15 décembre 2015

Sénèque. "Sur la brièveté de la vie". 1er siècle après JC. Extraits.


"Nous n'avons pas véritablement une existence courte, mais nous en gaspillons une part considérable. La vie nous a été donnée assez longue et avec une libéralité propre à l'achèvement des plus grandes choses, pour peu qu'elle soit bien gérée de bout en bout; en revanche, dès lors qu'elle s'éparpille à travers luxe et inadvertance, dès lors qu'elle n'est dépensée pour aucune œuvre de qualité, finalement acculés par l'ultime et fatal décret, sans avoir réalisé qu'elle s'en allait, nous sentons qu'elle a passé. C'est comme ça, nous ne souffrons pas d'une vie brève en soi mais nous la faisons telle, nous n'en sommes pas déficitaires mais prodigues. Ainsi, d'immenses et royales ressources, échues à un mauvais maître, en un moment sont dissipées, mais si modestes soient-elles, qu'on les confie à un bon gestionnaire, elles s'accroîtront à la longue: de même notre existence, à qui l'administre bien, offre de vastes perspectives."

"Vous vivez comme si vous alliez vivre toujours, jamais votre fragilité ne vous vient à l'esprit, vous n'observez pas combien de temps est déjà passé; vous le perdez comme si vous en aviez tant et plus, quand - pour ce qu'on en sait - peut-être celui-là même que vous donnez à quelqu'un ou à quelque chose est votre dernier jour. Autant vos peurs incessantes sont celles de mortels, autant vos désirs incessants sont ceux d'immortels.
On entendra la plupart des gens dire: "A cinquante ans je me retirerai pour prendre du bon temps, la soixantaine me verra démis de toute charge officielle."
Mais quel gage as-tu reçu d'une vie particulièrement longue? Qui permettra qu'elle se déroule conformément à tes plans? N'as-tu pas honte de te réserver les restes de ta vie, et de ne destiner aux pensées de valeur qu'un temps qui, pour quelque activité que ce soit, ne vaut plus rien? N'est-ce pas un étrange retard que de commencer à vivre juste quand on doit finir? Quel oubli imbécile de la condition de mortel que de repousser à la cinquantième et à la soixantième année les saines résolutions, et partant, de vouloir commencer une vie à un âge où peu de gens sont parvenus!"

"Ce n'est donc pas aux cheveux blancs et aux rides que l'on appréciera si quelqu'un a longtemps vécu: il n'a pas vécu longtemps, il a longtemps existé. Penserait-on de la même personne qu'elle a beaucoup navigué parce qu'une tempête épouvantable l'a arrachée au port, emportée de-ci, de-là, tandis qu'une furieuse alternance de vents divers la faisait, dans les mêmes parages, tourner en rond? Elle n'aura guère navigué, elle aura surtout été beaucoup secouée."

"Chaque fois je m'étonne, lorsque je vois des gens prier qu'on leur consacre du temps, et ceux qu'on prie accorder ce temps sans difficulté; l'un et l'autre considèrent le motif pour lequel du temps est demandé, le temps en lui-même, personne: comme si l'on ne demandait presque rien, ni n'accordait presque rien. La chose la plus précieuse de toutes, on s'en moque; l'on s'y trompe aussi, parce que c'est une chose immatérielle, parce qu'elle ne vient pas sous les yeux et à ce titre on l'estime de très faible valeur, pis: d'un prix à peu près nul.
Les gens adorent recevoir pensions et allocations, et, pour les obtenir, ils ne ménagent ni leur peine, ni leurs sacrifices, ni leur énergie: personne n'apprécie le temps à sa véritable valeur; chacun en use avec lui sans retenue, comme s'il était presque gratuit. Or ces mêmes gens, regarde-les, une fois malades, si le danger de mort les serre de trop près, inonder de larmes les genoux des médecins, et s'ils craignent la peine capitale, ils sont prêts, pour conserver la vie, à sacrifier tout ce qu'ils ont! Tant les sentiments chez eux sont incohérents! Si, pourtant, l'on pouvait faire connaître à chacun le nombre, à l'instar de celui des ans qu'il a déjà vécus, des ans qui lui restent à vivre, comme trembleraient ceux qui verraient le peu de temps qu'il leur reste, et comme ils géreraient ces années avec parcimonie! En fait, il est aisé de disposer des choses, si petites qu'elles soient, quand elles sont sûres; on doit en user plus prudemment avec des choses dont on ne sait quand elles manqueront.
Nulle raison de penser pourtant que ces gens-là ne soupçonneraient pas combien le temps est précieux: aux personnes qu'ils chérissent le plus, ils sont accoutumé de dire qu'ils sont prêts à leur offrir une partie de leur existence; ils donnent sans comprendre; ils donnent de telle façon qu'ils se privent sans bénéfice pour leurs donataires. D'ailleurs ils n'ont même pas conscience de se priver de quelque chose: si bien qu'ils supportent facilement une perte indolore.
Personne ne restaurera tes années, personne ne te rendra une seconde fois à toi-même. Ton âge poursuivra son cours comme il a commencé, sans retour en arrière ni pause; sans nul remue-ménage, sans rien pour signaler sa rapidité: il avancera en silence. Ni l'autorité d'un roi ni la faveur d'un peuple ne rallongeront sa course: selon l'élan du premier jour, elle glissera, sans jamais dévier, sans jamais ralentir. Que se passera-t-il? Toi, tu es préoccupé, la vie court; à un moment, la mort sera là, pour laquelle, que tu le veuilles ou non, il te faudra bien être disponible."

"Nous avons coutume de dire qu'il n'est pas de notre ressort de choisir nos parents, à nous donnés par hasard: en vérité, il nous est permis de naître à la vie selon notre choix. Il existe des familles de très nobles esprits: choisis celle dans laquelle tu veux être admis; tu n'y seras pas seulement adopté en ce qui concerne le nom, mais aussi les biens, qui n'auront pas besoin d'être surveillés avec une sordide avarice: ils deviendront d'autant plus grands que tu les distribueras à davantage de personnes.
Ceux-ci t'ouvriront un chemin vers l'éternité, et t'élèveront en un lieu d'où personne n'est rejeté. Il n'y a que cette méthode pour outrepasser notre condition de mortels, ou plutôt la convertir en immortalité. Honneurs, monuments, tout ce que l'ambition a commandé par décrets ou érigé par ses oeuvres est bien vite miné, il n'est rien que ne démolisse ou ne modifie un lent vieillissement; mais aux choses que la sagesse a immortalisées, ce vieillissement ne peut nuire; aucun âge ne les abolira, aucun ne les altérera; le suivant et l'âge qui viendra après, indéfiniment, participeront à leur vénération, car ce qui est proche excite la jalousie, et l'on admire avec moins d'arrière-pensées ce qui se tient dans la distance."

"La vie la plus courte et la plus remuante échoit à ceux qui oublient leur passé, négligent leur présent, redoutent l'avenir: quand la dernière extrémité est venue, ces malheureux comprennent trop tard qu''ils ont cru tout le temps, alors qu'ils ne faisaient rien, avoir été occupés."

"On ne recherche pas la fin de ses misères, on en change la source."

"Certes, la condition des gens occupés est misérable; plus misérable encore est pourtant celle des gens qui ne travaillent pas pour leur propre compte, dorment au rythme du sommeil d'un autre, marchent au rythme d'un autre, qui doivent aimer et haïr, sentiments qui entre tous relèvent de la liberté, sur commande. Ceux-là, s'ils veulent savoir à quel point leur vie est brève, n'ont qu'à réfléchir à la part réduite qui est la leur."