18 septembre 2017

Maylis de Kérangal. "Réparer les vivants". 2014. Extraits.


"Elle se lève, un mouvement brusque, sa chaise bascule en arrière - fracas sur le sol -, mais elle ne se retourne pas, se tient debout face à lui, une main posée à plat sur la table assurant un appui à son corps chancelant, l'autre pendue le long du corps, ils se regardent une fraction de seconde, puis un pas et ils s'étreignent, une étreinte d'une force dingue, comme s'ils s'écrasaient l'un dans l'autre, têtes compressées à se fendre le crâne, épaules concassées sous la masse des thorax, bras douloureux à force de serrer, ils s'amalgament dans les écharpes, les vestes et les manteaux, le genre d'étreinte que l'on se donne pour faire rocher contre le cyclone, pour faire pierre avant de sauter dans le vide, un truc de fin du monde en tout cas quand, dans le même temps exactement, c'est aussi un geste qui les reconnecte l'un à l'autre - leurs lèvres se
touchent -, souligne et abolit leur distance, et quand ils se désincarcèrent, quand ils se relâchent enfin, ahuris, exténués, ils sont comme des naufragés."
"Sean et Marianne sont installés côte à côte dans le canapé, gauches, intrigués bien qu'ébranlés, et, sur une des chaises vermillon, Thomas Rémige, lui, s'est assis, le dossier médical de Simon Limbres tenu entre les mains. Cependant, ces trois individus ont beau partager le même espace, participer de la même durée, en cet instant, rien n'est plus éloigné sur cette planète que ces deux êtres dans la douleur et ce jeune homme venu se placer devant eux dans le but, - oui, dans le but - de recueillir leur consentement au prélèvement des organes de leur enfant. Il y a là un homme et une femme pris dans une onde de choc, à la fois projetés hors sol et renversés dans une temporalité disloquée - une continuité que brisait la mort de Simon mais une continuité qui, comme un canard sans tête courant dans une cour de ferme, continuait, une dinguerie -, une temporalité dont la douleur tissait la matière, un homme et une femme concentrant sur leurs deux têtes la pleine tragédie du monde, et il y a là ce jeune homme en blouse blanche, engagé et précautionneux, préparé à mener l'entretien sans brûler les étapes, mais qui a déclenché un compte à rebours dans un coin de son cerveau, conscient qu'un corps en état de mort encéphalique se dégrade, et qu'il faut faire vite - pris dans cette torsion."
"... il faut en passer par la brutalité de ces phrases dépliées comme des slogans sur des banderoles, il faut en passer par leur charge massive, leur matière contondante, les entretiens où traînasse l'ambiguïté sont des nasses de souffrance,..."
"... toute forme de connaissance contenait sa part de transgression,..."
"... Claire les considère dans un mélange d'impatience et de réticence - la matière même du sentiment qui la travaille depuis un an déjà, et l'autre nom de l'attente."