27 juillet 2015

Doris Lessing. "Alfred et Emily." 2008. Extraits.


"Quand une mère verse des larmes inconsolables parce qu'un enfant ne suit pas la direction qu'auraient voulue ses parents, il convient de poser au moins une question. Pourquoi se sent-elle ainsi accablée, vaincue, comme si une part d'elle-même avait été condamnée à mort? On peut en dire tout autant d'un père."

"Emily fut moins heureuse. Alfred dansa  avec elle, mais elle se montra raide et maladroite, sans  doute parce qu'elle détestait son apparence."

"- Mrs Bruce était comme ma mère, disait Alfred même dans son vieil âge - enfin, dans la mesure où il est devenu vieux. Jamais elle n'aurait manqué une occasion de dire une méchanceté. Une Mrs Grundy voit une saleté répugnante là où n'importe qui d'autre voit un plancher bien propre."

"Enfin, il pouvait difficilement l'empêcher d'agir à sa guise, n'est-ce pas? Mais si, il le pouvait: une simple remarque glaciale avait suffi."

"Emily avait été élevée par un père autoritaire, dans une  maison froide et sévère où tout obéissait à une mécanique rigide. Elle avait fui pour se retrouver au sein de l'hôpital, lui aussi régi par la hiérarchie, l'ordre et la discipline. Toute sa vie, elle avait été soumise à des règlements. A présent ces limites avaient disparu, et elle ne savait pas ce qui lui manquait. C'avait été le début de sa détresse actuelle: elle se sentait exilée sans carte sur un océan de possibilités."

"Et vaguement, elle percevait une des grandes lois de l'âme humaine: quand l'être reçoit un choc violent qui ne tue pas le corps, l'âme semble guérir en même temps que le corps. Mais ce n'est qu'une apparence. Il n'y a plus que le mécanisme de l'habitude reprise. Lentement, lentement, la blessure de l'âme commence à se manifester, comme une meurtrissure d'abord légère, mais qui, à la longue, enfonce toujours plus profondément sa douleur, jusqu'à remplir l'âme entière. Et quand nous croyons que nous sommes guéris et que nous avons oublié, c'est alors que le terrible contrecoup se fait le plus cruellement sentir." (D.H. Lawrence. "L'Amant de lady Chatterley")

"Entre les habitants intelligents et prévoyants de ce monde et ceux qui sont dépourvus d'imagination s'ouvre un abîme où nous tomberons peut-être tous un de ces jours."

"Je savais qu'en la fuyant je sauvais ma vie, mais je n'imaginais pas combien pouvait être fort le besoin de s'emparer de l'existence d'un enfant pour la vivre à sa place."

"Chacune de nous avait une mère qui lui posait problème. Et nous avions dépassé ce stade où une fille se contente de dire en roulant des yeux: "C'est ma mère, vous savez." Il s'agissait d'une affaire sérieuse. Nous commençâmes par constater qu'à en juger par la littérature, les mémoires, les pièces de théâtre, on rencontrait auparavant des pères à l'autorité tyrannique, que redoutaient leurs fils et leurs filles. Qu'étaient-ils devenus? Ils avaient été remplacés par des mères névrosées, qui faisaient perdre la tête à leurs filles. C'est ainsi qu'une mère, faisant apparemment une fixation sur les garçonnes des années folles, arborait jupes courtes et sautoirs pendillants, sans oublier un fume-cigarette en ambre d'au moins trente centimètres de long. Chaque matin, cette femme arrivait chez sa fille à l'heure du petit déjeuner et restait jusqu'au soir. La fille était mariée. Face à ce fait regrettable, la mère se contentait d'ignorer le mari en déclarant: "De toute façon, tu ne l'as épousé que pour m'ennuyer." C'était un cas extrême.
Certaines d'entre nous étaient venues dans la colonie pour trouver un époux, comme c'était alors l'usage. Toutefois la  guerre avait chassé les Rhodésiens vers le nord, afin de combattre Rommel et de survivre ou périr. La colonie était maintenant pleine d'Anglais de la RAF, mais elles avaient l'impression qu'en épouser un aurait un peu l'air d'une défaite. Elles recevaient d'Angleterre des lettres de leurs mères les implorant de dénicher un mari.  Deux mères avaient suivi leurs filles jusqu'à Salisbury. Manifestement, chacune estimait qu'il allait de soi que sa fille vivrait avec elle et l'entretiendrait. Quant à ma mère... non, ça suffit.
Se marier pour échapper à sa mère? Quelle blague. Quand elle me rendait visite, elle changeait les meubles de place, jetait tous les vêtements qui n'étaient pas à son goût, harcelait les domestiques et donnait des ordres à la cuisinière.
- Pourquoi ne lui avez-vous jamais dit non? me demanda le thérapeute auquel je finis par recourir des années plus tard.
- J'aurais eu l'impression de frapper un enfant, répondis-je.
Cependant, si je lui disais quelque chose comme: "Mère, il serait temps que tu acceptes le fait que je suis adulte maintenant", elle répondait: "Mais tu ne te doutes même pas à quel point tu es irrécupérable!" Mon mari en riait. Je ne pouvais en appeler à mon père, qui était trop malade.
Comment expliquer la folie pitoyable de ces femmes? Eh bien, nous avions la solution. Nos discussions étaient terriblement intelligentes, nourries qu'elles étaient d'innombrables exemples tirés de romans, mais je ne me souviens pas que nos analyses si perspicaces aient jamais changé en rien la situation. Nous savions quel était le problème. Il manquait à la vie de ces femmes un travail et des intérêts en dehors de nous, leurs filles tourmentées.
Et quand j'ai entendu déclarer en Angleterre, il n'y a pas longtemps, que les femmes ne devraient pas travailler mais rester chez elles à s'occuper de leurs enfants, je me suis demandé combien de femmes avaient envie comme moi de s'écrier: "Arrêtez! Vous êtes fous. Vous ne savez pas ce que vous faites. Souhaitez-vous vraiment produire une autre génération de femmes incapables de laisser partir leurs enfants? Est-ce cela que vous voulez?"
Toutes  nos mères avaient un potentiel remarquable. C'étaient même, dans un ou deux cas, des femmes exceptionnellement douées. Elles auraient dû devenir avocates ou médecins, siéger au Parlement, diriger des entreprises.
Chacune d'elles avaient les mêmes mots pour déplorer son sort: "J'aurais dû être chanteuse... actrice... une grande actrice... une créatrice de mode... un mannequin... mais je me suis mariée. J'étais trop jeune pour savoir ce que je faisais. Les enfants sont la fin de tout. ils rendent définitivement impossible tout ce qu'on aurait pu devenir."
A présent, un nombre croissant de femmes décident de ne pas avoir d'enfants, et c'est un progrès magnifique.
Si vous voulez imaginer un destin pire que la mort - oui, ce n'est pas aller trop loin -, songez à une femme dénuée d'instinct maternel, par exemple au dix-neuvième siècle, ou à toute époque du passé ignorant la limitation des naissances. Il lui fallait se marier et avoir des enfants, car aucune autre voie ne s'ouvrait à elle. Une femme qui n'aurait jamais dû enfanter se retrouvait nantie de toute une nichée et n'avait aucune échappatoire, à moins d'être assez opiniâtre pour choisir d'être vieille fille."

"Quand des  pacifistes, ou des gens essayant de limiter les guerres, choisissent d'oublier que certains hommes prennent plaisir à se battre, ils commettent une grave erreur."