09 février 2019

Isabelle Carré. "Les rêveurs". 2018. Extraits.


(Aragon) "Le roman, c'est la clé des chambres interdites de notre maison."

"Leur vie entière s'est construite sur des apparences, il faut tenir son rang, continuer de vivre exclusivement avec ceux du même milieu, et tenter d'être, à leurs yeux, irréprochable, même si cette reconnaissance devait se payer cher ensuite.
Il tenait tant à ces apparences qu'elles étaient devenues la seule réalité valable, il y adhérait si totalement qu'il entraînait tout son monde dans des versions toujours arrangées, édulcorées de sa vie. Mais rien ne demeurait aussi lisse qu'il le souhaitait, les êtres et les choses autour de lui prenaient même un malin plaisir à résister et déjouer tous ses plans."

"Un soir où elle lui paraît plus fébrile, plus inquiète encore que d'habitude, Anne l'attire contre elle. Au début, ma mère résiste, ce contact la surprend, il n'y a plus de raideur, de tension, de sécheresse… Sa tendresse l'apaise, mais lui montre aussi à quoi les siens n'ont jamais consenti, ce qui aurait été jadis aussi indispensable que l'eau ou le sommeil, ce besoin primaire, comment expliquer que durant toute son enfance cette chose-là n'ait pas existé?
Elle se console en espérant retrouver ce réconfort autrement, car à présent elle peut le reconnaître, sait le nommer, le désirer. 
Mais l'enfant qui n'a pas possédé ce trésor ne le récupérera jamais. Il restera pour toujours démuni, lésé, comme tous ceux qui ont grandi sans tendresse, et se sont rassurés seuls dans leur chambre, les genoux repliés dans des bras gelés.
Se raconter des histoires, se frotter la joue avec un mouchoir, chanter à voix basse…"

"Il y a des chocs silencieux, presque invisibles, qui modifient entièrement le fragile équilibre d'un être, et passent pourtant inaperçus."

"Face à sa famille, elle a toujours courbé l'échine, accepté d'être malmenée, brutalisée jusqu'à cette chambre, à Pantin. Ensuite elle a navigué à vue, reçu les coups en silence, même si elle se tenait désormais à distance, prête à se retirer comme une vague à la moindre alerte."

"Notre univers avait la texture d'un rêve, oui, une enfance rêvée, plutôt qu'une enfance de rêve."

"Certains adultes s'inquiètent de voir les enfants rêver."

"Pourquoi sa vie a-t-elle toujours été si brutale, si compliquée?
C'est une chose qu'elle n'a jamais comprise, elle s'est approchée du bonheur plusieurs fois, mais à peine entrevu, il lui échappe déjà. Pourquoi est-ce si court? D'autres se l'accaparent, et arrivent sans trop d'efforts à ne plus le lâcher, alors qu'elle doit se battre chaque jour pour des miettes. Elle s'y accroche de toutes ses forces, mais il finit toujours par se sauver, comme un chien qui préfère changer de maître, jugeant que le sien n'est plus digne de lui. Non, même les chiens ne font pas ça. Ils restent malgré les coups bas, les humiliations, ils restent, aussi étrange que soit cette fidélité aveugle, et incompréhensible l'attachement qu'ils continuent de manifester.
Mais elle, qui s'éreinte à vouloir bien faire, tellement bien faire, tout l'abandonne. Pourquoi?"

"L'émotion est pénible au quotidien, embarrassante. Les mains qui tremblent, les maladresses, tout prête à rire, ou dérange. Je pense à ma mère qui traverse sa journée sur un fil, dans un équilibre précaire, essuyant avec lassitude les reproches qui pleuvent, alors que sur un grand écran, les spectateurs considéreraient peut-être sa fragilité comme un supplément d'âme, une sensibilité un peu naïve qui leur rappellerait celle d'une Mia Farrow… Tout se transforme quand on va au cinéma: la folie de Romy Schneider devient grandiose, le mal-être de Patrick Dewaere bouleversant, le filet de voix de Charlotte Gainsbourg touchant, la fébrilité de Nastassja Kinski sensuelle…"

" … j'écris pour qu'on me rencontre."

"Avait-elle toujours été cette femme égarée, la tête pleine de rêves? Jusqu'à quel point y croyait-elle? Sa propre histoire difficile, accidentée, l'avait-elle amenée au fil du temps à trouver refuge dans ses vies imaginaires? Je ne peux pas répondre à cette question, je devrais pourtant, c'est ma mère! Elle m'a toujours paru trop lointaine pour que je puisse éclaircir la véritable origine de ses affabulations, et encore moins comprendre ces mystérieux délires. Plus jeune, elle avait déjà eu des rêves de grandeur, des ambitions européennes, d'autres artistiques. Je crois qu'elle aurait voulu être quelqu'un d'autre, quelqu'un dont la légitimité n'aurait fait aucun doute, auprès de qui personne n'aurait jamais eu le loisir d'exercer la moindre pression, qui aurait suscité l'admiration bien sûr, une femme libre, inatteignable, peut-être même puissante? Oui, dans ses plus beaux rêves, je crois qu'elle aurait aimé posséder cette force, tandis que dans la réalité elle se voyait comme un être éternellement fragile, maladif. Il faut faire avec les ingrédients qui sont les nôtres, semblait-elle dire, jouant de cette fragilité et de toutes ses faiblesses, ajoutant de la petite fille à la petite fille, un sourire étrange au coin des lèvres.
Quand je repense à son sourire, aujourd'hui encore, j'ai dû mal à mesurer son degré d'inconscience…
Comment le lire? Une simple expression qui lui échappe ou un jeu espiègle, provocant? Qui cherche à dire quoi? Comment réagir face à cette femme de soixante ans, qui continue parfois de faire l'enfant?"

"Ses habits noirs me rappelaient cette réplique d'une pièce de Tchekhov que j'avais entendue au cours de théâtre: "Macha, pourquoi êtes-vous toujours habillée en noir?
- Je porte le deuil de ma vie."

"Le théâtre est un lot de consolation merveilleux. Les émotions ont enfin leur place, dans un cadre doré, solide, où tout est possible. "Et chercher sur la Terre un endroit écarté où d'être homme d'honneur, on ait la liberté…" Je connais le début et je connais la fin. Elle peut être terrible, mais j'y suis préparée. "C'est ça, le spectacle: attendre, seul, aveugle, sourd, on ne sait pas où, on ne sait pas quoi, qu'une main vienne vous tirer de là, vous mener ailleurs, où c'est peut-être pire." Exactement comme le décrit Beckett, "elle est longue, cette main amie, à venir prendre la vôtre." Mais elle finit par arriver, presque toujours, tandis que dans la vraie vie, comme si l'autre était fausse, on ne peut qu'attendre, espérer, la main amie reste introuvable.
Les personnages de Tchekhov s'en étonnent, "la vie est brutale", alors ils se soulagent en buvant de la vodka. Dans les moments heureux, quand on est chez soi, bien à l'abri, il faudrait que quelqu'un puisse venir toquer à notre porte et nous rafraîchir la mémoire, nous alerter lorsqu'un malheur arrive…
"Tant d'hommes devenus fous, tant de seaux de vodka bus, tant d'enfants morts d'inanition. Et cet ordre des choses est apparemment nécessaire; apparemment l'homme heureux ne se sent bien que parce que les malheureux portent leur fardeau en silence et que sans ce silence, le bonheur serait impossible. C'est une hypnose générale. Il faudrait que derrière la porte de chaque homme satisfait, heureux, se tienne quelqu'un armé d'un petit marteau dont les coups lui rappelleraient sans cesse que les malheureux existent, que, si heureux qu'il soit, la vie lui montrera tôt ou tard ses griffes, le malheur, la maladie, la pauvreté, les deuils viendront s'abattre sur lui, et que personne à ce moment-là ne le verra ni ne l'entendra, comme lui maintenant n'entend ni ne voit personne. Mais l'homme au marteau n'existe pas, l'homme heureux vit, les petits soucis quotidiens l'émeuvent légèrement, comme le vent fait bouger les feuilles du tremble, et tout continue par le passé… Pavel Konstantinovitch, continua Ivan Ivanovitch d'un voix suppliante, ne vous endormez pas! Tant que vous êtes jeune, fort, alerte, ne vous lassez pas de faire du bien… Si la vie a un sens et un but, ce sens et ce but ne sont pas du tout dans notre bonheur personnel, mais dans quelque chose de plus sage et de plus grand, faites le bien!"

(Jean Genet) "Et ta blessure, où est-elle?
Je me demande où réside, où se cache la blessure secrète où tout homme court se réfugier si l'on attente à son orgueil, quand on le blesse? Cette blessure - qui devient ainsi le for intérieur -, c'est elle qu'il va gonfler, emplir. Tout homme sait la rejoindre, au point de devenir cette blessure elle-même, une sorte de cœur secret et douloureux."

"Le désir… comme s'il n'y avait que ça, tout le temps! Il y a des moments où on est bien obligé de vivre sans."

"Toutes les époques subsistent en nous à la façon des matriochkas, c'est sans doute pourquoi, malgré l'expérience et les connaissances accumulées, nos propres réactions, parfois si infantiles, continuent de nous surprendre.
Dans la voiture, mon père aimait glisser une cassette de Léo Ferré, il se délectait de sa propre mélancolie et des paroles d'Avec le temps, "Avec le temps, va, tout s'en va, même les plus chouettes souvenirs"... Je me sentais au contraire incroyablement soulagée à l'idée que l'on s'allégeait avec le temps, qu'on pouvait faire place nette, recommencer.
Je ne le crois plus, à présent. Qu'on en souffre ou qu'on ait du plaisir à revenir en arrière, je suis sûre qu'avec le temps "tout ne s'en va pas".
Tout reste, les voix, les lieux, les images.
Tout demeure, à portée de pensée.
Et s'éclaircit."