30 septembre 2017

Beatrice Masini. "L'aquarelliste". 2012. Extraits.


"Elle ne sait. Ne sait si c'est cela, l'amour: ce frottement d'étoffes, cette friction chaude et âpre, et ces doigts, des doigts partout, des mains qu'elle n'a pas apprises et qui s'aventurent où jamais une main étrangère ne s'est posée, une force, un effarement, vouloir et ne pas vouloir, ah, ici, et cela, où, quoi, pourquoi, et puis cette douleur, aiguë, déchirante, qui lui coupe le souffle et ne cesse pas, qui au contraire augmente, plus intense, plus insistante, une douleur sans pitié, une fouille de chair dans la chair, ah, non, pas comme ça, non, non, mais dire non est inutile et ne change rien, cependant qu'un autre elle-même, tranquille et posé, la regarde de très loin, les yeux pareils à deux lacs de compassion. Mais de la compassion pour quoi? Et si c'était vraiment cela? S'il fallait que ce fût cela? Elle ne sait pas, ne sait plus, et écoute encore la douleur qui s'imprime en elle, la cloue au mur, arrache de sa gorge un son dont elle ne veut pas, parce qu'il ne lui appartient pas: ce n'est pas une voix, ce n'est pas un rire et pas même un pleur, c'est un son horrible, de souffrance animale, animale et rien d'autre, et puis combien de temps cela va-t-il durer? Cela ne finira donc jamais? Et ensuite, quand enfin c'est fini, que les plis de sa robe retombent pour cacher sa blessure, cette question qui revient: c'est donc cela, l'amour? Cela, est-ce de l'amour?"

"En voyageant, elle est une autre: non celle qu'elle a toujours été, non celle qu'on attend et à qui l'on s'attend à l'arrivée. En suspens."

"Si tu crées, lui disait son père, ne t'arrête jamais sous prétexte qu'on te dit que le thé est servi."

"Comme toujours, donna Clara manifeste une tendance irrésistible à se placer au centre exact d'un cercle constitué du monde entier, un cercle dont son regard est le rayon et à l'entour duquel tout ce qui advient doit avoir un rapport avec elle, la faire briller, fût-ce d'une lumière réfléchie, et rebondir sur elle: une vague insolence consolidée par le rang social et par l'habitude."

"Désormais, elle a compris que dans cette maison, la vérité a tendance à surgir des fentes entre les rideaux et des vitres entrouvertes. Il suffit de le savoir. Somme toute, ce ne sont que des phrases malheureuses, d'importance minime. Mais douloureuses, comme ces petites blessures qu'on a dans la bouche et que la langue ne cesse d'irriter."

"Elle est comme une brodeuse qui travaille au coin d'une immense nappe: elle a sa surface à achever et la remplit de points qu'elle fait et défait, inlassable, sans savoir comment ce même motif pourra se multiplier et s'amplifier sur la toile destinée à draper une vaste toile."

"... la vie, en somme, va de l'avant, la vraie vie, celle qui ne brille ni n'étincelle, mais projette autour d'elle un rayonnement pâle et illusoire, comme la copie d'un bijou arboré par une dame qui garde l'original au coffre pour Dieu sait quelle occasion."

"Dommage qu'à y bien regarder cette grande différence soit au fond peu de chose; qu'elle ne soit pas contagieuse, et qu'on n'en puisse faire cadeau à autrui, bribe par bribe, comme le levain qui, d'une maison à l'autre, s'il est offert avec l'esprit qui convient, fait lever de la même façon des pâtes différentes. Mais quand on la possède, on la garde pour soi, cette faculté extraordinaire de changer les choses, de se changer soi-même; et quand on en est privé, alors on reste enchaîné, comme un chien qui ne connaît et n'aime que ce qu'il parvient à atteindre en tendant le cou. Elles sont jolies, les fêtes, si au matin nous sommes toutes des Cendrillons, prêtes à renfiler nos guenilles grises, armées de balais, pour nettoyer le monde des éclats des rêves avant qu'ils ne se fichent dans la plante des pieds, nous condamnant à une blessure à chaque pas."

"Tant qu'il s'attardera à l'ombre du grand chêne, il restera fragile comme un poussin."

"On doit trouver quelques avantages dans la candeur de la campagne, vous ne croyez pas? Elle nous invite à lui ressembler. A être ce que nous sommes."

"Peut-être est-elle sans défense, alors que l'autre est mieux armée; mais forte d'une simplicité et d'une droiture qui la font marcher quelques centimètres au-dessus de la fange: juste ce qu'il faut pour ne pas salir ne fût-ce que l'ourlet de sa robe."

"Maintenant que vous êtes allée à la Scala, on peut dire que vous êtes une Milanaise patentée, a plaisanté donna Clara le lendemain au déjeuner (...). Bianca a souri, pensant qu'elle n'a pas plus envie d'être milanaise que turcomane ou barbare, car elle possède son monde à elle et n'a aucun besoin d'emprunter celui d'autrui ni d'y être généreusement admise."

"Mais l'inspiration est partout quand l'âme est bien disposée."

"... la mémoire est si habile à recomposer les détails au bénéfice de l'utilité présente!"

"Est-il plus important de protéger son nid, de le défendre contre toutes les nouveautés et toutes les perturbations, ou de naviguer vers l'inconnu, en oubliant les liens qui, si puissants soient-ils, pèsent comme des ancres et accrochent à la vase?"

"... le printemps arrive toujours pour la première fois."

"L'erreur est de bercer ces sentiments comme une chose précieuse. L'erreur est de ne pas vivre la vie qu'on a sous prétexte qu'on aurait droit à une autre."

"Parfois, on perd le droit de dire non."

(Sénèque) "Souvent, le temps guérit les blessures que la raison ne sait pas soigner."

"Il fera comme ont toujours fait les nobles et les riches: ce qui lui plaît. Mais il y a aussi ceux qui ne peuvent choisir, et doivent faire comme ils peuvent."

"C'était si facile de croire tout savoir, de se sentir debout sur la pointe des pieds et au sommet du monde; puis, voilà que la bulle éclate: ce n'était pas le monde, c'était une illusion savonneuse pleine de couleurs aussi belles que fausses, et on tombe."