jeudi 22 février 2018

Elena Ferrante. "L'enfant perdue. L'amie prodigieuse IV". 2014. Extraits.


"Accepter qu'être adulte, c'est arrêter de se montrer, c'est apprendre à se cacher jusqu'à disparaître?"

"Comme il était merveilleux de franchir les frontières, de se glisser dans d'autres cultures et de découvrir la nature provisoire de ce que j'avais cru être définitif!"

"Même au sein d'un couple qui s'aime, bien des paroles demeurent indicibles, et le risque est grand que d'autres personnes les prononcent, provoquant la destruction de ce couple."

"Voilà, me disais-je, le couple cède, la famille cède, l'ensemble des carcans culturels cède, toute possibilité d'accommodement social-démocrate cède, et en même temps chaque chose essaie de prendre violemment une autre forme, jusqu'alors impensable:..."

"... les explications linéaires sont presque toujours des mensonges."

"... l'amour finissait seulement lorsqu'on était capable de reprendre ses esprits sans crainte ni dégoût,..."

"J'ai eu tort d'écrire comme je l'ai fait jusqu'à présent, en couchant sur le papier tout ce que je sais! Je devrais écrire comme elle parle, en laissant des abîmes, en jetant des ponts qui resteraient inachevés et en obligeant les lecteurs à fixer le courant:..."

"Peut-être que chaque relation avec un homme ne fait que reproduire les mêmes contradictions, y compris, dans certains milieux, les mêmes réponses complaisantes?"

"... il a la pire des méchancetés, celle des gens superficiels."

"La découverte des tromperies, murmura-t-il, si ça arrive pas au bon moment, ça sert à rien; quand on est amoureux, on pardonne tout. Pour que ces trahisons aient un véritable poids, il faut qu'il y ait un peu de désamour d'abord."

"Mon métier, c'est de coller les faits les uns aux autres avec des mots jusqu'à ce que tout semble cohérent, même ce qui ne l'est pas."

"De toute façon, les vrais intellectuels, il y en a très peu. La plupart des gens cultivés passent leur vie à commenter paresseusement les idées des autres. Leur énergie est principalement consacrée à exercer leur sadisme pour contrer tout rival potentiel."

"Lila a raison, on n'écrit pas pour écrire, on écrit pour faire mal à ceux qui veulent faire mal. La douleur des mots contre celle des coups de poing et de pied, et contre les instruments de mort. Pas une grande douleur, mais une douleur quand même."

"La seule chose qui pouvait la distraire, si j'ose dire, c'était un autre motif de souffrance. Une douleur nouvelle agissait sur elle comme une sorte d'antidote. Elle devenait combative, déterminée, comme une personne qui sait qu'elle va se noyer mais qui, malgré elle, remue bras et jambes pour rester à la surface."

"... une mystérieuse connexion s'établit parfois entre nos circuits mentaux et les événements dont l'écho s'apprête à nous parvenir,...

"... malgré mon dégoût pour cette violence que nous connaissions depuis la naissance, une certaine violence était tout de même nécessaire pour affronter le monde atroce dans lequel nous vivions."

"On ne peut te faire du mal que si tu aimes quelqu'un."

"L'exploitation de l'homme par l'homme et la logique du profit maximal, qui par le passé avaient été vues comme des abominations, étaient redevenues partout la clef de voûte de la liberté et de la démocratie."

"Mon père a cru que l'on pouvait changer un truc par-ci un truc par-là, en douceur! Mais si on ne change pratiquement rien, on est obligé de rentrer dans le système des mensonges, et alors soit on fait comme tout le monde, soit on est éliminé."

"On a toujours besoin d'un saint au paradis pour s'orienter dans l'opacité calculée du monde d'ici-bas,..."

"Tata Lina disait que les esprits existaient, mais pas dans les palais, dans les ruelles ou près des portes antiques du Vasto. Ils existaient dans les oreilles des gens, dans les yeux quand ceux-ci regardaient vers l'intérieur et non vers l'extérieur, dans la voix quand on se mettait à parler, et dans la tête lorsqu'on réfléchissait, parce que les paroles, mais aussi les images sont pleines de fantômes."

"Il faut travailler avec constance et discipline, pas à pas, quoi qu'il se passe autour de nous, en faisant attention à ne pas nous tromper, parce que les erreurs, ça se paye."

"- sous les faits les plus insignifiants se cachent bien des sables mouvants -,"

"Tout rapport intense entre des êtres humains est truffé de pièges et, si on veut qu'il dure, il faut apprendre à les esquiver."

"Pour écrire, il faut désirer que quelque chose te survive."

"Pour monter n'importe quel projet auquel lier son nom, il faut de l'amour de soi,..."

"Il y a cette présomption, chez les gens qui se sentent destinés à l'art et surtout à la littérature: nous travaillons comme si nous avions été investis de quelque chose, mais en réalité il n'y a jamais eu la moindre investiture. Nous nous sommes donné à nous-même l'autorisation d'être auteur, et pourtant nous nous désolons si les autres nous disent: Ce machin que tu as écrit, ça ne m'intéresse pas, en fait ça m'ennuie, et d'abord qui t'a donné le droit de l'écrire?"

"Contrairement aux récits, la vraie vie, une fois passée, tend non pas vers la clarté mais vers l'obscurité."

samedi 17 février 2018

Fiodor Dostoïevski. "Les Pauvres Gens". 1846. Extraits.


"Au début, elle fut assez aimable avec nous mais, plus tard, elle montra son véritable caractère dans toute son ampleur, dès qu'elle eut vu que nous étions absolument sans défense et que nous n'avions nulle part où aller."

"L'autre jour, dans un entretien privé, Eustache Ivanovitch a déclaré que la plus grande vertu civique était de savoir amasser de l'argent. Il a dit cela en plaisantant (je le sais) mais la morale qui s'en dégageait c'est qu'il ne faut être à la charge de personne! Je mange mon propre pain; c'est un simple morceau de pain, à vrai dire, et parfois il est rassis; mais je l'ai acquis par mon labeur, légitimement, de façon irréprochable."

"Ah! mon ami! le malheur est une maladie contagieuse. Les malheureux et les pauvres doivent s'écarter les uns des autres afin de ne pas se contaminer plus encore."

"Les gens pauvres sont capricieux: la nature les a ainsi faits. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je le sais mais cette fois je l'ai senti encore plus nettement. Lui, le pauvre, il demande des comptes; il ne voit pas le monde avec les mêmes yeux, il regarde chaque passant de travers, il porte autour de lui un regard troublé, prête l'oreille à tous les propos. Et chacun sait, Varinka, que le pauvre vaut moins qu'un chiffon et ne peut recevoir de considération de personne; ils auront beau écrire, eux, les barbouilleurs, ils auront beau écrire, tout dans le pauvre restera comme par le passé. Et pourquoi donc est-ce que cela restera comme par le passé? Parce que, selon eux, chez le pauvre tout doit être à l'envers; parce qu'il ne doit rien avoir de sacré, pas le moindre amour-propre! Tenez, Emilien me disait l'autre jour qu'on lui avait une fois avancé de l'argent: pour chaque sou, en quelque sorte, on venait vérifier ses comptes. Il pensait qu'ils lui donnaient leurs sous pour rien, ah! mais non: ils avaient payé pour qu'on leur montre un pauvre. Aujourd'hui, ma petite, les bonnes actions elles-mêmes se font d'une drôle de manière; peut-être en a-t-il toujours été ainsi, qui sait? Ou bien ils ne savent pas s'y prendre, ou bien ils sont joliment forts... de deux choses l'une. Vous ne saviez peut-être pas cela, attrapez! A un autre moment nous "passons", mais là nous sommes fameux! Et pourquoi le pauvre sait-il et pense-t-il tout cela? Pourquoi? Par expérience! C'est, par exemple, parce qu'il sait qu'à côté de lui se trouve un monsieur qui, tout en se rendant au restaurant, se demande en aparté: "Et ce va-nu-pieds de fonctionnaire, que va-t-il manger aujourd'hui? Moi j'aurai un sauté en papillotes et lui, peut-être, du gruau sans beurre." Est-ce que cela le regarde si je mange mon gruau sans beurre? Il existe des gens pareils, Varinka, il en existe qui ne pensent qu'à cela. Et ils se promènent, ces pamphlétaires grossiers, ils regardent si l'on marche en appuyant toute la plante du pied sur le pavé ou seulement la pointe: "Tiens, ce fonctionnaire qui est conseiller honoraire de tel département a ses doigts de pied qui dépassent d'une de ses bottes, ses coudes sont percés...", puis chez eux, ils mettent tout en noir sur blanc et ils publient ces saletés... Est-ce son affaire si mes coudes sont troués? Oui, si vous me passez un mot rude, Varinka, je vous dirai que le pauvre, à cet égard a, comme vous, une pudeur virginale. Vous n'allez pas, n'est-ce pas (pardonnez-moi ma grossièreté), vous déshabiller devant tout le monde; eh bien, de même le pauvre n'aime pas qu'on aille épier dans son taudis la façon dont il se tient en famille... voilà. Le bel exploit alors de m'outrager, conjointement à mes ennemis qui en veulent à l'honneur et à l'amour-propre d'un honnête homme!"

"... souvent, sans la moindre raison, on s'annihile soi-même, on se dénie toute valeur, on s'estime au-dessous de tout."