30 mars 2018

Véronique Ovaldé. "Soyez imprudents les enfants". 2016. Extraits.


"Entre 1970 et 1983, Atanasia Bartolome a entre zéro et treize ans.
Pendant cette phase il ne se passe rien.
En Espagne le monde tel qu'on le connaissait depuis 1939 a disparu et il a commencé à devenir quelque chose de très différent. Et ce n'était pas évident, de sortir au grand jour quand on a vécu si longtemps cadenassé, la lumière éblouit et le grand air fatigue. On était sûr d'être heureux le jour où la dictature finirait, on descendrait dans les rues, avec des rubans rouge et jaune dans les cheveux, on mettrait à la fenêtre le drapeau sans l'aigle de saint Jean, le drapeau qu'on avait gardé au péril de sa vie plié en douze derrière l'armoire, on danserait et crierait et embrasserait qui on voudrait, la terre ne serait plus plate et on ne courrait plus le risque de tomber dans un précipice en arrivant au bout du monde. Mais les gens comme mes parents ont simplement plissé les yeux parce que la lumière était vraiment trop forte, ils ont toussoté et ils sont retournés au salon. Ils se sont assis dans leur sofa, ont regardé leurs meubles en Formica et leur papier peint à grosses fleurs marron et ils se sont tenus la main.
Pendant cette phase, il ne s'est rien passé."

"... c'est quand on ne fait pas ce qu'on a toujours voulu faire qu'on devient un vieux con dépité." 

"Le sang n'est rien, ce qui est important c'est le lien."

"Ah la rancune, ma châtaigne, ça a son charme. Si la vengeance est trop prompte, c'est une riposte, comme disait l'autre. Et si la colère se calme trop vite, c'est juste de la bile."

"Avant toute chose, déterminer ce qu'on ne veut pas être."

"Atanasia n'avait jamais voulu devenir comme les amies de sa mère qui parlaient de leur mari en permanence, comme si elles avaient parlé d'une catastrophe avec laquelle elles cohabitaient, qui discutaient sans cesse de gens absents, trouvant dans l'exercice de la médisance une joie, un réconfort et une preuve de la confiance qu'elles s'accordaient, partageant des secrets, désignant celle qui serait exclue du groupe et celle qu'on réintégrerait, jetant l'opprobre, s'épouillant comme le font les grands singes.
Atanasia ne voulait pas être l'une de ces femmes qui passent leur temps à regretter ce qu'elles sont pourtant sûres de ne plus vouloir."

"Atanasia ne voulait pas être celle qui n'arrête pas de se justifier alors qu'on ne lui demande rien. Elle ne voulait pas être celle qui demande pardon quand on lui marche sur le pied."

"Les narrateurs sont toujours les meilleurs amis de ceux qui agissent,..."

"La décision de l'exil est une décision qui exclut toute consolation."

"Pourquoi en hiver a-t-on toujours l'impression que ce qui se passe à l'intérieur des maisons  et qu'on soupçonne à cause du rayonnement des fenêtres  est forcément gai et chaleureux ? Pourquoi pense-t-on que les autres ont réussi à bâtir un foyer là où nous avons échoué ? Pourquoi certaines plaies ouvertes sont-elles comme des friandises ? "

" La manière la plus efficace de disparaître c'est la solitude."

"Il entendit la marquise lui dire de ne pas être affecté par le désordre du monde. Il fallait accepter et résister. Accepter l'intermittence du bien. Et résister en poursuivant ce que les meilleurs des hommes avaient fait par le passé."

"J'ai acquiescé à tout. C'était une technique de survie."

"Il y a quelque chose de doux dans le mouvement des obsessions quand elles partent vers le large. Elles cessent de vous importuner jour et nuit. Ce n'est ni une capitulation ni un abandon. Elles attendent leur heure. Elles peuvent tout à la fin de l'histoire se transformer en cuisants regrets. Mais, si elles sont assez vivaces, elles ressurgiront au moment qui leur semblera le plus propice - à elles."

"C'est pas ma faute si les gens entrent d'eux-mêmes dans un tiroir."

"... la majorité des décisions de sa vie avaient moins été des décisions que des acquiescements."

"... elle savait que les positions publiques font de vous un otage et elle savait aussi que supporter la présence d'un tiers jour après jour amputait votre concentration d'autant,..."