28 août 2016

Doris Lessing. "Les carnets de Jane Somers. Journal d'une voisine." 1983. Extraits.


"Réfléchir... il ne s'agit pas tant de réfléchir que de laisser reposer les choses dans sa tête pour faire le tri. Si l'on fait cela sans se presser, il en résulte des conséquences surprenantes. Par exemple, que vos idées ne sont pas celles que vous croyiez."

"Elle est ambitieuse, impatiente, alors qu'il faut savoir laisser les choses se faire."

"Il va falloir que je regarde cela de plus près, a-t-elle dit. Et j'ai compris qu'il n'en serait plus jamais question. Oh! je la connais bien, cette expression, celle de quelqu'un qui a décidé par-devers soi de ne rien faire, tout en se donnant l'air d'être parfaitement compétent."

"Jan, nos choix sont faits bien avant que nous n'en prenions conscience."

"Je ne sais que trop pourquoi nous avons besoin d'enjoliver notre histoire. Il serait intolérable de supporter tout le poids de la vérité, si dure et si pénible."

"Alors pourquoi est-ce que j'écris des romans? C'est parce que la vérité est intolérable, voilà tout!"

   "J'ai toujours bien aimé me retrouver avec une amie, pas avec toute une bande de gens qui se réunissent parce qu'ils ne savent pas où aller."

"La solitude, qui est un don du Ciel, suppose la santé, ou du moins quelque chose qui y ressemble. Quand je me réveille le matin, je sais que je suis capable de faire mes courses, la cuisine, le ménage, que je saurai me brosser les cheveux, faire couler l'eau de mon bain, et y tremper... Et maintenant je salue chaque journée en me disant: "Quel privilège inouï, quel bonheur merveilleux, sans prix, que je n'aie besoin de personne pour m'aider tout au long de cette journée, que je puisse tout faire moi-même."

"- En tout cas, pour ce qui est du romantisme, vous êtes orfèvre, déclare Michael, en brandissant les épreuves de Modistes de Marylebone, que tout le monde, au bureau, dévore avec avidité. Mais pourquoi ne pas avoir écrit sur ces femmes un roman sérieux? Elles étaient honteusement exploitées, s'écrie-t-il.
- Je vous laisse le soin de le faire. A mon avis, la vérité est intolérable, nous ne la supportons pas, il faut l'embellir.
- Quelle lâcheté!
Mais lorsque je lui ai communiqué les épreuves de mon ouvrage sérieux, Changement de modes, il ne l'a pas lu. Je sais que c'est parce qu'il tient à me ranger dans une certaine catégorie: celle des réactionnaires sur le retour, incapables d'affronter la réalité."

"C'est un pur produit des années 60. Du travail bâclé, pas de discipline, tout a été trop facile pour eux."

"Pourquoi ne me dites-vous pas ce que je dois faire de façon que je puisse vous en faire porter la responsabilité?"

"Les relations avec ceux qui sont privés de tout font peser sur nous une énorme culpabilité. Ils ont tant de besoins et nous avons si peu de choses à leur offrir.

"Assise à côté d'elle, je tiens sa main, je me dis qu'elle devrait être au sein d'une grande famille aimante, suffisamment élastique pour s'élargir ici ou là afin de l'englober; ce sont, bien sûr des sottises. Autant dire que lorsqu'elle était enfant, elle aurait dû être aimée intelligemment par des parents raisonnables, que sa mère n'aurait pas dû mourir quand elle avait quinze ans, et qu'elle avait le droit, au cours de toute sa longue vie, de jouir de la santé, la richesse et la sagesse. Quand je prétends qu'une vieille femme comme elle devrait, en toute équité, au moment de mourir, jouir de certaines choses, je récuse la souffrance, l'injustice, la douleur - bref, je nie la condition humaine."

"- Je suis si en colère, dis-je, si en colère que j'en crève.
- Je le vois bien.
- Si je cesse d'être en colère, je vais crier et hurler.
- Excellente idée.
- En attendant, je suis en colère.
- Du moment que tu sais contre qui, ça va, a déclaré ma nièce Jill, en sortant de la pièce pour me faire une bonne tasse de thé."