17 février 2018

Fiodor Dostoïevski. "Les Pauvres Gens". 1846. Extraits.


"Au début, elle fut assez aimable avec nous mais, plus tard, elle montra son véritable caractère dans toute son ampleur, dès qu'elle eut vu que nous étions absolument sans défense et que nous n'avions nulle part où aller."

"L'autre jour, dans un entretien privé, Eustache Ivanovitch a déclaré que la plus grande vertu civique était de savoir amasser de l'argent. Il a dit cela en plaisantant (je le sais) mais la morale qui s'en dégageait c'est qu'il ne faut être à la charge de personne! Je mange mon propre pain; c'est un simple morceau de pain, à vrai dire, et parfois il est rassis; mais je l'ai acquis par mon labeur, légitimement, de façon irréprochable."

"Ah! mon ami! le malheur est une maladie contagieuse. Les malheureux et les pauvres doivent s'écarter les uns des autres afin de ne pas se contaminer plus encore."

"Les gens pauvres sont capricieux: la nature les a ainsi faits. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je le sais mais cette fois je l'ai senti encore plus nettement. Lui, le pauvre, il demande des comptes; il ne voit pas le monde avec les mêmes yeux, il regarde chaque passant de travers, il porte autour de lui un regard troublé, prête l'oreille à tous les propos. Et chacun sait, Varinka, que le pauvre vaut moins qu'un chiffon et ne peut recevoir de considération de personne; ils auront beau écrire, eux, les barbouilleurs, ils auront beau écrire, tout dans le pauvre restera comme par le passé. Et pourquoi donc est-ce que cela restera comme par le passé? Parce que, selon eux, chez le pauvre tout doit être à l'envers; parce qu'il ne doit rien avoir de sacré, pas le moindre amour-propre! Tenez, Emilien me disait l'autre jour qu'on lui avait une fois avancé de l'argent: pour chaque sou, en quelque sorte, on venait vérifier ses comptes. Il pensait qu'ils lui donnaient leurs sous pour rien, ah! mais non: ils avaient payé pour qu'on leur montre un pauvre. Aujourd'hui, ma petite, les bonnes actions elles-mêmes se font d'une drôle de manière; peut-être en a-t-il toujours été ainsi, qui sait? Ou bien ils ne savent pas s'y prendre, ou bien ils sont joliment forts... de deux choses l'une. Vous ne saviez peut-être pas cela, attrapez! A un autre moment nous "passons", mais là nous sommes fameux! Et pourquoi le pauvre sait-il et pense-t-il tout cela? Pourquoi? Par expérience! C'est, par exemple, parce qu'il sait qu'à côté de lui se trouve un monsieur qui, tout en se rendant au restaurant, se demande en aparté: "Et ce va-nu-pieds de fonctionnaire, que va-t-il manger aujourd'hui? Moi j'aurai un sauté en papillotes et lui, peut-être, du gruau sans beurre." Est-ce que cela le regarde si je mange mon gruau sans beurre? Il existe des gens pareils, Varinka, il en existe qui ne pensent qu'à cela. Et ils se promènent, ces pamphlétaires grossiers, ils regardent si l'on marche en appuyant toute la plante du pied sur le pavé ou seulement la pointe: "Tiens, ce fonctionnaire qui est conseiller honoraire de tel département a ses doigts de pied qui dépassent d'une de ses bottes, ses coudes sont percés...", puis chez eux, ils mettent tout en noir sur blanc et ils publient ces saletés... Est-ce son affaire si mes coudes sont troués? Oui, si vous me passez un mot rude, Varinka, je vous dirai que le pauvre, à cet égard a, comme vous, une pudeur virginale. Vous n'allez pas, n'est-ce pas (pardonnez-moi ma grossièreté), vous déshabiller devant tout le monde; eh bien, de même le pauvre n'aime pas qu'on aille épier dans son taudis la façon dont il se tient en famille... voilà. Le bel exploit alors de m'outrager, conjointement à mes ennemis qui en veulent à l'honneur et à l'amour-propre d'un honnête homme!"

"... souvent, sans la moindre raison, on s'annihile soi-même, on se dénie toute valeur, on s'estime au-dessous de tout."