03 septembre 2015

Charles Dickens. "L'horloge de Maître Humphrey". 1840-1841. Extraits.


"Toute invasion d'un silence absolu, comme des coups sonnés par de lointaines horloges, rend ce silence encore plus intense et plus insuportable, une fois que le bruit en question s'est tu."

"Il n'est pas dans ma nature de cacher quoi que ce soit aux êtres qui me sont chers. Jamais je ne parviens à fermer mes lèvres là où j'ai ouvert mon coeur."

"... et je sentis qu'en revivant le passé et en communiquant à d'autres la leçon qu'il m'avait inculquée, j'étais devenu un homme plus heureux."

"C'est la nuit. Calme et indifférent, au milieu des scènes que favorise l'obscurité, le grand coeur de Londres vibre dans sa gigantesque poitrine. La richesse et la mendicité, le vice et la vertu, le crime et l'innocence, la satiété ou la faim dévorante, se marchant sur les pieds et se bousculant, sont massés autour de lui. Il suffit de tracer un petit cercle au-dessus des toits pressés les uns contre les autres pour avoir, dans cet espace réduit, chaque chose et à côté d'elle son contraire et sa contradiction, porté au degré le plus extrême. Là-bas, où luit cette faible lumière, un homme vient tout juste de rendre l'âme. Et la chandelle éloignée de quelques mètres frappe des yeux qui s'ouvrent au monde à l'instant même. Il y a deux maisons séparées par un mur épais d'un pouce ou deux. Dans l'une, on trouve des esprits paisibles, au repos: dans l'autre, une conscience en éveil, qui paraît de nature à troubler l'air lui-même. Dans ce coin étroit, où les toits s'abaissent et se prosternent ensemble, comme pour cacher leurs secrets à la belle rue toute proche, il y a tant de sombres crimes, tant de malheurs et d'horreur qu'on n'oserait même pas en murmurer les détails. Dans la belle rue, il y a des gens qui dorment, ayant vécu là toute leur vie, et qui n'ont pas plus de connaissance de ces choses que si elles n'avaient jamais existé ou s'étaient déroulées aux confins les plus éloignés de la planète, des gens qui, si l'on faisait allusion à ces choses, secoueraient la tête, prendraient l'air sagace, fronceraient les sourcils et diraient qu'elles sont impossibles et contre nature - comme si toutes les grandes villes ne l'étaient pas. Ne dirait-on pas que ce grand coeur de Londres, ce coeur que rien n'émeut, rien n'arrête, rien ne fait battre plus vite, qui continue tel qu'il a toujours été, quoi qu'il advienne, ne dirait-on pas qu'il exprime à la perfection le caractère de la cité?
Le jour commence à poindre, et bientôt s'élèvent le bourdonnement et le bruit de la vie. Ceux qui ont passé la nuit sur les seuils des portes et les pierres froides partent mendier, les membres raidis; ceux qui ont dormi dans des lits sortent vaquer à leurs occupations, eux aussi, et les affaires marchent. Le brouillard du sommeil se dissipe lentement et Londres s'éveille et reluit. Les rues s'emplissent de voitures et de gens en tenues colorées. Les prisons aussi sont pleines, bourrées jusqu'à la gueule, et les hospices, les hôpitaux n'ont guère de place libre, eux non plus. Ls tribunaux regorgent de monde. A cette heure, les tavernes sont fréquentées par leurs habitués et chaque marché, chaque rue possède sa foule. Chacun de ces endroits est un univers, avec ses propres habitants; chacun est distinct des autres et ignore presque jusqu'à leur existence. Il y a certes quelques personnes bien pourvues qui se rappellent avoir entendu dire qu'un grand nombre d'hommes et de femmes - il leur semble bien qu'ils se comptaient par milliers - se lèvent à Londres tous les matins, sans savoir où ils pourront poser leur tête le soir; et qu'il y a des quartiers de la ville où le malheur et la famine sont toujours présents. Ils ne le croient pas tout à fait - peut-être y a-t-il un fond de vérité, mais c'est très exagéré, bien entendu. Donc, chacun de ces milliers d'univers va son chemin, accaparé par lui-même, jusqu'à ce que la nuit revienne, d'abord avec ses lumières et ses plaisirs, et ses rues pleines de gaieté; puis avec sa culpabilité et ses ténèbres.
Coeur de Londres, il y a une morale dans chacun de tes battements!"