tueur s'empêche de penser pour ne pas être gêné, et le blessé, lui, ne pense qu'à ça mais ne peut en parler. Il ne peut même pas témoigner quand l'entourage incrédule rigole ou relativise le trauma: Les femmes violées sont un peu complices, n'est-ce pas? Les juifs, c'est tout de même curieux qu'on les persécute régulièrement. Que font-ils pour être persécutés? Que font les femmes pour être violées? Regardez en Thaïlande, le Premier ministre a dit que c'étaient les juifs qui avaient provoqué l'inflation. Quant aux Noirs, avec tout l'argent qu'on leur donne, ils ne pensent qu'à jouer au foot et à se massacrer à coups de machette.
Dans un tel contexte verbal, la situation est claire pour un humilié. Se taire est la solution de facilité. C'est le moyen adaptatif qui permet de vivre dans une telle société en éteignant une part de sa personnalité. Se révolter quand on est seul paraît absurde devant l'ampleur d'un gigantesque stéréotype culturel. A moins qu'on ait la possibilité de s'exprimer et le talent de faire de sa blessure un événement culturel. Un récit, d'abord marginal, peut alors modifier les représentations collectives."

"Montrer sans accuser. L'importance du récit prime sur le procès." (Garapon. Des crimes qu'on ne peut punir ni pardonner.)

"Il suffit qu'un homme ne soit pas dans la norme pour que les normaux l'écrasent de leur arrogance, comme si le fait d'être comme tout le monde légitimait le plaisir de rabaisser celui qui n'est pas comme tout le monde."

"En menaçant de honte l'infidèle qui ne se soumet pas, le conformisme mène au pouvoir celui qui se soumet."

"La torture, ce n'est pas fait pour faire mal, c'est fait pour déshumaniser."

"Une telle représentation de soi, douloureuse et honteuse, entraîne des stratégies d'existence coûteuses ou les autopunitions permettent d'expier la faute d'exister. Les conduites d'échec sont la règle quand la honte nous dévalorise, quand le stéréotype culturel suggère: C'est normal qu'il soit ombrageux et mauvais à l'école, avec ce qui lui est arrivé. Même le succès peut devenir honteux. Il arrive que l'épanouissement de l'enfant caché humilie les enfants normaux qui avaient tout pour réussir mais se sont laissé engourdir par la sécurité et le confort. Dans de telles stratégies d'existence, c'est difficile de sortir de la honte parce qu'il faut non seulement travailler pour soi, mais aussi s'appliquer à ne pas humilier les autres en s'épanouissant trop vite. De la confluence de toutes ces conditions pourra surgir un processus résilient."

"Jusqu'à ce jour, la construction de nos sociétés s'est plutôt souciée de trouver les moyens de punir ceux qui s'opposaient à leur conception de la vie en société. Il fallait faire exécuter les ordres à tout prix. La recette est facile: il suffit de déresponsabiliser l'agent exécuteur, de le réduire au rôle de rouage participant à l'ordre social. L'agent devient alors capable des pires exécutions sans éprouver de honte ou de culpabilité."

"Si, en 1939, on avait dit à l'employée d'une maison de couture de Prague: "Dans quatre ans, votre patronne sera envoyée à la mort sans raison. Alors profitez-en, installez-vous tout de suite dans son bureau et mettez son entreprise à votre nom. Faites vite", je suis convaincu que cette employée aurait été indignée: "Pour qui me prenez-vous? C'est du vol! Ma patronne est correcte avec moi, elle va à Paris vendre ses robes, elle assure mon travail et je profite de son talent."
Quelques années plus tard, la police a arrêté la patronne, l'atelier de couture a fonctionné quelques mois sans directrice, puis une loi a permis d'acheter l'entreprise à un prix incroyablement bas, dans le cadre de l'aryanisation des biens juifs. En 1945, la patronne survivante a voulu rentrer chez elle. L'aimable employée lui a montré l'acte de vente puis, mal à l'aise, l'a invitée à dîner "chez elle", pour lui raconter la guerre et lui expliquer qu'elle aussi avait souffert. La survivante a partagé un excellent repas, dans sa vaisselle aryanisée, puis est partie dormir sous une tente, dans un camp installé à proximité."

"Nous sommes les pantins de nos récits. (Tantam. The emotional disorders of shame.) Le sentiment de honte ou de fierté qui accable nos corps ou allège nos âmes provient de la représentation que nous nous faisons de nous-mêmes. Quand j'emploie le mot "représentation", c'est à son sens théâtral que je pense. Nous sommes les comédiens des mises en scène que nous faisons avec ce qui nous est arrivé, auteurs-acteurs en quelque sorte. L'émotion provoquée par la représentation que nous jouons dans notre théâtre intime dépend de l'importance que nous accordons aux spectateurs. Quand la salle est vide, nous n'éprouvons ni honte ni fierté, un peu d'ennui, c'est tout. A quoi bon dire? Le muet ne prend pas de risque, l'homme invisible ne souffre pas du regard des autres, mais ce n'est pas ainsi que vivent les hommes.
Le sentiment qui m'empoisonne dépend de la manière dont vous réagirez. Jouer le drame de mon existence devant une salle vide n'a pas de sens, mais devient une émotion d'allégresse ou de détresse quand vous applaudissez ou quand vous me huez.
Souvent les spectateurs assistent à la représentation du drame autour de la table de la cuisine, dans leur théâtre quotidien. Le honteux voudrait simplement dire deux ou trois mots sur son enfance misérable. C'est alors qu'un convive s'exclame: "Mais c'est Cosette que vous nous racontez!" Tout le monde éclate de rire. La représentation est terminée. Autant se taire, la salle est vide, après tout, le repas est bon.
Il n'est pas nécessaire que le spectateur existe dans le réel. Il lui suffit de siéger dans votre mémoire ou dans votre imagination, c'est là que le honteux a installé son détracteur intime. Quand la honte est muette, le dénigreur occupe tout l'espace du dedans, son pouvoir n'est pas négociable. Mais quand le blessé parvient à mettre en scène le drame qui l'a rabaissé, il atténue le dédain qui l'empoisonne. Il faut noter qu'en jouant sa honte dans l'espace public il se livre au regard des autres. Tiens! Pourquoi dit-on qu' "il se livre"? Le simple fait de dire donnerait-il aux autres le pouvoir d'utiliser l'aveu comme une arme contre nous?"

"Dans cette nouvelle condition où la société propose aux individus un grand choix d'aventures personnelles, toute entrave est une injustice, tout échec à la réalisation de soi devient une blessure narcissique."