20 janvier 2016

Marie-France Hirigoyen. "Les nouvelles solitudes. Le paradoxe de la communication moderne." 2007. Extraits.


"... accepter une solitude relative, c'est aussi se donner les moyens de sortir de la futilité et de la superficialité d'un monde narcissique."

"Mais, à une époque où le grégaire est la norme, dire que l'on jouit de sa solitude est assimilé comme une étrangeté, à une sorte d'asociabilité. Ainsi, les réactions face aux personnes seules ne sont pas toujours tendres. Soit on les plaint: - Le (la) pauvre n'a pas eu de chance! Soit on s'en méfie: - Qu'est-ce qui ne va pas chez lui (elle), pour qu'il (elle) n'ait pas réussi à se caser? On plaint une personne isolée, on regrette qu'elle n'ait pas trouvé quelqu'un pour l'accompagner dans son parcours de vie, on parle alors de misère sexuelle et affective. On imagine son ennui, sa déprime, sa frustration. Et les vrais solitaires, qui ne vivent aucun de ces symptômes, n'osent guère signaler leur état, car ils craignent l'image négative que leur situation peut véhiculer."

"De nos jours, le solitaire est encore souvent perçu comme un misanthrope ou un cœur sec, incapable de donner ou de recevoir de l'amour, incapable de s'adapter à la communauté. On soupçonnera chez un homme qui vit seul des tendances perverses, et une femme aura des allures de sorcière: leur liberté est qualifiée d'égoïsme, comme si vivre pour soi et non en fonction des autres était un danger pour le groupe social."

"En ne voyant que le côté négatif de la solitude, on oublie que nombre de grands penseurs et de créateurs ont fréquemment choisi la solitude, afin de créer des conditions propices à leur épanouissement spirituel, intellectuel ou artistique."

"Mais, aujourd'hui, confondant solitude et isolement, notre société s'entête à combattre toute solitude et veut la faire passer pour une malédiction. Or la solitude est différente de l'isolement, car elle ne dépend pas de l'extérieur, mais d'un état d'esprit intérieur."

"Didier,, célibataire de 28 ans, est graphiste:
- Je ne m'ennuie jamais lorsque je suis seul. Je peux lire, rêver, écouter de la musique. Mais, pour moi, il n'existe rien de pire que de me retrouver à une soirée où je n'ai rien à dire à personne. Je supporte mal les fausses joies. J'ai l'impression de perdre mon temps."

"L'agitation du monde ne sert qu'à nous masquer que nous naissons seuls et que nous mourrons seuls."

"De fait, c'est bien le rejet des autres qui est le plus difficile à vivre, comme l'explique le philosophe Tzvetan Todorov: - La condition physique du manque de reconnaissance est la solitude: si les autres sont absents, nous ne pouvons par définition capter leur regard. Mais ce qui est probablement plus douloureux encore que la solitude physique, laquelle peut être aménagée ou agrémentée par divers arrangements, c'est vivre au milieu des autres sans en recevoir aucun signe."

"Dans son livre de témoignage sur la solitude radicale de quelques femmes à la campagne, Françoise Lapeyre avait rapporté que le point commun de ces femmes était d'avoir eu une enfance sans mère ou avec une mère non aimante qui avait ainsi initié la petite fille à la solitude."

"Avoir un enfant est souvent un élément d'une réussite narcissique. Cet enfant est alors investi narcissiquement, il n'est pas seulement un instrument de reproduction sociale, mais une prolongation de soi et de l'amour idéalisé."

"Cette hypothèse d'une surcompensation des hommes quand leur masculinité est mise en cause paraît bien expliquer le fait qu'à notre époque, malgré les avancées de l'égalité entre les sexes, les violences dans le couple, loin d'avoir diminué, sont en progression: ayant du mal à s'adapter au changement de leur rôle social, certains hommes réagissent par des comportements d'hypervirilité."

"Françoise dit qu'elle tient à son couple, mais qu'elle en a assez de tout assumer: - Ma force joue en ma défaveur, cela renvoie mon mari à sa faiblesse."

"Pour les femmes qui n'ont pas d'autonomie, une séparation peut être vécue comme un affront dont elles peuvent vouloir se venger."

"... Didier, 51 ans, cadre financier en instance de divorce:
- Parce qu'on m'a reconnu une compétence, je dois donner, fournir toujours plus. Bien sûr, c'est valorisant, on me fait croire que je suis indispensable, mais, si je lève le pied, on me culpabilise. C'est un piège. Si je ne poursuis pas ce rythme effréné, je serai disqualifié. Travailler moins sans mettre en péril mon poste, c'est impossible. Tout autour, ce sont des vampires qui s'accrochent à celui qui semble réussir."

"En cas de harcèlement moral, une personne ciblée se retrouve seule, comme le rappelle Christophe Dejours: - Les nouvelles organisations, en privilégiant l'individualisation de l'évaluation, ont détruit les solidarités et le vivre ensemble. Si vous vous enfoncez, personne ne bouge. L'entourage préfère souvent se mettre du côté du plus fort et prendre fait et cause pour l'agresseur. Et c'est cette complicité, au moins passive, des témoins avec le harceleur, qui affecte le plus la personne ciblée et l'amène à perdre ses repères."

"La dégradation du travail rend la réussite professionnelle de moins en moins dépendante de la compétence et beaucoup plus de la chance ou de l'opportunisme. Il ne suffit plus désormais de travailler et d'apporter de bons résultats, il faut aussi se montrer, se faire mieux apprécier, faire marcher son réseau. Ce qui compte, c'est l'apparence et la visibilité plus que le rendement et l'efficacité, c'est un carnet d'adresses bien rempli plus que le talent. Ceux qui ne veulent dépendre de personne le paient souvent très cher.
Une autre qualité essentielle demandée au travail est l'adaptabilité: il faut savoir rebondir malgré les échecs, ne pas se remettre en question et attribuer la responsabilité de ses erreurs aux autres. Il faut également laisser de côté son empathie, être suffisamment agressif pour tuer symboliquement ses amis et ses ennemis, être capable de mentir pour obtenir un marché. Dans ce jeu, ceux qui ont un moi hypertrophié réussissent à s'imploser mieux que les autres.
La règle actuelle est qu'il faut être dur dans un monde de durs, ne pas hésiter à liquider l'autre s'il est un obstacle à votre réussite. Des émissions comme "Le Maillon faible" mettent en spectacle, voire justifient, le harcèlement moral: il ne s'agit pas tant d'éliminer le concurrent le plus faible que de se débarrasser du plus fort, celui qui pourrait être votre concurrent direct. Dans un tel contexte, si on veut exister, surnager, il peut être tentant d'utiliser des procédés déloyaux, de se rehausser aux dépens de l'autre par des procédés pervers. C'est pourquoi on assiste depuis les années 1980 à une montée des agissements de harcèlement moral, dans le monde du travail comme dans la vie privée.
La conséquence de ces évolutions est que nos sociétés deviennent de plus en plus inégalitaires: d'un côté, ceux qui jouent le jeu de la performance, qui ne font pas de sentiment et sont habiles à dissimuler leurs sentiments ou à ne se laisser affecter par rien; et, de l'autre, ceux qui sont trop sensibles, trop fragiles, resteront sur le bas-côté. On peut comprendre que, dans une telle atmosphère de concurrence, où on tend à considérer l'autre comme un rival, on devienne méfiant. Et la méfiance isole..."

"D'un côté, la société donne une grande importance à la singularité du sujet; et, de l'autre, la  pensée s'est normalisée: il faut penser comme les autres, appartenir à un réseau, ne pas sortir du troupeau. c'est particulièrement vrai dans le monde du travail, où l'on tient un double langage, proposant à chacun d'exprimer sa personnalité, tout en obligeant les salariés à rentrer dans le moule. Mais c'est vrai également sur les sites de rencontres, où les postulants doivent afficher une singularité pour se distinguer de tous les autres, tout en étant conformes aux critères de la demande.
C'est parce que nous craignons l'altérité que nous mettons en place des communautés de similarités. Nous nous regroupons avec des semblables qui pensent la même chose que nous: c'est l'assurance d'une absence de conflits, mais aussi l'éviction de toute vraie discussion et donc de toute possibilité de progresser en confrontant ses idées à celles des autres. D'ailleurs, on parle de communautés, mais ce ne sont que des sous-groupes (minorités sexuelles, ethniques, musicales, etc.) qui sont là pour nous donner l'illusion de la différence, alors que, dans la réalité, il faut surtout du même, de l'identique. Du coup, il n'existe plus de grands groupes ouverts, mais une multitude de petits groupes qui se reconnaissent entre eux et qui excluent les autres."

"Le bonheur est devenu une injonction de notre époque, comme si ne pas être heureux était l'indice d'une maladie suspecte, et que le malheur, quelle qu'en soit l'origine, correspondait à un échec personnel."

"Car, dans un monde d'apparence, ce qui importe, ce n'est pas ce que l'on est, mais ce que l'on donne à voir, ce ne sont pas les conséquences lointaines de nos actes, mais les résultats immédiats et apparents. C'est la raison majeure qui explique la banalisation de la perversion: dans tous les domaines s'affirme la tendance à traiter l'autre comme un objet dont on se sert tant qu'il est utile, et que l'on jette dès qu'il ne convient plus. Selon le psychanalyste Charles Melman, qui parle d'une nouvelle économie psychique, la perversion serait même devenue une norme sociale.
De fait, nous assistons actuellement à une nette augmentation des pathologies narcissiques, car ce type de personnalité est hyperadapté au monde moderne."

"... Elizabeth Abott: - Les inconvénients liés à l'absence de vie sexuelle sont compensés par une plus grande disponibilité et par un nouveau bien-être. Dès lors, tous les autres plaisirs des sens prennent une intensité particulière, cela ouvre les portes d'un nouvel univers où le sentiment d'être soi est particulièrement intense, où l'énergie libidinale est déplacée vers la nature, l'amitié, la création. Ces personnes n'ont pas envie de perdre leur temps dans une relation qui n'apporte rien. Elles compensent par une richesse intérieure l'absence de relations sexuelles."

"La caractéristique constante de ceux qui ont fait le choix de renoncer à la sexualité est une volonté de ne pas se disperser, de ne pas jouer le jeu des rencontres fugaces et de l'injonction de jouissance de notre société. Plus que d'un refus du sexe, il s'agit d'un refus d'une superficialité des rencontres. Il est donc faux de dire que le désir n'existe plus, il n'est simplement plus où nous l'attendons. Pourquoi critiquer ceux qui ont fait ce choix intime? A partir du moment où le taux de natalité ne baisse pas en France, quel préjudice apportent-ils à la société?
De la même façon, nous devons réviser nos préjugés, trop souvent encore négatifs, face à la solitude. Loin d'être toujours le signe d'un trouble de caractère, le fait d'être seul(e) peut être au contraire - de plus en plus souvent, d'ailleurs - celui d'une personnalité riche."

"La capacité de rester seul est une ressource précieuse qui permet d'être en contact avec ses sentiments les plus profonds, de développer son imagination créatrice et de mieux supporter la perte."

"Accepter la solitude, c'est cesser de dépendre du regard de l'autre et assumer la responsabilité de ce que l'on est, savoir ce que l'on vaut par soi-même, compter sur soi et non sur les autres.
Montaigne recommandait déjà de se déprendre de l'appropriation des autres: - Faisons que notre contentement dépende de nous, déprenons-nous de toutes les liaisons qui nous attachent à autrui, gagnons sur nous de pouvoir à bon escient vivre seuls et y vivre à notre aise.
Ce que confirmait Rousseau: - Tout attachement est un signe d'insuffisance: si chacun de nous n'avait nul besoin des autres, il ne songerait guère à s'unir à eux."

"Christian, 62 ans: - La maxime de toute ma vie a été la "non-appartenance" à une famille, à un clan, à un groupe. Je n'ai  jamais voulu de modèle, je n'ai pas eu de réseau. J'ai toujours eu la hantise qu'on me contraigne à être autre. J'ai mené mon chemin de solitaire. Pendant mon service militaire, j'ai failli devenir fou. Plus tard, à chaque fois qu'une femme a été trop dominatrice, j'ai réagi violemment et je suis parti. Mais la société vous fait payer la non-appartenance."

"Intime: le mot est important, car il s'agit d'être attentif à soi-même, non d'une façon égoïste, mais pour accéder à son intériorité."

"... aimer l'autre, c'est accepter sa part inaccessible."

"Montaigne ne disait-il pas: - Il se faut réserver une arrière-boutique toute nôtre, toute franche, en laquelle nous établissons notre vraie liberté et principale retraite et solitude."

"La vie en solitaire, avec toutes les difficultés que cela occasionne, oblige à l'humilité, à ne pas s'illusionner sur soi-même."

"Quand on voyage seul, on ne vient aucunement déranger l'ordre du monde. Cela permet des rencontres qui ne se feraient pas si on était accompagné, car le voyageur solitaire est contrait d'aller vers les inconnus."

"Le choix de la solitude n'est pas un refus de l'autre ou une indifférence aux autres, mais une mise à distance qui, à notre époque où la mode est à la promiscuité, peut être, à tort, interprétée comme du rejet. Cela n'exclut pas la présence de l'autre, car si je suis en paix avec moi-même je me rends plus disponible aux autres: il s'agit simplement de refuser de se laisser vampiriser par l'autre."

"On confond trop souvent le narcissisme avec la solitude, mais le processus est en réalité inverse: Narcisse est seul parce qu'il est entouré de miroirs qui l'empêchent de voir ceux qui sont autour de lui; au contraire, le solitaire s'appuie sur lui-même. D'ailleurs Pascal disait: - L'homme qui n'aime que soi ne hait rien tant que d'être seul avec soi."