08 janvier 2016

Carole Martinez. "La terre qui penche." 2015. Extraits.


"Comme les hommes sont attentifs quand on leur parle d'eux!"

"Les secrets de famille sont des fantômes, on les enterre, mais ils nous hantent. Si je doutais de mon existence, je dirais même que ce sont les seuls vrais fantômes. Mais peut-être ne suis-je qu'une simple histoire de famille qui se cherche désespérément un sens..."

"En proie à un vertige assez semblable au tien, elle s'était contentée de faire les gestes qu'elle était censée faire, elle suivait le protocole qui reste le meilleur des masques."

"C'est que manger me rassure tellement."

"Ai-je seulement besoin d'une raison pour détester quelqu'un?"

"Tout en lui vous hurlait: - Je suis ton père et tu m'obéiras, sinon gare! Tu seras ma chose à défaut d'être ma chair. Tu es sorti de son ventre à elle, pas du mien. Tu es sa côte à elle, pas la mienne. A mes yeux, tu restes un étranger! Admire-moi, crains-moi, prolonge-moi, mais ne t'avise pas de vouloir me surpasser. Tu n'as le droit d'aller que sur les territoires que je t'ai donnés, pas au-delà, et pour vivre dans ce jardin que je t'ai dessiné, tu dois respecter mes règles. Et ne viens pas te plaindre, petit être, le ventre de ta mère était bien moins vaste!-"


"Je voudrais tant me sentir libre d'apprendre. Mais on me l'a interdit si longtemps que cet interdit m'est passé dans le sang. Je tremble dès que je tente de dessiner les lettres sous le regard de mon maître. J'ai peur de le décevoir et peur de réussir."

"... j'écris mieux depuis que j'ai compris ce qui m'empêchait d'apprendre."

"La puissance des représentants du divin sur terre est aussi temporelle que le reste, les croyances, elles-mêmes, sont temporelles. Les religions grandissent, vieillissent et, sans doute, finiront-elles toutes par tourner au mythe. Certaines s'enkystent pour survivre, d'autres luttent pour s'imposer, pour rester vivantes, puissantes, effrayantes. Il arrive que des assoiffés de pouvoir dirigent des affamés du sens, leur tracent la voie à suivre, justifient la violence, se justifient par la violence, utilisent les plus sauvages pour régner sur les craintifs et terrasser les autres.
Car qui mieux que Dieu peut légitimer un pouvoir temporel?
Que Dieu soit muet arrange bien les choses.
Il me semble qu'une religion ne prend de sens que si elle se dépouille absolument de ce pouvoir-là et ne craint plus sa fin. Quand elle ne s'impose plus par force ou effroi, alors seulement, elle devient spirituelle et précieuse. Mais comme la majorité des hommes a besoin de croire en foule, qu'elle rêve d'un père puissant, pas d'un Joseph, et que nul n'accède au pouvoir par hasard, comme ce chemin qui y mène ne rend pas meilleur et que l'heure n'est pas au dépouillement, j'ai bien peur pour vous, mes chers vivants."