20 juillet 2016

Gisèle Halimi. "Ne vous résignez jamais". 2009. Extraits.


(Victor Hugo) "Car le plus lourd fardeau c'est d'exister sans vivre..."

(René Char) "Hâte-toi, ami, car l'avenir est rare..."

"Car je sais aujourd'hui que contrairement à l'enseignement stoïcien - Change tes désirs plutôt que l'ordre du monde - le refus de se résigner peut stopper la machine grinçante du malheur. Et la lancer sur d'autres rails."

"Simone de Beauvoir note, dans "La Force de l'âge", que la littérature apparaît lorsque quelque chose dans la vie se dérègle. Pour écrire, dit-elle, (...) la première condition, c'est que la réalité cesse d'aller de soi."

"... la blessure de l'injustice avait libéré en moi une force insoupçonnée."

"L'exercice d'un droit implique souvent discipline, rigueur (à l'égard de soi-même notamment) et devoirs (comme citoyenne et comme femme)."

"Le désir d'enfant est-il naturel? Les femmes sont-elles habitées dès leur puberté par ce qu'il est convenu d'appeler l'instinct maternel? En fait, la société, même moderne, même si elle ne l'avoue pas explicitement, considère qu'une femme sans descendance est une femme inaccomplie. On plaint la femme stérile, on ne croit guère au choix de la nullipare. La littérature, les conventions sociales, les lois ont fabriqué le stéréotype de la mère que l'on met sur un trône, auréolée de son abnégation et de son oubli d'elle-même, caractéristiques intrinsèques de la maternité. Et moteurs indispensables d'une société marchande (et, dans le passé, guerrière)."

"La chronique des faits divers - longue et entêtée - relate tous les jours l'horreur criminelle de certaines mères. Abandons, complicités de viols et d'agressions sexuelles, infanticides, congélation ou crémation de cadavres de nouveaux-nés...
La vie dément ainsi l'existence de tout instinct spécifique chez celles qui procréent. Une mère peut aimer ou ne pas aimer son enfant. Aimer davantage l'un que l'autre. Aimer un peu, beaucoup, passionnément. Et comme dans tout amour, aimer certains jours plus que d'autres.
Etat des lieux aujourd'hui dans le monde: pauvreté pour 70% des femmes, sida endémique, guerres ethniques, chômage... Un avenir sombre pour les nouveaux venus sur notre Terre. Les chances de s'accomplir paraissent minces pour 80% d'une population vivant sur une planète en danger. Fin du monde programmée? Il n'importe. Les femmes, à quelques exceptions près, veulent être mères. Et la science leur offre, à l'infini, de nouvelles chances.
Epousées, pacsées, dans une aventure passagère ou célibataires, elles sont en quête d'enfants. Même s'il faut les fabriquer dans des tubes à sperme (souvent congelé!), parcourir océans et continents, trouver un ventre à louer ou un donneur de spermatozoïdes tout-terrain.
Je sais. Mon propos peut surprendre et même choquer les jeunes femmes en mal de maternité. Les autres, en bout de parcours, qui analyseraient avec lucidité le complexe affectif, y réfléchiraient.
Comme d'autres encore, débarrassées des tabous bibliques et du conditionnement social. Elles se demanderaient, peut-être, si l'on doit donner la vie sans avoir, au préalable, construit de vraies raisons de vivre. Pour elles-mêmes et pour l'enfant à naître. Clairement. Afin que le bilan de l'expérience soit net d'idées reçues.
Il faut refuser les attitudes convenues, se livrer sans autocensure et avec un certain courage au scalpel, souvent douloureux, de la sincérité.
Questions à l'état brut: un enfant. Pourquoi? Pour qui? Continuer le monde? Sauver l'humanité souffrante? Se continuer soi-même? Combien de futures parturientes ont-elles ainsi philosophé avant d'accoucher? Pour celles qui croient au ciel, formule magique pour l'au-delà. Mais celles qui n'y croient pas, sont-elles assurées de l'importance de laisser des traces - leurs traces - après la mort?
La maternité se pose comme un destin pour la femme, même si elle peut aujourd'hui (du moins dans une partie du monde) la concevoir comme un choix. Et si d'autres voies lui sont concédées, elles apparaissent toujours comme des substituts complémentaires. Des voies accessoires ou dépendantes du seul choix existentiel: la maternité.
Tout dans la nature, tout dans nos sociétés incite à la reproduction. La femme et son corps (utérus), le couple et ses gamètes, tout un potentiel biologique de plus en plus étudié, valorisé.
Quant au quotidien sociétal, l'enfant y règne bien avant de naître. Dans tous les domaines - économie, éducation, littérature, publicité, morale, psychanalyse (liste non exhaustive) -, il figure comme la référence prioritaire. La projection d'un futur quasi universel - être mère - s'impose ainsi aux adolescentes.
Elles ne choisissent pas, elles suivent. Et, intériorisant ce "destin" commun, elles finissent par se croire habitées par un "instinct" - on le leur a tellement expliqué - qui fera loi: l'instinct maternel."

"Refuser la maternité comme seul horizon, c'est déjà s'engager dans une démarche de liberté."

"La demande naît souvent d'une rupture intérieure et de la volonté de la vivre dans une autre rupture commune, celle du féminisme."

"Je voudrais en convaincre les jeunes femmes. Leur indépendance économique construit le socle concret de leur libération, le moyen de sortir de la vassalité "naturelle" où les enferme notre société. De plus, cette indépendance sécrète une vraie jouissance personnelle, elle opère même des miracles. Les accidents de parcours blessent mais ils ne déstabilisent pas. A aucun moment, ils ne masquent l'horizon."

"J'avais remarqué qu'un homme (d'un certain niveau) est souvent attiré par une femme libre, indépendante économiquement. Mais que, consciemment ou non, il n'a de cesse, plus tard (quand la passion s'en est allée...) que de rétablir l'asymétrie de leur relation. Ce qui paraît paradoxal. Il plaide alors pour l'existence d'un couple fusionnel."

"Isabel Larguia, sociologue cubaine, l'exprime dans une définition implacable: "L'attribution des tâches domestiques aux femmes a toujours semblé aux hommes comme une de leurs caractéristiques sexuelles secondaires."

"Pour continuer de dominer les femmes, le patriarcat a besoin de la perpétuation de schémas infériorisants et d'images dégradantes."

"Tout mouvement révolutionnaire semble devoir obéir aux mêmes règles. Le mouvement noir, le mouvement féministe, le mouvement écologiste. Tous dégénèrent quand ils se coupent de leurs racines sociales, de leurs choix économiques, de leurs sources culturelles."

"Me revenait en mémoire la question rituelle censée conclure les interviews.
- Et maintenant, que diriez-vous aux jeunes femmes d'aujourd'hui? Quels conseils leur donneriez-vous?
Dans un premier mouvement (agacé), je me cabrais: - Personne ne m'a conseillée, personne ne m'a aidée. J'ai vécu, j'ai lu, j'ai agi..."

"Il est peu de vertu plus triste que la résignation, dit Simone de Beauvoir. Elle transforme en phantasmes, en rêveries contingentes, des projets qui s'étaient d'abord constitués comme volonté et comme liberté.
J'ajouterai qu'elle simplifie à outrance le quotidien, l'aplatit, le déforme, et tout - discrimination, injustice - se fond alors dans l'invisibilité. Même le malheur. Telle est la triste force de l'acceptation comme règle de vie."