dimanche 23 octobre 2016

Elizabeth George. "Une avalanche de conséquences". 2016. Extraits.


(Jeanette Winterson) "Le passé est si difficile à déplacer. Il nous suit comme un chaperon, s'élevant entre la nouveauté du présent et nous - la nouvelle chance."

"Une voix de femme répondit, ou plutôt aboya: "L'ordre naturel des choses? Mais mon bon monsieur, depuis le temps des troubadours, la civilisation occidentale pousse les femmes à croire qu'un jour un prince viendra. Rien n'est plus antinaturel, mais ce concept a permis de maintenir les femmes dans la soumission et l'ignorance. Elles ont tout accepté, même de se bander les pieds ou de se faire ôter des côtes pour avoir une taille de fillette de cinq ans... Tout ça pour plaire aux hommes. On nous propose de nous injecter des produits pour préserver nos visages des rides, de nous mouler dans des vêtements qui nous serrent le ventre comme un boa constricteur, de nous teindre les cheveux pour rester jeunes à jamais et de marcher avec des chaussures dont l'inconfort n'a pas d'égal dans l'histoire de l'humanité, tout ça afin d'éveiller d'étranges fantasmes chez les hommes qui se font lécheurs de pieds, suceurs d'orteils et, soyez-en certain, amateurs de fessée."
L'animateur gloussa bêtement. "Pourtant les femmes sont volontaires. Personne ne les y oblige. Elles dépensent des sommes folles, dans l'espoir de...
- Il n'y a pas d'espoir qui tienne. C'est ce que j'essaye de démontrer. C'est un comportement acquis en vue d'un résultat dont on les a convaincues qu'il était nécessaire.
- Les femmes ne sont pas des automates, madame Abbott. Peut-on dire qu'elles participent de leur plein gré... à leur... esclavage? Sûrement pas.
- A quoi se réduit le choix d'une femme quand elle est bombardée d'images qui façonnent son point de vue sur le monde? Il lui suffit d'ouvrir un magazine ou d'allumer la télé. Dès la petite enfance, on lui répète qu'elle ne sera rien sans un homme à son côté et moins que rien si elle n'affiche pas, six mois après avoir mis le grappin dessus, ce qu'on appelle maintenant un baby-bump. Comment a-t-on pu inventer un mot aussi stupide? Une bosse-bébé! Et pour obtenir tout ça, elle a intérêt à garder un teint de pêche, des dents blanches, des cils longs, fournis et maquillés. Quand elle sort de chez elle le matin, elle doit se tenir prête à trouver sur le pas de la porte son prince avec une brassée de roses.
- Vous avez été mariée deux fois, madame Abbott. Serait-il envisageable que votre position actuelle s'explique par l'amertume liée à ces deux échecs?
- On peut l'envisager, en effet. Mais on peut aussi envisager que les écailles me soient tombées des yeux après cette immersion dans la vie conjugale. Elle m'a fait comprendre que les femmes choisissent aveuglément d'être épouses et mères pour se conformer à un désir de réussite sans rapport avec leur désir intime. Elles donnent la priorité aux besoins des autres au détriment des leurs, un état des choses qui assure depuis la nuit des temps la domination des mâles. Moi, je dis que les femmes doivent pouvoir choisir en toute connaissance de cause.
- Avec l'idée qu'il n'y a pas de fin heureuse?
- Croyez-moi, la première fois que Cendrillon a entendu le prince péter, elle a tiré la chasse sur le traditionnel "ils furent heureux et eurent beaucoup d'enfants."

"- Il n'y a pas de règle en amour, Barbara. L'amour n'a besoin ni de serment ni de paperasse pour être profond. Et quand l'être aimé n'est plus là, il n'est plus là, alors que les sentiments, eux, sont toujours aussi intenses. Mais ils n'ont plus rien pour les recueillir. Voilà pourquoi c'est si dur. Continuer à vivre dans ces conditions exige un effort de volonté gigantesque."

"Misère! se dit-elle. Il y avait trop de douleur dans le monde. Comment parvenait-on à vivre jusqu'à un âge avancé?"

"... il avait commencé à craindre, ou à espérer... et il s'était demandé comment il en était arrivé à confondre la peur et l'espoir."

"Jusqu'où les gens peuvent-ils aller pour justifier à leurs propres yeux les horreurs qu'ils commettent?"

"- Puis je me suis dit qu'il nous arrive à tous d'aller trop loin dans nos propos, comme si on baissait la garde face à dame Folie. Nous sommes tous coupables d'avoir abouti un jour ou l'autre à une conclusion erronée."

"Elle tourna les pages tristement en admirant son talent de paysagiste. C'était une de ces cruautés dont la vie avait le secret: à cause de ses problèmes, il n'avait pas pu l'exploiter pleinement."

"On est aussi malade que nos secrets."

"J'attendais que tu mettes ton passé de côté, alors que ton passé est ce qui t'a créée en premier lieu."

lundi 3 octobre 2016

Doris Lessing. "Une histoire pas très jolie". Nouvelle. 1993. Extraits.


"Althea et Muriel restèrent ensemble, l'une pleurant et parlant, l'autre écoutant, ne s'interrompant que quand les enfants entraient, toute cette journée-là, et tout le lendemain, et plusieurs jours encore. Car Muriel comprenait que c'étaient les mots et les larmes qui comptaient, et non ce qui se disait: bientôt l'énergie de la souffrance, la tension du conflit s'épuiseraient, minimisant toute l'affaire."

"Nous avons besoin de nous sentir tristes, anxieux, soucieux, joyeux, désespérés, ravis. J'éprouve. Tu éprouves. Ils ont éprouvé. Nous éprouvions... Si nous n'éprouvons rien, comment pouvons-nous croire qu'il nous arrive quoi que ce soit?
Et comme aucun de nous n'éprouve autant de choses qu'on nous a dit qu'il le fallait pour nous révéler profonds et sincères, heureusement qu'il y a la télévision pour nous faire voir d'autres gens ressentir les émotions à notre place. Alors, dites-nous, madame, qu'avez-vous éprouvé en croyant que vous alliez mourir là, brûlée? Pendant ce temps, les téléspectateurs psalmodieront notre acte de foi à tous: J'éprouve, donc je suis."

"Les événements à venir projettent leur ombre à l'avance. Ne le sens-tu donc pas?"

Doris Lessing. "Rapport sur la ville menacée". Nouvelle. 1993. Extraits.


"... cette espèce présente la singularité, alors même qu'elle fait la guerre où s'y prépare, de se croire éprise de paix..."

"C'est qu'ils peuvent faire cohabiter dans leur cerveau plusieurs croyances contradictoires sans s'en apercevoir. Cela explique pourquoi l'action rationnelle leur est si difficile."

"L'infinie variété de leurs activités orales ou verbales est grande consommatrice d'énergie vitale. L'exposition d'un problème les apaise ou les soulage mais, cela fait, il ne leur reste plus guère d'énergie pour agir suivant leurs formulations verbales. Nous avons même conclu que, pour eux, le seul fait d'énoncer un problème ressemblait à une solution..."

"L'aptitude à définir les opinions et à les différencier de celles des autres gens constitue une part importante de leur éducation. Lorsque deux de ces créatures se rencontrent pour la première fois, elles entreprennent de déterminer quelles sont les opinions de l'autre, et ne se tolèrent l'une l'autre qu'en fonction du résultat. Les opinions dénuées de stimulation, ou facilement tolérées, sont également connues sous le terme d'"idées reçues". Cela signifie qu'une idée ou un fait a reçu l'approbation d'une forme d'autorité ou d'une autre. L'expression s'emploie ainsi: "C'est une idée reçue.", "Ce sont des idées reçues." Cela n'implique pas nécessairement que l'idée ou le fait ait servi de point d'appui à une action ou que le comportement ait été modifié. Une idée reçue est surtout une idée devenue familière, qui n'éveille plus d'hostilité ni de peur. Voici à quoi l'on reconnaît l'individu instruit: il a passé de nombreuses années à absorber des idées reçues, et se trouve en position de pouvoir les répéter. Les gens qui ont absorbé des opinions à contre-courant des idées reçues en cours suscitent la méfiance et se voient qualifier d'originaux. Cela s'applique particulièrement aux femmes et aux jeunes."

"... une société condamnée à une catastrophe, lorsqu'elle est incapable de s'y préparer, ne peut s'attendre à voir survivre que ceux déjà accoutumés au désastre et au chaos. Les citoyens dociles, ordonnés, soumis, peuvent s'attendre à tomber dès le premier choc. Mais les vagabonds, les criminels, les fous, les miséreux trouveront les moyens de survivre."