19 juin 2016

Cynthia Fleury. "Les irremplaçables". 2015. Extraits.


"Mais il subsiste toujours, dans le monde social, cette passion pour le pouvoir comme s'il était l'autre nom du Réel."

"Certes, il y a le passé, le tribunal intérieur traquant les erreurs, pris au piège de l'amertume et de la nostalgie. Mais la vérité reste d'abord une histoire d'avenir qui sert à se projeter. Elle est un socle pour construire et non pas réparer. Il y a l'incurable et il y a la dimension intrinsèque de la vérité, celle du bâtir."

"Connaître, c'est se souvenir, au sens aussi où connaître c'est choisir ce que l'on n'oubliera pas."

"L'affectation n'est pas l'attention.  Philosopher, ce sera toujours destituer le simulacre."

"L'instant à saisir, c'est l'obligation éthique de l'engagement pour l'homme. Il ne suffit pas de l'espérer. Il faut le créer."

"Il n'y a pas d'accès à la connaissance pour celui qui n'est pas prêt à l'introspection, et donc au changement."

"Il n'y a pas d'homme grec qui ne s'édifie à l'aune de l'absence d'une cité. Etre un homme, c'est symboliser par-devers soi la cité, celle d'où l'on est issu, celle que l'on réforme et dont on poursuit l'institution. La modernité a peut-être cru pouvoir séparer l'édification des hommes de celle des cités, comme si l'homme pouvait s'édifier hors d'un tel imaginaire instituant. Mais qu'est-ce qu'un homme sans la cité? Se sent-il encore un homme, celui qui est issu d'une errance? Nos villes sont-elles encore des cités au sens grec, qui édifient l'homme comme une partie d'elles-mêmes?"

"Ne pas saisir l'instant pour cheminer vers soi, ne pas articuler le "connais l'instant" avec le "connais-toi toi-même", c'est manquer la possibilité de l'individuation, l'ajourner pour une venue plus improbable encore. Les rencontres avec soi-même sont rares. Elles ne sont nullement de l'ordre du déclic. Connaître l'instant, c'est prendre acte de la nécessité de la rencontre avec le désir propre, cet étranger des cimes."

"... l'accueil étant d'ailleurs une attente active de la connaissance."

"... la nostalgie se nourrit d'une impossibilité structurelle, et n'est pas si dégagée que cela de l'aliénation. Il n'y a pas déni mais il existe néanmoins dans ce sentiment comme une jouissance du refoulement: jouir du fait que l'on n'arrive pas à se dégager du temps passé; à chaque fois qu'un futur advient, lui accoler l'aura d'un passé qui dissipe son pouvoir d'immanence. Le spleen est la version moderne de la complaisance à la brume."

"Le nostalgique croit regretter son passé mais rien de tel. Projeté dans son passé, il regretterait autre chose encore."

"Le nostalgique est à jamais un exilé. Et il s'agit moins d'un exil spatial que d'un exil temporel. Car ce qui est regretté c'est tel pays à l'instant "t", ou plutôt c'est l'instant "t", à jamais manquant de tel pays. La vérité de l'exil, ce n'est pas l'espace qui n'est plus, mais le temps qui ne permet plus le retour. Il n'y a d'exil que parce qu'il y a de l'irréversible."

"Le mal du pays est un mensonge pour éviter d'inventer sa vie hors de toute tutelle."

"Finalement, le fruit de la religion et du pouvoir reste l'errance. Ce n'est pas elle qui les provoque. A l'inverse, provoquer le sentiment d'errance est le défi du pouvoir et de la religion. Le provoquer pour mieux se proposer comme remède. Mais la puissance de l'individuation est, semble-t-il, plus forte encore."

"Connaître et se connaître impliquent d'être en risque. De nouveau, nullement celui de la posture. Simplement celui de se tenir face au Réel et de faire l'épreuve de sa prééminence, si ce n'est celle de son fracas."

(Nietzsche, "Ainsi parlait Zarathoustra") "Aujourd'hui lorsqu'on entend dire de quelqu'un qu'il vit "en sage" ou "en philosophe", l'éloge ne signifie guère plus que ceci: c'est un homme avisé et prudent, qui se tient à l'écart. Pour le populaire, la sagesse est une espèce de fuite, un moyen et un art de tirer son épingle d'un jeu dangereux; mais le vrai philosophe - n'est-ce pas notre sentiment mes amis? - mène une vie non philosophique, et non sage, avant tout une vie imprudente; il assume le fardeau et le devoir des cent tentatives, des cent tentations de la vie: il se risque continuellement lui-même, il joue le jeu dangereux."

"Avoir le courage de courir un certain type de risques relève de la nature du philosophe. Il n'y a nulle velléité doloriste. Il ne s'agira pas de risquer sa vie pour faire croire à sa valeur. Mais le service de la vérité est le plus rude des services, hors de tout théâtre. Le plus rude: parce qu'il blesse la volonté faible, parce qu'il sert la réalité qui fait rouler dans le néant les illusions hédonistes du principe de plaisir de l'idéalisme, parce qu'il fait souffrir ceux qui veulent s'échapper de la réalité par le mensonge."

"Certes, l'humour peut s'avérer un principe d'autoconservation permettant d'affronter le Réel sans en ressentir la pénibilité mais sa fonction créatrice dépasse cette seule aptitude. Il est résolument ce "sublime à l'envers", écrit Jankélévitch, qui permet d'accéder au présent par le viatique de l'absence: j'y suis, là, dans la réalité, à étreindre la réalité, mais la distance ironique amortit le coup du Réel, j'y suis sans y être; j'ai affronté le Réel mais j'ai échappé à sa terreur possible; au front, et peut-être épargné. Car il ne s'agit nullement de fuir, la confrontation avec le Réel est totale mais... transposée ailleurs. Ironiser c'est s'absenter..."

"Elle (la vis comica) connaît le secret du pouvoir, son usurpation; elle ne peut donc y participer. Elle n'est que le démembrement de la domination. Elle est le contraire de la complicité avec le mensonge. "L'ironie ne veut pas être crue, elle veut être comprise". ( Jankélévitch) L'affaire est donc entendue: nulle séduction n'est visée."

"Car la vis comica, c'est l'art de faire entrer l'esprit là où la société n'en veut pas. En dernière instance, cette liberté-là, celle de faire penser, de susciter la pensée, reste celle de la vis comica. Mais l'humour se loge partout. Surtout là où l'on cherche à le déloger."

"La modestie vraie ne peut être qu'une méditation sur la vanité. Elle naît du spectacle des illusions d'autrui et de la crainte de s'égarer soi-même."

"Il (le rire) déloge la servitude de chez l'homme."

"L'absurdité est le chemin offert à l'homme, comme matière à sublimation. "Les psychothérapeutes qui osent refiler une volonté de sens aux millions d'hommes qui traînent leur existence dans des bureaux ou des usines ou, en tant que chômeurs, devant les écrans de télévision ne valent pas mieux que les hommes d'Etat recommandant aux affamés une volonté d'être rassasiés et leur faisant croire que cette volonté constitue déjà une moitié de pain avec laquelle, s'ils le voulaient vraiment, ils pourraient se rassasier sur-le-champ." Tel est le nouvel âge du décervelage: la société de consommation et des "loisirs forcés"; la tutelle des puissances de divertissement. Derrière cette forme de "loisir", il n'y a pas de scholè, pas de lieu propre pour l'homme pour construire son processus d'individuation. "La majorité de ceux qui mènent une vie absurde ne sont pas encore conscients de ce malheur. C'est la vie qu'on les contraint à mener qui les empêche de percevoir qu'elle est absurde. Voilà pourquoi ils ne font rien contre elle. Mieux, même ce qu'ils font à côté de cette vie absurde est quelque chose qu'on fait à leur place, quelque chose qu'on leur livre. (...) puisqu'on les prive de leur autonomie, de la chance de devenir autonomes, ils restent aussi non-autonomes pendant leur temps libre. Ils s'acquittent de leur plaisir servilement, tout aussi servilement qu'ils s'acquittent de leur job."

"Organiser l'intimité jusqu'à s'y substituer. Produire une relation intime, tel est le défi du divertissement."

"Fabriquer de l'autre, offrir à l'individu des images qui maintiennent "l'homme privé de monde dans l'illusion qu'il en a toujours un". "Rien ne nous aliène à nous-mêmes et ne nous aliène le monde plus désastreusement que de passer notre vie, désormais presque constamment, en compagnie de ces êtres faussement intimes. (Günther Anders, L'Obsolescence de l'homme) Non pas seulement un monde livré à domicile mais un "autre" livré à domicile, déjà familier, et qui ne provoquera pas le désagrément d'un souci de soi manquant de complaisance."

"C'est là une lutte quotidienne de ne pas se laisser confisquer le temps propre par autrui ou par tout phénomène exogène."

"La télévision est devenue la table familiale, celle qui a pris le lieu et la place de ce rituel en l'inversant. "Ce que l'appareil représente et incarne, c'est précisément le décentrement de la famille, son excentration. Il est la négation de la table familiale. Il ne fournit plus un point de convergence à la famille mais le remplace par un point de fuite commun. (Günther Anders, L'Obsolescence de l'homme)"

(Gunther Anders, l'Obsolescence de l'homme) "... quand l'événement sous forme de reproduction prend socialement le pas sur sa forme originale, l'original doit alors se conformer aux exigences de la reproduction et l'événement devenir la simple matrice de sa reproduction".

"Mais Médée refuse la notion même d'autre et de sa liberté. Elle cache son impossibilité à s'individuer derrière le mal d'ingratitude dont elle accuse l'autre. Car à Jason, elle donnera tout, même ce qu'il n'a pas demandé. Et celui-ci croira recevoir, alors qu'il signe son interminable dette."

"Seulement si la colère peut s'apparenter à de l'autoconservation, la vengeance est un exercice de toute-puissance."

"Affronter sans cesse le manque est le chemin que chaque individu parcourt pour devenir ce qu'il est."

"Il faudrait qu'elle accepte de rire. Mais elle a choisi la tragédie. Le drame ne se choisit pas. La tragédie, oui."

"Médée se trompe de moyens et d'adversaires. Elle fait ce que La Rochefoucauld a si parfaitement décrit: "du bien pour pouvoir impunément faire du mal."

"Toute la perversion de Médée réside dans le mensonge qu'elle incarne. Elle donne pour s'offrir les moyens de détruire. Elle pratique la même toute-puissance que Cronos, mais là où le Titan choisit l'apparence du monstre, elle opte pour celle de la victime, plus difficile encore à dénoncer. Face au monstre, l'immédiat est plus dangereux. Mais la délivrance - si l'enfant en réchappe; c'est le cas de Zeus - est plus aisée, dans la mesure où le monstre n'a jamais fait figure de père. Zeus n'aura aucun mal à obtenir de Cronos ce qu'il n'a pu obtenir de lui, enfant, à savoir la fin de ses ignominies et la restitution de ses frères et sœurs. A l'inverse, Médée a été une mère. La douleur n'en est que plus grande. Si le mythe n'a laissé aucune chance aux enfants de Médée, c'est sans doute pour souligner métaphoriquement que leur délivrance était improbable, même s'ils devaient échapper à sa fureur. Pour panser le traumatisme et dépasser le brisement de cœur provoqué par la mère malade, il faudrait un temps infini que la vie ne possède pas. Médée n'est pas une simple figure de la destruction. C'est une figure de la trahison, celle-là même que Jason lui a imposée. Elle aussi a répété l'infamie subie."

"Le meurtre d'âme est l'effort délibéré pour priver l'individu de toute potentialité d'individuation."

"Devenir parent c'est offrir à un enfant la possibilité de s'autonomiser et de devenir lui-même un agent créateur."

"Si le processus d'individuation de l'enfant relève éminemment de ce qu'il a reçu de ses parents, il n'en demeure pas moins qu'il ne lui est pas intégralement redevable, dans la mesure où il a sa part à faire dans l'acquisition de ce qu'il reçoit. Le don, pour être fécond, pour déployer toute sa valeur, nécessite une part de création de la part de celui qui le reçoit. Nous naissons en dette mais nous nous en acquittons en parachevant le processus d'individuation, ce qui peut donner paradoxalement au parent attentif un sentiment d'ingratitude."

"Si la mort de l'autre, du "tu", provoque une telle douleur, c'est parce qu'elle fait disparaître et l'être aimé et le monde auquel il permettait l'entrée. Tout se ferme. Pour continuer à vivre, il faudra recréer de nouvelles portes et voies d'accès. Il faudra de nouveau viser le caractère irremplaçable des choses alors même que l'on sait leur évanescence. Construire de nouveau ce chemin, alors que l'on sait qu'il va disparaître, s'avère parfois insurmontable. On pénètre alors un autre monde: l'absence de monde. Le clos."

(Kant) "Qu'est-ce que les Lumières? La sortie de l'homme de sa minorité dont il est lui-même responsable. Minorité, c'est-à-dire incapacité de se servir de son entendement (pouvoir de penser) sans la direction d'autrui. Sapere aude! (Ose penser.) Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières."

"Si l'exploitation capitalistique génère si peu de révoltes, ce n'est pas parce qu'elle ne suscite pas de polémique, voire de rejets. Mais parce qu'elle capte, plus encore que les richesses, l'attention des individus. Les individus  sont distraits, divertis au sens pascalien, ils sont occupés, pleinement occupés à ne pas penser car la non-pensée est une jouissance. "La réussite du capital tient à ceci qu'il réussit chaque jour, pour chacun, à transformer "le temps presse" en "je n'ai pas le temps". Si les sujets ne sont pas dans la lutte c'est avant tout parce qu'ils n'ont pas le temps de la mener." (Bernard Aspe, L'Economie de l'attention). Du moins en sont-ils convaincus. C'est là où le capitalisme cesse sa parenté avec l'Etat de droit pour retrouver sa filiation avec l'exploitation de l'homme, l'esclavage n'étant ni plus ni moins qu'une captation répressive de l'attention alors que le XXIème siècle lui préfère les captations divertissantes. L'attention est par essence l'antichambre du souci de soi et des autres. Le capital l'a compris et l'instrumente régulièrement si bien que "faire attention à soi" est devenu un marché.  La société marchandise ce "temps pour soi" si bien que "faire attention à soi" est nécessairement coûteux. Ce temps qui nous a été confisqué, il faut l'acheter, le racheter en somme et l'occuper en payant encore une quelconque activité marchande de soin."

"La conquête du temps est pour la liberté son premier défi."

"En effet, percevoir non confusément l'injustice sociale n'est pas à la portée de tous. La prise de conscience de l'injustice sociale nécessite elle aussi le langage pour la penser. Sans les mots pour le dire, la conscience est comme paralysée, stoppée dans son éveil."

"Les dominés cessent de l'être lorsque le langage des dominants ne signifie plus rien pour eux."

"Le clivage n'est pas un simple refoulement: "Le clivage violent est une destruction d'une partie de la personnalité. (Mélanie Klein. Notes sur quelques mécanismes schizoïdes.) Il permet d'encaisser l'événement extérieur, autrement dit les effractions physiques et psychiques qui viennent de l'extérieur. Mais le moi n'est pas seulement divisé, il est endommagé. Le sujet subit mais est anesthésié par le fait qu'il a fait disparaître préalablement sa singularité. Sa personnalité niée, le faux self peut dès lors s'épanouir, du moins en donner l'illusion, et devenir après le manipulé le manipulateur."

"Et quand l'évaluation n'arrive pas à évaluer, elle met en accusation. Le procédé est bien connu avec la surenchère sécuritaire, liberticide: qui peut avoir peur des contrôles de police démultipliés, des surveillances électroniques ou sur le web, des contrôles au scanner... si ce n'est le fautif, le coupable, celui qui se reproche quelque chose? L'évaluation permet donc de criminaliser, de mettre dans le soupçon tout travailleur, tout individu et d'en faire un ennemi civique mettant en danger la valorisation même du groupe."

"La terreur parvient à organiser les hommes de telle manière qu'ils n'existent plus au pluriel, mais seulement au singulier comme s'il n'y avait plus sur terre qu'un seul être humain gigantesque dont les mouvements coïncideraient, en toute certitude et de manière prévisible, avec le déroulement d'un processus automatique et nécessaire de la nature ou de l'histoire. La terreur veut accélérer la vitesse de ces processus dont le déroulement est en lui-même nécessaire pour l'amener à un régime qu'elle ne pourrait atteindre sans l'aide d'une humanité organisée sous la forme d'un seul être (Hanna Arendt, Idéologie et Terreur). Comprendre le lien d'acier de la terreur, c'est comprendre comment la terreur met de l'acier à la place du lien. L'individu ne peut plus faire lien, il est enserré par l'acier qui le ceint. A l'instant même où il pense, se met à penser l'individuation possible, il se brise sous l'acier, et ce qui lui fait face, ce n'est pas l'individuation possible, c'est l'isolement absolu. Autrement dit, le pouvoir opère par la capacité d'ôter la force d'individuation propre de ceux qu'il cherche à soumettre. Petit à petit, même s'il souhaite le faire plus vite encore, chacun est persuadé de son impuissance et de son isolement. Il est seul, et croit que chacun est seul et contraint de procéder comme lui-même procède."

"Dans la solitude, je ne suis jamais seul, écrit Arendt; je suis avec moi-même, et ce moi-même qui ne peut jamais être physiquement interchangeable avec tel autre est également tout un chacun. Une pensée solitaire est précisément une pensée dialogique, et en communauté avec tout le monde."

"Or, pour devenir machine, pour devenir chaînon, pour devenir remplaçable, il faut être persuadé de son impuissance d'agir librement."

"Persuadé de n'être rien de singulier, d'être (même pas) un parmi d'autres, comment le rouage pourrait-il ressentir un sentiment de responsabilité?"

"En ce sens, le justice est toujours un processus de resubjectivation dans la mesure où elle transforme le rouage en sujet. Certes, il peut y avoir des circonstances atténuantes. Il n'empêche que la dynamique première de la justice est de resubjectiver l'individu, notamment lorsqu'il a consenti à sa désubjectivation, de façon consciente ou inconsciente."

"Par ailleurs, si le pouvoir totalitaire se maintient, c'est parce que les dominés en partie y consentent, autrement dit, valident le mensonge par leur non-remise en cause de celui-ci. Dès lors, si le pouvoir doit être renversé, c'est nécessairement aussi de l'intérieur, tant les principales victimes du pouvoir sont également ses principaux relais. Leur endoctrinement consolide le pouvoir."

"Le mal totalitaire est une figure de la normalisation. Eichmann possède bien une "mauvaise conscience": celle de ne pas exécuter les ordres correctement. Il est très attaché à l'idée de "bonne société" et de sa reconnaissance par celle-ci, notamment en termes de carrière. Jusqu'à la fin, il a cru à la "bonne société". C'est cela aussi l'étendue de l'effondrement moral. A la question du tribunal: "De quoi vous souvenez-vous?", la réponse d'Eichmann sera sempiternellement la même. Il n'évoquera jamais l'Histoire, jamais la catastrophe de la raison qui se joue sous ses yeux. "Eichmann se souvenait assez bien, écrit Arendt, des tournants décisifs de sa propre carrière mais ceux-ci ne coïncidaient pas nécessairement avec les tournants décisifs de l'Histoire."

"Lutter contre le pouvoir, son idéologie, ses relais de la domination -dominés et dominants- nécessite l'action, et la première d'entre toutes, le principe d'individuation."

"... le capitalisme se repaît d'individus endommagés."

"Annihiler l'idée même de volonté, tel est d'ailleurs le projet capitalistique qui a pour but de produire le désir."

"Au-delà du don qu'il peut sembler être, l'enseignement est toujours une lutte: s'obliger à transmettre, faire face à la résistance de l'autre qui croit savoir déjà, qui ne veut pas apprendre davantage ou autrement, qui ne sait pas ce qu'apprendre signifie, et soi-même devoir sans cesse remettre en cause ce que l'on croit savoir et ce que l'on croit devoir transmettre, sans cesse aussi veiller à ce que son désir de transmettre ne disparaisse pas."

(Kant) "Ordinairement les parents élèvent leurs enfants seulement en vue de les adapter au monde actuel, si corrompu soit-il. Ils devraient bien plutôt leur donner une éducation meilleure, ainsi qu'un meilleur état pût en sortir dans l'avenir."

"La discipline, à terme, c'est plus de vitesse, d'efficacité pour soi. Moins de fatigue aussi, moins d'épuisement. C'est un sens de la mesure au service de l'action, la sienne."

"C'est là le travail de l'enseignant: ouvrir le temps, transformer cette simple heure en rencontre sensorielle, existentielle, informationnelle. Faire qu'en une heure, soudain, il s'est joué quelque chose d'autre, un début d'avènement mature, une envie de destin, un désir de soi, pas nécessairement en termes de vocation, mais en termes de rencontre. C'est cela enseigner: étirer le temps pour que surgissent les prémices de l'individuation."

(Marcel Gauchet, La Démocratie contre elle-même) "L'humanité n'avance qu'en se vouant aux problèmes qu'elle est incapable de résoudre."

(Marcel Gauchet, La Démocratie contre elle-même) "A force de vouloir qu'il n'y ait pas de rapport entre ce que j'étais hier, ce que je suis aujourd'hui et ce que je pourrai être demain, il finit par naître une incertitude radicale sur la continuité et la consistance de soi."

(La Rochefoucauld) "L'intérêt parle toutes sortes de langues, et joue toutes sortes de personnages, et même celui de désintéressé."

"La modernité est le monde de l'individualisme qui fait le malin quand l'individuation demeure fébrile."

"Une des conditions de l'utilisation des ressources naturelles est de laisser autant que l'on a pris."

"Au passage, il importe de comprendre - et c'est là la part que l'individuation partage avec la nature - que l'humanité n'est pas assimilable à l'homme. L'humanité est ce qui résulte de la réconciliation de l'homme avec la nature. Sans celle-ci, l'homme est condamné à sa survie et à son mode "politique" afférent, la barbarie. L'exploitation qui s'abat sur l'environnement est toujours le signe d'une exploitation plus sociétale."

"Pour garder sa mainmise, la violence a besoin de légitimité et de convaincre les victimes qu'elles lui doivent quelque chose. Et si possible quelque chose qu'elles ne pourront jamais payer, manière de les asservir durablement."