08 décembre 2018

Laurent Mauvignier. "Continuer". 2016. Extraits.


"... est-ce que ce sont toujours les femmes qui attendent?"

"Samuel a bien vu comment son père a arrêté de jouer, comment il a écouté de plus en plus sérieusement, comment il a glissé vers cet autre rôle: le père sérieux qui s'engage et prend des décisions. Son père joue ce rôle-là comme il aime jouer au père copain quand ils sont tous les deux à Paris, dans le nouvel appartement qu'il occupe, ou celui, bien pire, de père complice, quand il évoque avec lui les femmes, la sexualité, même s'il fait semblant de ne pas voir comment Samuel rougit à chaque fois qu'il lui parle d'une femme qu'il a rencontrée ou de ce que, à son âge, Samuel devrait quand même avoir une vie sexuelle, non? Son père le fait comme si c'était des rôles qu'il jouait et qu'il pouvait en changer d'un coup, en passant de l'un à l'autre, sans transition. 
Et il n'est pas surpris quand Benoît déplace sa chaise et se penche vers lui en le menaçant du bout de l'index, quand il prend cet air ridiculement sérieux - quelque chose en lui qui cabotine même en ce moment où il veut être grave, solennel, un masque comme un autre. Mais les menaces sont réelles et elles tombent très vite. Tu sais que moi aussi j'en ai fait des conneries quand j'avais ton âge, tu le sais, ça? Je t'ai raconté. Eh bien, les petits branleurs, tu sais où on les mettait, non? Tu sais où j'ai passé mon adolescence de merde, moi? Et bien tu vas faire pareil, toi aussi tu vas aller chez les cathos, toi aussi tu vas goûter du pensionnat, à côté de Tarbes, il y en a un très bien; j'y suis allé, j'y ai fait mes meilleures années et si tu trouves que c'est un peu dur, dis-toi que ton père y est passé et qu'il n'en est pas mort. Samuel essaie de se défendre. Mais tout son corps se rétracte, la gorge lui fait mal, il a soif, il boit un grand verre d'eau et les larmes montent et il voudrait lâcher que sa mère et son père ont toujours été d'accord au moins sur un truc, c'est qu'ils ont toujours voulu l'éloigner, se débarrasser de lui, qu'il foute le camp, qu'il disparaisse comme si c'était à cause de lui qu'ils avaient passé leur temps à s'engueuler et à se détester, comme s'il avait été la cause de leur naufrage, et pas leur victime. Parce qu'il voudrait leur dire comment il a déjà rêvé qu'il les tuait, ses parents, qu'un jour il leur collait à l'un et à l'autre une balle dans le front parce qu'il se retrouvait avec un flingue et qu'il pouvait les tuer, qu'il pouvait le faire, l'un après l'autre, comme ça, pour ne plus les entendre, pour ne plus voir leurs regards sur lui. Ses rêves s'arrêtaient toujours avant de savoir si oui ou non il se tuerait aussi après - mais ça n'avait pour lui aucune importance.
Ce qui était important, en revanche, c'était d'entendre la déflagration dans son cerveau, de voir leurs corps inertes, de les voir pétrifiés dans une pose ridicule et tellement surprise, incrédule, scandalisée aussi, une pose où dans les yeux ils auraient le temps de dire quelque chose d'aussi con qu'un oh et de s'effondrer en laissant le silence gagner au moins une fois sur eux, sur lui, sur eux tous, pour que la vie de Samuel s'échappe enfin de cette place à laquelle il se sentait condamné et pris au piège, assigné à résidence: entre eux."

"... dessiner une vie humaine dans un monde qui ne sait plus l'être…"

"Des histoires anciennes qu'elle croyait enterrées reviennent sous une forme bizarre - un mélange de souvenirs et de rêves. Elle les note. Il lui demande si elle n'a pas peur, en les écrivant, de les faire revenir d'autant plus? Mais elle hausse les épaules, oui, peut-être, elle ne sait pas. Elle a l'impression de pouvoir les dompter en faisant comme ça."

"... un jour on reconnaît les rêves, on sait ce qu'ils nous disent, on sait à qui ils s'adressent en nous. Et alors il n'est plus question de les partager, de s'en étonner avec des proches. Il est seulement possible de laisser l'onde de choc qu'ils produisent en nous se répandre, s'étendre, nous laissant dans l'hébétude, dans l'écho des mots qu'ils nous ont prononcés et qui agissent en nous de très loin, nous ramenant à une période de notre vie qu'on croyait morte et oubliée."

"... rien n'est promis à personne s'il n'y tient pas absolument, le bonheur est à conquérir chaque jour;..."

"... on est aussi responsable de se laisser entraîner dans une impasse que de s'y embarquer soi-même."

"Comme si les autres, il avait peur d'être contaminé par eux, comme si tous les discours qui le révoltent en France n'étaient pas tant le rejet de l'autre que la peur de se diluer en l'autre, de devenir l'autre; comme si au fond leurs discours racistes c'était juste l'incertitude sur soi, la peur de ne pas être soi-même et d'être capable de le rester en face des autres. Comme s'il fallait toujours penser une relation dans la domination ou la soumission."

"... elle ne savait pas qu'être heureuse pouvait remuer autant, ni que la joie et la douleur pouvaient être aussi proches."

"- Si on a peur des autres, on est foutu. Aller vers les autres, si on ne le fait pas un peu, même un peu, de temps en temps, tu comprends, je crois qu'on peut en crever. Les gens, mais les pays aussi en crèvent, tu comprends, tous, si on croit qu'on n'a pas besoin des autres ou que les autres sont seulement des dangers, alors on est foutu. Aller vers les autres, c'est pas renoncer à soi."