13 juillet 2015

Victor Hugo. "L'Homme qui Rit". 1869. Extraits.


"Voir des apprivoisements est une chose qui plaît. Notre suprême contentement est de regarder défiler toutes les variétés de la domestication. C'est ce qui fait qu'il y a tant de gens sur le passage des cortèges royaux."

"On contait de lui qu'il avait été jadis un peu enfermé à Bedlam; on lui avait fait l'honneur de le prendre pour un insensé, mais on l'avait relâché, s'apercevant qu'il n'était qu'un poète. Cette histoire n'était probablement pas vraie; nous avons tous de ces légendes que nous subissons."

"D'une complexion farouche et bavarde, ayant le désir de ne voir personne et le besoin de parler à quelqu'un, il se tirait d'affaire en se parlant à lui-même. Quiconque a vécu solitaire sait à quel point le monologue est dans la nature. La parole intérieure démange. Haranguer l'espace est un exutoire. Parler tout haut et tout seul, cela fait l'effet d'un dialogue ave le dieu qu'on a en soi. C'était, on ne l'ignore point, l'habitude de Socrate. Il se pérorait. Luther aussi."

"Les passants, qui ont leur manière à eux d'apprécier les gens d'esprit, disaient: c'est un idiot."

"Il lui était difficile de sourire et il lui avait toujours été impossible de pleurer. Il lui manquait cette consolation, les larmes, et ce palliatif, la joie."

"Le solitaire est un diminutif du sauvage, accepté par la civilisation. On est d'autant plus seul qu'on est errant. De là son déplacement perpétuel. Rester quelque part lui semblait de l'apprivoisement. Il passait sa vie à passer son chemin. La vue des villes redoublait en lui le goût des broussailles, des halliers, des épines, et des trous dans les rochers. Son chez-lui était la forêt. Il ne se sentait pas très dépaysé dans le murmure des places publiques assez pareil au brouhaha des arbres. La foule satisfait dans une certaine mesure le goût qu'on a du désert."

"La nature est notre canevas. L'homme a toujours voulu ajouter quelque chose à Dieu. L'homme retouche la création, parfois en bien, parfois en mal.."

"On ne dédaigne pas toujours ce qu'on méprise."

"Qui n'est que toléré ne prend pas racine."

"Subir un peu les mœurs de ceux à qui l'on fait la loi, c'est l'habitude du vainqueur barbare vis-à-vis du vaincu raffiné;..."

"Il se hâtait sans but, espèce de fugitif devant la destinée."

"Se rendre compte des faits n'est point de l'enfance. Il percevait des impressions à travers le grossissement de l'effroi, mais sans les lier dans son esprit et sans conclure. Il allait n'importe où ni comment; il courait avec l'angoisse et la difficulté du songe."

"Il y a dans l'homme une bête, heureusement; elle le ramène à la réalité."

"Croire à un gîte, c'est croire en Dieu."

"Toute la destinée est un carrefour, le choix des directions est redoutable, ..."

"... la vie errante fait des vieillesses précoces, et l'indigence est une ride."

"Un départ, selon ce qu'on a dans le cœur ou dans l'esprit, est un soulagement ou un accablement."

"On comprenait que cet homme avait connu l'avant-goût du mal, qui est le calcul, et l'arrière-goût, qui est le zéro."

"Le monologue est la fumée des feux intérieurs de l'esprit."

"La mer observée est une rêverie."

"Les choses déconcertantes que nous nommons, dans la nature, caprice, et, dans la destinée, hasard, sont des tronçons de loi entrevus."

"Pas de détresse qui, même à l'instant le plus critique, ne voie blanchir dans ses profondeurs l'inexprimable lever de l'espérance. Ces malheureux ne demandaient pas mieux que de s'avouer qu'ils étaient sauvés. Ils avaient en eux ce bégaiement."

"Les grêlons frappent, harcèlent, meurtrissent, assourdissent, écrasent; les flocons sont pires. Le flocon inexorable et doux fait son œuvre en silence. Si on le touche, il fond. Il est pur comme l'hypocrite est candide. C'est par des blancheurs lentement superposées que le flocon arrive à l'avalanche et le fourbe au crime."

"Savoir ce que l'on affronte est alarmant, mais l'ignorer est terrible."

"Il avait glissé, grimpé, roulé, cherché, marché, persévéré, voilà tout. Secret de tous les triomphes."

"L'enfant sentit le froid des hommes plus terrible que le froid de la nuit. C'est un froid qui veut. Il eut ce serrement de cœur découragé qu'il n'avait pas eu dans les solitudes. Maintenant il était rentré dans la vie de tous, et il restait seul. Comble d'angoisse. Le désert impitoyable, il l'avait compris; mais la ville inexorable, c'était trop."

"Lui qui n'avait autour de lui que de l'écroulement, il sentit qu'il était point d'appui. Profonde sommation du devoir."

"... l'ignorant est dans une nuit inutile, qui, supprimant le regard, supprime les convoitises."

"Les entêtés sont importuns aux complaisants."

"Il est quelquefois plus difficile d'être le second que le premier. Il faut moins de génie, mais plus de courage. Le premier, enivré par l'innovation, a pu ignorer le danger; le second voit l'abîme, et s'y précipite."

"Ce qui vous fait vivre une minute nous fait vivre un an, nous autres. C'est l'avantage qu'ont les pauvres."

"Il y a d'abord une chose pressée; c'est d'être ingrat. Barkilphedro n'y manqua point. Ayant reçu tant de bienfaits de Josiane, naturellement il n'eut qu'une pensée, s'en venger. Ajoutons que Josiane était belle, grande, jeune, riche, puissante, illustre, et que Barkilphedro était laid, petit, vieux, pauvre, protégé, obscur. Il fallait bien aussi qu'il se vengeât de cela. Quand on n'est fait que de nuit, comment pardonner tant de rayons?"

"L'envie est une bonne étoffe à faire un espion. Il y a une profonde analogie entre cette passion naturelle, l'envie, et cette fonction sociale, l'espionnage. L'espion chasse pour le compte d'autrui, comme le chien; l'envieux chasse pour son propre compte, comme le chat."

"C'est l'abaissement qui dirige. Rien de plus aisé à comprendre. Qui est dessous tient les fils. Pas de position plus commode. On est l'œil, et on a l'oreille. On est l'œil du gouvernement. On a l'oreille du roi. Avoir l'oreille du roi, c'est tirer et pousser à sa fantaisie le verrou de la conscience royale, et fourrer dans cette conscience ce qu'on veut. L'esprit du roi, c'est votre armoire. Si vous êtes chiffonnier, c'est votre hotte. L'oreille des rois n'est pas aux rois; c'est ce qui fait qu'en somme ces pauvres diables sont peu responsables. Qui ne possède pas sa pensée, ne possède pas son action. Un roi, cela obéit. A quoi? A une mauvaise âme quelconque qui du dehors lui bourdonne dans l'oreille. Mouche sombre de l'abîme. Ce bourdonnement commande. Une règne est une dictée. La voix haute, c'est le souverain; la voix basse, c'est la souveraineté. Ceux qui dans un règne savent distinguer cette voix basse et entendre ce qu'elle souffle à la voix haute, sont les vrais historiens."

"Le roi étant ignorant, dit madame de Montchevreuil, on est obligé de bafouer les savants."

"La haine pour la haine existe. L'art pour l'art est dans la nature, plus qu'on ne croit. On hait. Il faut bien faire quelque chose. La haine gratuite, mot formidable. Cela veut dire la haine qui est à elle-même son propre paiement. L'ours vit de se lécher la griffe. Indéfiniment, non. Cette griffe, il faut la ravitailler. Il faut mettre quelque chose dessous. Haïr indistinctement est doux et suffit quelque temps; mais il faut finir par avoir un objet. Une animosité diffuse sur la création épuise, comme toute jouissance solitaire. La haine sans objet ressemble au tir sans cible. Ce qui intéresse le jeu, c'est un cœur à percer. On ne peut pas haïr uniquement pour l'honneur. Il faut un assaisonnement, un homme, une femme, quelqu'un à détruire. Ce service d'intéresser le jeu, d'offrir un but, de passionner la haine en la fixant, d'amuser le chasseur par la vue de la proie vivante, de faire espérer au guetteur le bouillonnement tiède et fumant du sang qui va couler, d'épanouir l'oiseleur par la crédulité inutilement ailée de l'alouette, d'être une bête couvée à son insu pour le meurtre par un esprit, ce service exquis et horrible dont n'a pas conscience celui qui le rend, Josiane le rendit à Barkilphedro."

"Il n'y a point de haine petite. La haine est toujours énorme. Elle conserve sa stature dans le plus petit être, et reste monstre. Une haine est toute la haine. Un éléphant que hait une fourmi est en danger."

"Anéantir Josiane, c'eût été trop de succès. Il ne l'espérait point. Mais l'humilier, l'amoindrir, la désoler, rougir de larmes de rage ces yeux superbes, voilà une réussite. Il y comptait. Tenace, appliqué, fidèle au tourment d'autrui, inarrachable, la nature ne l'avait pas fait ainsi pour rien. Il entendait bien trouver le défaut de l'armure d'or de Josiane, et faire ruisseler le sang de cette olympienne. Quel bénéfice, insistons-y, y avait-il là pour lui? Un bénéfice énorme. Faire du mal à qui nous fait du bien. Qu'est-ce qu'un envieux? C'est un ingrat. Il déteste la lumière qui l'éclaire et le réchauffe."

"Pour arriver à ce résultat, il eût fallu souffrir un peu, qu'il l'eût trouvé bon. On peut se pincer à sa tenaille. Le couteau en se reployant vous coupe les doigts; qu'importe! Etre un peu pris dans la torture de Josiane lui eût été égal. Le bourreau, manieur de fer rouge, a sa part de brûlure, et n'y prend pas garde. Parce que l'autre souffre davantage, on ne sent rien. Voir le supplicié se tordre vous ôte votre douleur. Fais ce qui nuit, advienne que pourra. La construction du mal d'autrui se complique d'une acceptation de responsabilité obscure. On se risque soi-même dans le danger qu'on fait courir à un autre, tant les enchaînements de tout peuvent amener d'écroulements inattendus. Ceci n'arrête point le vrai méchant. Il ressent en joie ce que le patient éprouve en angoisse. Il a le chatouillement de ce déchirement; l'homme mauvais ne s'épanouit qu'affreusement. Le supplice se réverbère sur lui en bien-être."

"Ambition, appétit, tous ces mots signifient quelqu'un sacrifié à quelqu'un satisfait."

"Etre obligé, c'est être exploité. Les heureux, les puissants, profitent du moment où vous tendez la main pour vous mettre un sou dedans, et de la minute où vous êtes lâche pour vous faire esclave, et esclave de la pire espèce, esclave d'une charité, esclave forcé d'aimer! quelle infamie! quelle indélicatesse! quelle surprise à notre fierté! Et c'est fini, vous voilà condamné, à perpétuité, à trouver bon cet homme, trouver belle cette femme, à rester au second plan du subalterne, à approuver, à applaudir, à admirer, à encenser, à vous prosterner, à mettre à vos rotules le calus de l'agenouillement, à sucrer vos paroles, quand vous êtes rongé de colère, quand vous mâchez des cris de fureur, et quand vous avez, en vous plus de soulèvement sauvage et plus d'écume amère que l'océan. C'est ainsi que les riches font prisonnier le pauvre. Cette glu de la bonne action commise sur vous vous barbouille et vous embourbe pour toujours. Une aumône est irrémédiable. Reconnaissance, c'est paralysie. Le bienfait a une adhérence visqueuse et répugnante qui vous ôte vos libres mouvements. Les odieux êtres opulents et gavés dont la pitié a sévi sur vous le savent. C'est dit. Vous êtes leur chose. Ils vous ont acheté. Combien? Un os, qu'ils ont retiré à leur chien pour vous l'offrir. Ils vous ont lancé cet os à la tête.  Vous avez été lapidé autant que secouru. C'est égal. Avez-vous rongé l'os, oui ou non? Vous avez eu aussi votre part de la niche. Donc remerciez. Remerciez à jamais. Adorez, vos maîtres. Génuflexion indéfinie. Le bienfait implique un sous-entendu d'infériorité acceptée par vous. Ils exigent que vous vous sentiez pauvre diable et que vous les sentiez dieux. Votre diminution les augmente. Votre courbure les redresse. Il y a dans leur son de voix une douce pointe impertinente. Leurs événements de famille, mariages, baptêmes, la femelle pleine, les petits qu'on met bas, cela vous regarde. Il leur naît un louveteau, bien, vous composerez un sonnet. Vous êtes poète pour être plat. Si ce n'est pas à faire crouler les astres! Un peu plus, ils vous feraient user leurs vieux souliers!"

"Il est effrayant de penser que cette chose qu'on a en soi, le jugement, n'est pas la justice. Le jugement, c'est le relatif. La justice, c'est l'absolu. Réfléchissez à la différence entre un juge et un juste."

"Les chenapans vulgaires font soigneusement le scénario de la coquinerie qu'ils veulent commettre. Ils ne se sentent pas assez forts pour saisir l'incident au passage, pour en prendre possession de gré ou de force, et pour le contraindre à les servir. De là des combinaisons préliminaires que les méchants profonds dédaignent. Les méchants profonds ont pour tout a priori leur méchanceté; ils se bornent à s'armer de toutes pièces, préparent plusieurs en-cas variés, et, comme Barkilphedro, épient tout bonnement l'occasion. Ils savent qu'un plan façonné d'avance court le risque de mal s'emboîter dans l'événement qui se présentera. On ne se rend pas comme cela maître du possible et l'on n'en fait point ce qu'on veut. On n'a point de pourparler préalable avec la destinée. Demain ne nous obéit pas. Le hasard a une certaine discipline."

"Toute existence ressemble à une lettre, que modifie le post-scriptum."

"Pour la foule, qui a trop de têtes pour avoir une pensée et trop d'yeux pour avoir un regard, pour la foule qui, surface elle-même, s'arrête aux surfaces, Gwynplaine était un clown, un bateleur, un saltimbanque, un grotesque, un peu plus et un peu moins qu'une bête. La foule ne connaissait que le visage."

"... on avait espéré l'isoler à jamais, de la famille d'abord, s'il avait une famille, de l'humanité ensuite; enfant, on avait fait de lui une ruine, mais cette ruine, la nature l'avait reprise comme elle reprend toutes les ruines; cette solitude, la nature l'avait consolée comme elle console toutes les solitudes; la nature vient au secours de tous les abandons; là où tout manque, elle se redonne tout entière; elle refleurit et reverdit sur tous les écroulements; elle a le lierre pour les pierres et l'amour pour les hommes."

"Il arrive parfois que, sans qu'on sache comment, parce qu'il a reçu le choc obscur d'une parole en l'air, un cœur se vide insensiblement. L'être qui aime s'aperçoit d'une baisse dans son bonheur. Rien n'est redoutable comme cette exsudation lente de vase fêlé."

"L'homme a une pensée, se venger du plaisir qu'on lui fait. De là le mépris pour le comédien. Cet être me charme, me divertit, m'enseigne, m'enchante, me console, me verse l'idéal, m'est agréable et utile, quel mal puis-je lui rendre? L'humiliation. Le dédain, c'est le soufflet à distance. Souffletons-le. Il me plaît, donc il est vil. Il me sert, donc je le hais. Où y a-t-il une pierre que je la lui jette? Prêtre, donne la tienne. Philosophe, donne la tienne. Bossuet, excommunie-le. Rousseau, insulte-le. Orateur, crache-lui les cailloux de ta bouche. Ours, lance-lui ton pavé. Lapidons l'arbre, meurtrissons le fruit, et mangeons-le. Bravo! et A bas! Dire les vers des poètes, c'est être pestiféré. Histrion, va! mettons-le au carcan dans son succès. Achevons-lui son triomphe en huée. Qu'il amasse la foule et qu'il crée la solitude. Et c'est ainsi que les classes riches, dites hautes classes, ont inventé pour le comédien cette forme d'isolement, l'applaudissement.
La populace est moins féroce. Elle ne haïssait point Gwynplaine. Elle ne le méprisait pas non plus. Seulement le dernier calfat du dernier équipage de la dernière caraque amarrée dans le dernier des ports d'Angleterre se considérait comme incommensurablement supérieur à cet amuseur de la canaille, et estimait qu'un calfat est autant au-dessus d'un saltimbanque qu'un lord est au-dessus d'un calfat."

"- Oui, murmura Gwynplaine pensif, c'est de l'enfer des pauvres qu'est fait le paradis des riches."

"Le comédien est un phare à éclipses, apparition, puis disparition, et il n'existe guère pour le public que comme fantôme et lueur dans cette vie à feux tournants."

"Ouvrez votre oreille. Si elle est petite, elle tiendra peu de vérité; si elle est grande, beaucoup de stupidité y entrera."

"Nous sommes tous des aveugles. L'avare est un aveugle; il voit l'or et ne voit pas la richesse. Le prodigue est un aveugle; il voit le commencement et ne voit pas la fin. La coquette est une aveugle; elle ne voit pas ses rides. Le savant est un aveugle; il ne voit pas son ignorance. L'honnête homme est un aveugle; il ne voit pas le coquin. Le coquin est un aveugle; il ne voit pas Dieu. Dieu est un aveugle; le jour où il a créé le monde, il n'a pas vu que le diable se fourrait dedans. Moi je suis un aveugle; je parle, et je ne vois pas que vous êtes des sourds."

"... en matière ecclésiastique, imagination signifie hérésie."

"La rage admire, cela  s'appelle l'envie."

"C'est la marche ordinaire. Contre un succès qui nous gêne, on ameute la foule, puis on implore le magistrat."

"Pour avoir peur de la magistrature, il suffit d'avoir peur; il n'est pas nécessaire d'être coupable."

"L'arrogance froissée est tout de suite colère."

"- Soyez averti de ceci: si un malade est soigné par vous, et s'il meurt, vous serez puni de mort.
Ursus hasarda une question.
- Et s'il guérit?
- En ce cas-là, répondit le docteur, adoucissant sa voix, vous serez puni de mort.
- C'est peu varié, dit Ursus.
Le docteur reprit:
- S'il y a  mort, on punit l'ânerie. S'il y a guérison, on punit l'outrecuidance. La potence dans les deux cas.
- J'ignorais ce détail, murmura Ursus. Je vous remercie de me renseigner. On ne connaît pas toutes les beautés de la législation."

"Les gens de justice sont d'une approche si singulière et si obscure, que, même absous, on s'évade."

"L'insomnie est aussi pleine de songes que le sommeil."

"L'inconvénient des mots, c'est d'avoir plus de contour que les idées. Toutes les idées se mêlent par les bords; les mots, non. Un certain côté diffus de l'âme leur échappe toujours. L'expression a des frontières, la pensée n'en a pas."

"Se taire sur quelqu'un, il semble que c'est l'éloigner. En s'informant, on craint d'appeler. On met du silence de son côté comme on fermerait une porte."

"Il est des moments dans la vie où ce qui vous arrive ne vous arrive pas; la stupeur vous maintient quelque temps à une certaine distance du fait."

"L'oubli n'est autre chose qu'un palimpseste. Qu'un accident survienne, et tous les effacements revivent dans les interlignes de la mémoire étonnée."

"Qui n'a pas vu, après l'ouragan, le sourire immédiat de la mer, ne peut se rendre compte de ces apaisements. Rien ne se calme plus vite que les gouffres. Cela tient à leur facilité d'engloutissement. Ainsi est le cœur humain. Pas toujours, pourtant."

"L'ange gardien de la femme aimée, c'est la conscience de l'homme qui aime."

"Mais Ursus, tant de fois assailli par les surprises de la vie errante et par les méchancetés de l'inattendu avait, comme un navire de guerre, son branle-bas de combat qui appelle au poste de bataille tout l'équipage, c'est-à-dire toute l'intelligence. Il se dépêcha de n'être plus pétrifié, et se mit à réfléchir. Il ne s'agit pas d'être ému, il s'agit de faire face."

"Il fallait qu'il eût bien peur pour avoir tant de courage."

"Rien d'hypocrite comme ce mot qu'on se dit à soi-même: Je veux savoir à quoi m'en tenir. Au fond, on ne le veut pas du tout. On a une peur profonde. L'angoisse se complique d'un effort obscur pour ne point conclure. On ne se l'avoue pas, mais on reculerait volontiers, et quand on a avancé, on se le reproche."

"Jusque-là il s'était cru fort; il se suffisait; se suffire, c'est être puissant. Il avait vécu isolé, s'imaginant qu'être isolé, c'est être inexpugnable. Et voilà que tout à coup il se sentait sous la pression de la hideuse force collective. De quelle façon se débattre avec cette anonyme horrible, la loi? Il défaillait sous l'énigme. Une peur d'une espèce inconnue avait trouvé le défaut de son armure."

"Il se taisait. C'est l'instinct des grandes stupeurs qui sont sur la défensive plus qu'on ne croit. Qui ne dit rien fait face à tout. Un mot qui vous échappe, saisi par l'engrenage inconnu, peut vous tirer tout entier sous on ne sait quelles roues. L'écrasement, c'est la peur des petits. La foule craint toujours qu'on ne lui mette le pied dessus."

"Le destin n'ouvre point une porte sans en fermer une autre. Après de certains pas en avant, un pas en arrière n'est plus possible. Qui entre dans la transfiguration a derrière lui un évanouissement."

"On résiste à l'adversité mieux qu'à la prospérité. On se tire de la mauvaise fortune plus entier que de la bonne. Charybde est la misère, mais Scylla est la richesse. Ceux qui se dressaient sous la foudre sont terrassés par l'éblouissement. Toi qui ne t'étonnais pas du précipice, crains d'être emporté sur les légions d'ailes de la nuée et du songe. L'ascension t'élèvera et t'amoindrira. L'apothéose a une sinistre puissance d'abattre. Se connaître en bonheur, ce n'est pas facile."

"Il y avait en lui de profondes attaches qui avaient résisté. Mais les bourrasques, après avoir épuisé le vent d'un côté de l'horizon, recommencent de l'autre, et la destinée, comme la nature, a ses acharnements. Le premier coup ébranle, le second déracine."

"Ainsi, quand elle a épuisé les détresses, les dénuements, les orages, les rugissements, les catastrophes, les agonies, sur un homme resté debout, la Fatalité se met à sourire, et l'homme, brusquement devenu ivre, trébuche."

"Mais attendre est une chose qu'on n'est pas libre de cesser à volonté; on attend malgré soi; les actions que nous faisons dégagent une force acquise qui persiste même lorsqu'il n'y a plus d'objet, qui nous possède et nous tient, et qui nous oblige pendant quelque temps à continuer ce qui est désormais sans but. Le guet inutile, posture inepte que nous avons tous eue dans l'occasion, perte de temps que fait machinalement tout homme attentif à une chose disparue. Personne n'échappe à ces fixités-là. On s'obstine avec une sorte d'acharnement distrait. On ne sait pourquoi l'on reste à cet endroit où l'on est, mais on y reste. Ce qu'on a commencé activement, on le continue passivement. Ténacité épuisante d'où l'on sort accablé."

"Maître Nicless était très bon homme en dehors de la lâcheté. Mais effrayé, il était atroce. La suprême férocité, c'est la peur."

"Un envieux contient un avare."

"L'irruption violente des bonnes pensées, c'est un retour au logis de quelqu'un qui n'a pas sa clef, et qui force honnêtement son propre mur. Il y a escalade, mais du bien. Il y a effraction, mais du mal."

"L'apparence, c'est l'immobilité; la réalité, c'est le changement."

"Qu'est l'histoire? Un écho du passé dans l'avenir. Un reflet de l'avenir sur le passé."

"Vous avez tout, et ce tout se compose du rien des autres."

"Etre comique au-dehors, et tragique au-dedans, pas de souffrance plus humiliante, pas de colère plus profonde."

"Toutes les exécutions ne se font pas sur des échafauds, et les hommes, dès qu'ils sont réunis, qu'ils soient multitude ou assemblée, ont toujours au milieu d'eux un bourreau tout prêt, qui est le sarcasme."

"Tout homme peut avoir dans sa destinée une fin du monde pour lui seul. Cela s'appelle le désespoir. L'âme est pleine d'étoiles tombantes."

"Il se croyait fort, lui qui, pendant tant d'années, avait flotté, âme attentive, dans la vaste diffusion des souffrances, lui qui rapportait de toute cette ombre un cri lamentable. Il était venu s'échouer à ce colossal écueil, la frivolité des heureux. Il se croyait un vengeur, il était un clown. Il croyait foudroyer, il avait chatouillé. Au lieu de l'émotion, il avait recueilli la moquerie. Il avait sangloté, on était entré en joie. Sous cette joie, il avait sombré."

"Accuser est inutile. Constater suffit."

"Qui sort, tout ébranlé et tout désorienté, d'une série de catastrophes pareilles à des trahisons, devient prudent, même dans la joie, redoute d'apporter sa fatalité à ceux qu'il aime, se sent lugubrement contagieux, et n'avance dans le bonheur qu'avec précaution. Le paradis se rouvre; avant d'y rentrer, on l'observe."