jeudi 19 avril 2018

Tolstoï. "Anna Karénine". 1877. Extraits.


"Toutes les familles heureuses se ressemblent mais chaque famille malheureuse l'est à sa façon."

"Tu es toi-même intègre, et tu voudrais que toute la vie soit composée d'événements sans mélange, or ce n'est pas ce qui arrive. Tu méprises le travail administratif, en tant qu'activité sociale, parce que tu voudrais qu'une action soit toujours conforme à un but, et cela n'existe pas. Tu voudrais aussi que l'activité d'un homme soit dirigée vers un but, que l'amour et la vie conjugale ne fassent qu'un... il n'en est rien. Toute la diversité, tout le charme, toute la beauté de la vie est faite d'ombre et de lumière."

"Au fond de lui-même, il ne respectait pas sa mère, et, sans en convenir, ne l'aimait pas; mais, conformément aux idées du milieu dans lequel il vivait et à son éducation, il ne pouvait imaginer envers sa mère qu'une attitude au plus haut point respectueuse et soumise, et d'autant plus respectueuse et soumise qu'au fond de son coeur il l'aimait et la respectait moins."

"... une autre voix, au fond de lui-même, lui disait qu'il ne fallait pas être esclave de son passé, et qu'on pouvait faire de soi-même tout ce qu'on voulait."

"C'est une sottise que de ne pas accepter la vie, que de vouloir renier le passé. Il faut lutter pour vivre mieux, beaucoup mieux..."

"L'effet produit par les discours de la princesse Miagkoï était toujours le même; son secret consistait à dire, quoique pas toujours à propos, comme en ce moment, des choses simples, ayant un sens. Dans la société où elle vivait, ces propos faisaient l'effet de fines plaisanteries. La princesse Miagkoï ne pouvait comprendre pourquoi elle avait tant de succès mais elle savait qu'elle en avait et en profitait."

"- Pourquoi n'aimez-vous pas son mari? c'est un homme si remarquable, dit la femme de l'ambassadeur. Mon mari dit qu'il y a peu d'hommes d'Etat de sa classe en Europe.
- Mon mari dit la même chose, mais je ne le crois pas, répliqua la princesse Miagkoï. Si nos maris n'avaient pas dit cela, nous le verrions tel qu'il est: or, à mon avis, Alexis Alexandrovitch n'est qu'un sot. Je dis cela tout bas... N'est-il pas vrai que cela éclaire tout? Auparavant, quand on m'ordonnait de le trouver intelligent, je cherchais toujours pourquoi et pensais que c'était moi qui étais bête de ne pas voir son esprit; mais dès que j'ai dit: c'est un sot, à voix basse naturellement, tout s'est éclairci."

"... autant de coeurs, autant de façons d'aimer."

"Alexis Alexandrovitch avait toujours vécu et travaillé dans les sphères administratives, qui n'avaient affaire qu'au reflet de la vie. Chaque fois qu'il s'était heurté à la vie elle-même, il s'en était éloigné."

"Mais il était dans sa maison et les murs d'une maison vous protègent."

"La tâche essentielle de la philosophie de tous les siècles consiste précisément à trouver le lien nécessaire qui existe entre l'intérêt général et l'intérêt particulier."

"Bien entendu, il a toujours raison, il est chrétien, magnanime! C'est un homme abject et odieux! Et cela, personne à part moi ne le comprend et ne le comprendra et je ne peux rien dire. Ils disent que c'est un homme intelligent, religieux, moral, honnête; mais ils ne voient pas ce que j'ai vu. Ils ne savent pas que pendant huit ans il m'a opprimée, qu'il a étouffé ce qui en moi était vivant, qu'il ne lui est jamais venu à l'idée que j'étais une femme vivante, que j'avais besoin d'amour. Ils ne savent pas qu'à chaque pas il m'offensait et en était content. N'ai-je pas essayé de toutes mes forces de justifier sa conduite? Ne me suis-je pas efforcée de l'aimer, d'aimer mon fils lorsqu'il ne m'a plus été possible d'aimer mon mari? Mai le moment est venu où j'ai compris que je ne pouvais plus me leurrer moi-même, que ce n'était pas un crime d'être vivante, que c'était Dieu qui m'avait faite ainsi, que j'avais besoin d'aimer et de vivre."

"Les intrigants ont toujours besoin d'inventer un parti nuisible, dangereux."

"Lévine avait déjà remarqué depuis longtemps que lorsqu'on se sentait gêné devant l'excès de déférence, d'humilité de certaines gens, très rapidement on avait à supporter leurs exigences et leurs caprices."

"Il fallait vivre pleinement avant que la mort n'arrivât. Pour lui, l'obscurité recouvrait tout; mais il sentait précisément que le seul fil conducteur au milieu de ces ténèbres était son œuvre et il s'y cramponnait de toutes ses forces."

"... il emploie la moitié de ses facultés à se leurrer et l'autre à justifier cette illusion."

"Il comprenait l'éternelle erreur que commettent les gens en croyant que le bonheur est la réalisation de leurs désirs."

"Il avait des dons de compréhension et d'imitation; il crut posséder ce qui fait un artiste et, après s'être demandé quelque temps quelle sorte de peinture il allait choisir: peinture religieuse, historique, de genre ou réaliste, il se mit au travail. Il comprenait tous les genres et était capable de s'inspirer et des uns et des autres, mais il ne soupçonnait pas qu'on pouvait ignorer totalement les différents genres de peinture et s'inspirer directement de ce qu'on avait en soi sans s'inquiéter de savoir si ce qu'on peignait ressortait ou non à une école connue. Comme il l'ignorait et s'inspirait non de la vie elle-même, mais de ses incarnations dans l'art, il trouvait ses sujets rapidement et aisément et arrivait aussi rapidement et aisément à faire une peinture très semblable au genre qu'il voulait imiter."

"Il sentit qu'il ne pouvait plus soutenir l'assaut du mépris et de la cruauté qu'il voyait si clairement sur le visage du commis, de Korneï et de tous ceux sans exception qu'il avait rencontrés pendant ces deux jours. Il sentait qu'il ne pouvait détourner de lui la haine des gens, car cette haine se portait sur lui non parce qu'il était mauvais (il aurait pu alors s'efforcer d'être meilleur), mais parce qu'il était abominablement malheureux; Il savait qu'ils seraient sans pitié précisément parce que son cœur était déchiré. Il sentait que les gens le mettraient en pièces, de même que les chiens étranglent un chien couvert de plaies et qui hurle de douleur. Il savait que l'unique moyen de leur échapper était de leur cacher ses blessures et c'est ce qu'il avait instinctivement essayé de faire les deux premiers jours, mais maintenant il voyait qu'il n'avait plus la force de poursuivre cette lutte inégale."

"Son père et son maître étaient tous deux mécontents de Sérioja, et, de fait, il travaillait très mal. Pourtant, on ne pouvait pas dire que ce fût un enfant mal doué. Au contraire, il était beaucoup mieux doué que les petits garçons que son maître lui citait en exemple. Aux yeux de son père, il refusait d'apprendre ce qu'on lui enseignait. En réalité, il ne pouvait pas étudier. Il ne le pouvait pas parce que son âme abritait des exigences beaucoup plus impérieuses que celles que lui présentaient son père et son précepteur. Ces exigences diverses s'opposaient les unes aux autres, aussi était-il en lutte ouverte avec ses éducateurs.
Il avait neuf ans, c'était un enfant; mais il connaissait son âme, elle lui était chère, il la préservait, comme la paupière préserve l'œil, de ceux qui voulaient y pénétrer sans la clef de l'amour. Ses éducateurs se plaignaient qu'il refusât d'étudier alors que son âme était avide de connaissances. S'il s'instruisait, c'était avec Kapitonytch, avec sa bonne, avec Nadia, avec Basile Loukitch, non avec ses professeurs. Cette eau que son père et non maître attendaient sur leurs roues, il y avait longtemps qu'elle s'était infiltrée dans un autre sol pour y faire son ouvrage."

"J'ai avant tout besoin de sentir que je ne suis pas coupable."

"...elle avait adopté ce ton superficiel et indifférent qui fermait en quelque sorte la porte du compartiment où se trouvaient ses sentiments et ses pensées intimes."

"- Pourquoi la raison m'aurait-elle été donnée si je ne l'emploie pas à éviter de mettre au monde des malheureux?"

"J'ai le sentiment que je ne tirerai aucun avantage de mon domaine, et pourtant je continue. C'est une espèce d'obligation qu'on se sent envers la terre."

"Mais peut-être se construit-on d'abord ses conceptions à l'aide de formes inventées et conventionnelles; ce n'est qu'après que toutes les combinaisons ont été échafaudées que les formes inventées vous importunent et que l'on commence à en créer de plus naturelles, de plus exactes."

"L'énergie repose sur l'amour. Et l'amour ne se commande pas."

"- Ca oui, les journaux disent tous la même chose, dit le prince. C'est bien vrai. Exactement comme des grenouilles avant l'orage. Ils vous empêchent d'entendre quoi que ce soit."

mardi 10 avril 2018

François Jost. "La méchanceté en actes à l'ère numérique". 2018. Extraits.



(N°1 d'Hara-Kiri, 1960) "Aujourd'hui l'ignorance n'est plus causée par le manque de moyens d'information. C'est, au contraire, la surabondance des textes (lus ou écoutés) ineptes, mensongers ou futiles qui plonge l'homme du XXème siècle dans une nuit plus profonde que celle où stagnait le manant illettré du Moyen-Age."

(Prévert) "Quand vous citez un texte con, n'oubliez pas le contexte."

"Ce qui rend l'humour noir choquant, c'est sans doute qu'il partage certaines de ses cibles avec les persécuteurs. Cependant ce qui l'en distingue, c'est l'intention: il ne s'agit pas de faire du mal à quelqu'un, mais de cerner le mal qui est en nous."

"Pour Flahault, la méchanceté n'est donc pas de faire passer l'amour de soi avant la loi morale, ce n'est pas l'égoïsme où on la confine souvent, c'est plus que cela: c'est s'en prendre à l'autre. Ma propre finitude, et, le cas échéant, mon sentiment d'inexistence me pousse à percevoir tel ou tel autre comme quelqu'un qui existe à ma place et que, par conséquent, je hais, j'envie, je jalouse. Si l'on ajoute que la méchanceté trouve sa source dans un désir de toute-puissance, on comprend que le dispositif de la télé-réalité, tel qu'il fut introduit en 2001, est un terreau favorable à l'expression de la méchanceté. Le fait de pouvoir éliminer, exclure, dit-on dans un premier temps, un candidat, sur le seul motif qu'il a l'air heureux ou qu'il passe à la télévision où le téléspectateur voudrait être aussi, lui donne l'illusion fugitive d'échapper à sa limitation en agissant sur l'autre."

"Comment être soi-même quand seule l'apparence compte?"

"Jamais la célèbre formule de Sartre - "L'enfer, c'est les autres" - n'aura été plus vraie que dans ce monde médiatique. Encore faut-il l'entendre comme le philosophe:
"On a cru que je voulais dire par là que nos rapports avec les autres étaient toujours empoisonnés, que c'était toujours des rapports infernaux. Or, c'est tout autre chose que je veux dire. Je veux dire que si les rapports avec autrui sont tordus, viciés, alors l'autre ne peut être que l'enfer. Pourquoi? Parce que les autres sont, au fond, ce qu'il y a de plus important en nous-mêmes, pour notre propre connaissance de nous-mêmes. Quand nous pensons sur nous, quand nous essayons de nous connaître, au fond nous usons des connaissances que les autres ont déjà sur nous, nous nous jugeons avec les moyens que les autres ont, nous ont donné, de nous juger. Quoi que je dise sur moi, toujours le jugement d'autrui entre dedans. Quoi que je sente de moi, le jugement d'autrui entre dedans. Ce qui veut dire que, si mes rapports sont mauvais, je me mets dans la totale dépendance d'autrui et alors, en effet, je suis en enfer. Et il existe une quantité de gens dans le monde qui sont en enfer parce qu'ils dépendent trop du jugement d'autrui. Mais cela ne veut nullement dire qu'on ne puisse avoir d'autres rapports avec les autres, ça marque simplement l'importance capitale de tous les autres pour chacun de nous."

(Montesquieu) "Ne sentirons-nous jamais que le ridicule des autres?"

"... la haine suppose un accent mis sur l'ego..."