26 octobre 2015

Guy de Maupassant. "Mont-Oriol". 1887. Extraits.


"Christiane s'écria: "Oh! que je serai heureuse ici."
Et elle se sentait heureuse déjà, pénétrée par ce bien-être qui envahit la chair et le cœur, vous fait respirer à l'aise, vous rend alerte et léger quand on entre tout à coup dans un pays qui caresse vos yeux, qui vous charme et vous égaye, qui semblait vous attendre, pour lequel vous vous sentez né."

"Ne parlez au tribunal que par les avocats; il n'entend qu'eux, il ne comprend qu'eux; ne parlez au malade que par les médecins, il n'écoute qu'eux."

"Ah! vous ne comprenez pas, vous autres, comme c'est amusant, les affaires, non pas les affaires des marchands ou des commerçants, mais les grandes affaires, les nôtres! Oui, mon cher, quand on les entend bien, cela résume tout ce qu'ont aimé les hommes, c'est en même temps la politique, la guerre, la diplomatie, tout, tout! il faut toujours chercher, trouver, inventer, tout comprendre, tout prévoir, tout combiner, tout oser. Le grand combat, aujourd'hui, c'est avec l'argent qu'on le livre. Moi, je vois les pièces de cent sous comme de petits troupiers en culotte rouge, les pièces de vingt francs comme des lieutenants bien luisants, les billets de cent francs comme des capitaines, et ceux de mille comme des généraux. Et je me bats, sacrebleu! je me bats du matin au soir contre tout le monde, avec tout le monde. Et c'est vivre, cela, c'est vivre largement, comme vivaient les puissants de jadis. Nous sommes les puissants d'aujourd'hui, voilà, les vrais, les seuls puissants!"

"Mais soudain Gontran aperçut le docteur Honorat qui s'en donnait de tout son cœur et de toutes ses jambes, et exécutait la bourrée classique en véritable Auvergnat pur sang.
L'orchestre se tut. Tous s'arrêtèrent. Le docteur vint saluer le marquis.
Il s'essuyait le front et soufflait.
- C'est bon, dit-il, d'être jeune, quelquefois.
Gontran lui posa la main sur l'épaule, et, souriant d'un air mauvais:
- Vous ne m'aviez pas dit que vous étiez marié.
Le médecin cessa de s'essuyer, et répondit avec gravité:
- Oui, je le suis, et mal.
- Vous dites?
- Je dis: mal marié. Ne faites jamais cette folie-là, jeune homme.
- Pourquoi?
- Pourquoi? Tenez, voilà vingt ans que je suis marié, eh bien, je ne m'y accoutume pas. Tous les soirs en rentrant, je me dis: - Tiens, cette vieille dame est encore chez moi! Elle ne s'en ira donc jamais?"

"Donc Paul Brétigny l'aimait! Comme il lui apparaissait différent du premier jour! Malgré tous les efforts de son souvenir, elle ne pouvait le retrouver tel qu'elle l'avait vu et jugé tout d'abord; elle ne retrouvait même plus du tout l'homme présenté par son frère. Celui d'aujourd'hui n'avait rien gardé de l'autre, rien, ni le visage, ni les allures, rien, car son image première avait passé peu à peu, jour par jour, par toutes les lentes modifications que subit dans un esprit un être aperçu qui devient un être connu, puis un être familier, un être aimé. On prend possession de lui heure par heure, sans s'en douter; on prend possession de ses traits, de ses mouvements, de ses attitudes, de sa personne physique et de sa personne morale. Il entre en vous, dans le regard et dans le cœur, par sa voix, par tous ses gestes, par ce qu'il dit et par ce qu'il pense. On l'absorbe, on le comprend, on le devine dans toutes les intentions de son sourire et de sa parole; il semble enfin qu'il vous appartienne tout entier, tant on aime inconsciemment encore tout ce qui est de lui et tout ce qui vient de lui.
Alors, il demeure impossible de se rappeler ce qu'était cet être devant vos yeux indifférents, la première fois qu'il vous est apparu."

"Si vous saviez comme le corps garde le souvenir de mille choses que l'esprit n'a pas pris la peine de retenir!"

"Gontran était en effet de ceux pour qui toute femme du monde doit avoir un amant ou des amants, de ceux pour qui la famille n'est qu'une société de secours mutuels, pour qui la morale est une attitude indispensable pour voiler les goûts divers que la nature a mis en nous, et pour qui l'honorabilité mondaine est la façade dont on doit cacher les aimables vices."

"Elle comprit que tous les hommes marchent côte à côte, à travers les événements, sans que jamais rien unisse vraiment deux êtres ensemble. Elle sentit, par la trahison de celui en qui elle avait mis toute sa confiance, que les autres, tous les autres ne seraient jamais plus pour elle que des voisins indifférents dans ce voyage court ou long, triste ou gai, suivant les lendemains, impossibles à deviner. Elle comprit que, même entre les bras de cet homme, quand elle s'était crue mêlée à lui, entrée en lui, quand elle avait cru que leurs chairs et leurs âmes ne faisaient plus qu'une chair et qu'une âme, ils s'étaient seulement un peu rapprochés jusqu'à faire toucher les impénétrables enveloppes où la mystérieuse nature a isolé et enfermé les humains. Elle vit bien que nul jamais n'a pu ou ne pourra briser cette invisible barrière qui met les êtres dans la vie aussi loin de l'autre que les étoiles du ciel.
Elle devina l'effort impuissant, incessant depuis les premiers jours du monde, l'effort infatigable des hommes pour déchirer la gaine où se débat leur âme à tout jamais emprisonnée, à tout jamais solitaire, effort des bras, des lèvres, des yeux, des bouches, de la chair frémissante et nue, effort de l'amour qui s'épuise en baisers, pour arriver seulement à donner la vie à quelque autre abandonné!"

"Ce sont des heures très dures à passer. Mais, quand on a souffert ainsi, on se sent fort pour jusqu'à la fin de ses jours."