01 septembre 2016

Marie Cardinal. "La clé sur la porte." 1972. Extraits.


"Le fric pourrit, c'est une vérité première. L'argent inutile fausse tout. La course au pognon rend aveugle. Les enfants deviennent un capital dans lequel on investit des sommes énormes gagnées à la sueur de son front, au prix de bagarres âpres et rudes contre les autres toujours plus nombreux qui briguent les mêmes avantages, le même poste, la même place. On commence par trouver son trou puis à l'installer, à l'agrandir, à l'embellir. On y tient les enfants bien au chaud, on se dispute pour qu'ils bouffent bien, qu'ils soient bien vêtus, bien instruits. Dans l'amour qu'on a pour eux, il y a une bonne part d'attendrissement sur soi-même d'avoir tant lutté pour les voir enfin comme ils sont à douze ans au lycée: délurés, au courant, à la mode, en bonne santé, suivant leur cahin-caha. Ils passeront leur bachot, ils deviendront ingénieur, ou chirurgien, ou cadre, ou chef de chantier, ou chef de bureau. Ils iront encore plus loin que leurs parents dans le confort, le luxe. On voit se profiler à l'horizon, d'une façon presque tangible, grâce à ces petits capitaux à deux pattes, le paradis américain: la machine à laver la vaisselle, la cireuse électrique, la belle auto, le yacht et l'apothéose des Bahamas. Pourquoi pas? Ah! un jour on sera bien récompensé de nos efforts!
On est devenu si âpre au gain, si rude, qu'on a oublié l'amour désintéressé.
L'année suivante le petit commence à se traîner au lycée ou sinon sur le chemin entre le lycée et la maison. Encore une année et c'est le mutisme ou la fugue, ce qui revient au même. On a perdu le contact. On n'y comprend rien. Alors on achète le Solex, la voiture, on donne de l'argent, on paie n'importe quoi. Rien n'y fait. Les parents auxquels cela n'est pas encore arrivé rentrent la tête dans les épaules, accroissent la surveillance et la discipline. C'est le contrôle constant. C'est la guerre.
Adieu la friteuse électrique et les palmiers qui ombragent la plage de corail!
C'est trop injuste! Mais qu'est-ce qu'ils ont ces jeunes-là? On leur a tout donné, on a tout fait pour eux."

"La famille est, généralement, un carcan qui pèse lourd, qui blesse les jeunes et les adultes. Dans la sphère hermétiquement close de la famille traditionnelle, les êtres humains ressemblent à des mouches qui se cognent partout, s'épuisent à essayer d'aller vers la lumière."

"Leurs enfants comme de la marchandise. Ils enragent qu'on ne mette pas l'étiquette N°1, N°2, N°3, N°4, etc,. Ils pourraient enfin pousser cette gueulante bien connue, qui les faisait frémir: "Vingt-quatrième sur vingt-sept, c'est une honte, tu finiras dans le ruisseau." Ou bien alors, ils pourraient étaler ce baume sur leur médiocrité, lancer comme un drapeau qui les protégerait, chez le boucher ou au bureau: "Mon fils est troisième sur trente-deux."
Leur impuissance étalée comme les plaies des mendiants indiens: "Depuis qu'il n'y a plus de punitions au lycée nous ne les tenons plus!" "Comment vérifier son travail s'il n'y a plus de notes?"
Je me souviens très bien d'un système que j'avais mis au point avec quatre plumes Malla accrochées à un porte-plume par un système d'élastiques. Cela me faisait écrire quatre fois la même chose et divisait de ce fait par quatre le nombre de lignes de punition, dans le genre: "A l'avenir je m'abstiendrai de parler pendant le cours de mathématiques:" Je ne prêtais aucune attention à ce que j'écrivais. Aucune. C'était plutôt le système d'amarrage de mes plumes qui m'inquiétait. Je n'ai pas le souvenir qu'une punition de ce genre m'ait servi à faire autre chose qu'à dissimuler mieux. Je ressens encore la fureur qui me prenait de voir les belles heures d'un après-midi de congé filer à écrire ces idioties. Je ne pensais pas que je ne recommencerais plus. Je pensais que j'allais trouver un truc pour faire pareil sans me faire piquer. J'apprenais l'hypocrisie et la dissimulation."

"Toujours les mots comme des moustiques, comme des balles de jongleur. Quand on sait bien les manipuler on en prend un tout simple et puis, selon l'intonation qu'on y met ou sa place dans la phrase, on en fait une flèche empoisonnée."

"Si on n'aime pas la société on lui tourne le dos mais on ne reste pas en face à la contempler et à faire des commentaires sur sa débilité. C'est vraiment lui donner trop d'importance."

"Je n'ai été vraiment libre qu'après la mort de ma mère. J'avais trente-huit ans. Finalement, on perd très tard ses parents. J'ai quarante ans passés et je me suis rendu compte que peu de gens de mon âge sont orphelins. J'ai observé des changements considérables chez des gens de cinquante ans et plus qui perdaient leurs parents. C'était toujours, plus ou moins consciemment, une ouverture, une libération."

"- Tu dramatises. Ta mère a été maladroite et peut-être qu'elle ne t'a pas aimée comme tu le voudrais. Mais ta mère, c'est pas l'univers. Repousse-la comme elle t'a repoussée. Essaie de t'entendre avec elle et si tu n'y arrives pas, envoie-la balader. Tu ne vas pas la traîner toute ta vie, tu as autre chose à faire. Dis-toi que tu as de la chance de savoir que tu n'étais pas désirée par tes parents. Les autres, et il y en a beaucoup, tu sais, qui se demandent d'où vient ce malaise entre leurs parents et eux, qui n'arrivent pas à comprendre, qui ne sauront jamais, qui croiront que les parents c'est ça, des gens très gentils mais indifférents, des gens très égoïstes, des gens qui ne savent pas aimer. Alors qu'ils sont simplement des enfants qui sont venus par hasard pour encombrer des gens qui ne les attendaient pas."