24 octobre 2015

Eric-Emmanuel Schmitt. "La part de l'autre". 2001. Extraits.


"Pour protéger ses malaises et ses secrets, Adolf s'était isolé pendant des années, il avait construit une tour, coupée des voix d'accès d'où il dominait tout, une tour d'où il parlait, une tour d'où il se taisait, une tour où personne ne le rejoignait et dont mainteneant il voulait sauter."

"Parfois cela l'épuisait de passer de son rêve à la réalité, comme s'il devait constamment sauter d'un train en marche."

"... il venait de découvrir que certaines joies - sans doute les plus essentielles - ne peuvent être partagées, ni même racontées; elles nous constituent au même titre que nos yeux ou notre colonne vertébrale; elles font de nous ce que nous sommes."

"Puis la souffrance cessa de faire bloc et se fissura en mille petites pensées; c'est toujours à ce moment, lorsque, après le choc, la souffrance s'allège et se disperse, qu'elle devient la plus douloureuse.
Adolf se rua contre les murs; puis il y jeta son crâne. En finir! En finir vite! Comme tous les êtres trop démunis en face du mal, Adolf pensa immédiatement à la mort."

"... l'artiste sait faire son miel de tout, y compris des chagrins. Récupérateur universel, il peut demeurer un homme bien ou devenir un monstre qui souffre et fait souffrir les autres pour la plus grande jouissance de son art."

"Demain, ils seraient mobilisés. Après-demain, ils s'exposeraient au combat. Qu'ils vivent ou qu'ils meurent, peu importe, ils ne disposaient plus d'eux-mêmes. Leurs efforts des précédentes années, la tentative laborieuse et honnête d'apprendre leur art, la constante lutte pour repousser leurs limites - limites de leur main, de leur oeil, de leur imagination -, leurs volontés tendues, leurs discussions, tout cela était rendu au néant. Inutile. Superflu. La guerre allait tout niveler par le bas. Ils n'étaient plus que de la chair. Deux pieds, deux mains. Cela suffisait à la nation. De la chair. Chair à canon. Bonne à tuer ou à se faire tuer. Viande et os. Rien d'autre. Des bipèdes armés. Pas plus. Pas d'âme, ou juste assez pour pisser de peur. Les individus singuliers qu'ils essayaient d'être, ils devaient les remiser au vestiaire d'une caserne, le temps d'aller batailler ou mourir. Tout ce pour quoi ils s'aimaient et s'estimaient les uns les autres, tout ce par quoi ils tenaient les uns aux autres, tout cela apparaissait désormais comme ridicule, civiquement odieux, patriotiquement irrecevable. Leur avenir ne leur appartenait plus, il appartenait désormais à la nation."

"Ils pouvaient devenir camarades, mais plus amis; camarades car la camaraderie n'est que le partage d'une situation commune; plus amis car l'amitié suppose qu'on s'aime pour ce qu'on a de différent non pour ce qu'on a de commun."

"J'ai l'admiration qui vire à l'absence de personnalité."

"Un pays devient une nation quand il se met à détester tous les autres pays. C'est la haine qui fonde la nation."

"Si tu admets le principe de la nation, tu admets le principe d'un état de guerre permanent."

"Tel est le cercle vivieux des égocentriques: leur ego demande tant qu'ils finissent par avoir besoin d'autrui. Ce doit être épuisant. Il vaut mieux n'être qu'un simple égoïste."

"Ca, c'était encore plus cruel: perdre, c'est une chose, mais obéir à son ennemi, c'en est une autre."

"- Jusqu'ici, tu n'as pas été fichu d'être un peintre parce que tu croyais qu'il fallait tout maîtriser. Cette nuit, tu es devenu un peintre parce que, pour la première fois, tu t'es laissé aller. Tu as eu le sentiment d'être incohérent alors que tu exprimais un sens qui te dépassait."

"Comment mieux convaincre qu'on a raison sinon en montrant qu'on est en train de mourir pour sa vérité?"

"Normaliser, c'est gâcher."

"- Les snobs, ce sont les paresseux qui ne savent ni penser ni juger par eux-mêmes. Pour occuper les snobs, on a inventé la mode, le dernier cri, la nouveauté."

"Une possibilité trop longtemps éludée devient une impossibilité."

"Seule la cohabitation des extrêmes dans une même personne entretient l'appétit de la foule."

"Un artiste ne se plie pas à la réalité, il l'invente. C'est parce que l'artiste déteste la réalité que, par dépit, il la crée."

"On avait trouvé toutes sortes de raisons parce qu'on n'avait pas trouvé la bonne."

"En fait, ce que vous désirez, c'est décider. Maîtriser votre vie. La dominer. Fût-ce en étouffant ce qui s'agite en vous et qui vous échappe. Peut-être ce qu'il y a de plus précieux. Voilà, vous avez supprimé la part de l'autre en vous comme à l'extérieur de vous. Et tout ça pour contrôler. Mais contrôler quoi?"

"Les dirigeants ont besoin de l'assentiment de leur peuple dans les périodes de paix; en guerre, c'est la guerre qui commande."

"C'est ce jour-là que Christa comprit que la folie d'Hitler ne venait pas d'idées étranges, haineuses ou excessives, ni même d'une détermination inébranlable qui veut ignorer les obstacles de la réalité, mais peut-être d'un manque absolu de compassion."

"- N'arrête pas de douter, c'est ce qui fait de toi ce que tu es. Un homme fréquentable. Cela te donne un sentiment d'insécurité, certes, mais cette insécurité, c'est ta respiration, ta vie, c'est ton humanité. Si tu voulais en finir avec cet inconfort, tu deviendrais un fanatique. Fanatique d'une cause! Ou pire: fanatique de toi-même!"

"Je veux comprendre. Comprendre non pas pour justifier. Comprendre non pas pour cesser de condamner. Comprendre pour moins souffrir. Le mal est un mystère plus profond que le bien car, dans le bien, il y a une lumière, un dynamisme, une affirmation de la vie. Comment peut-on choisir l'obscur?"

"Un homme certain, c'est un homme armé. Un homme certain que l'on contredit, c'est dans l'instant un assassin. Il tue le doute. Sa persuasion lui donne le pouvoir de nier sans débat ni regret. Il pense avec un lance-flammes. Il affirme au canon.
La plus haute nuisance n'a donc rien à voir avec l'intelligence ou la bêtise. Un idiot qui doute est moins dangereux qu'un imbécile qui sait. Tout le monde se trompe, le génie comme le demeuré, et ce n'est pas l'erreur qui est dangereuse mais le fanatisme de celui qui croit qu'il ne se trompe pas."

"Un homme est fait de choix et de circonstances. Personne n'a de pouvoir sur les circonstances, mais chacun en a sur ses choix."