31 mai 2019

Cynthia Fleury. "Le soin est un humanisme". 2019. Extraits.


"Je me suis souvenue de ce texte de Marx sur l'aliénation, dans les Manuscrits de 1844, et surtout sur l'incurie, le manque de soin que les individus s'infligent à eux-mêmes et aux autres quand les valeurs ne guident plus le monde:..."

"Je souhaite porter et promouvoir une vision de vulnérabilité qui ne soit pas déficitaire mais, tout au contraire, inséparable d'une nouvelle puissance régénératrice des principes et des usages. La vulnérabilité est une combinaison d'hypercontraintes, qui sont souvent d'emblée dévalorisées, stigmatisées par la société comme étant non-performantes, invalidantes et créatrices de dépendances. Mais elle nous invite, nous, les "autres", à mettre en place des manières d'être et de se conduire, précisément autres, aptes à faire face à cette fragilité pour ne pas la renforcer, voire pour la préserver, au sens où cette fragilité peut être affaire de rareté, de beauté, de sensibilité extrême. Ce qui est donc intéressant dans la vulnérabilité, en dehors du fait qu'elle est consubstancielle à tout homme et finalement assez peu spécifique, c'est qu'elle invite l'homme à inventer un ethos, à produire un geste plus soucieux de la différence de l'autre: elle fait naître chez nous une préoccupation, une attention, une qualité inédite de présence au monde et aux autres. Elle fait naître chez nous un être, une manière d'être, un style de vie, un autre nous-même."

"... l'homme ne demeure humain qu'à condition de refuser de se dessaisir de sa propre faculté de jugement."

"Beaucoup de patients finissent par se rêver disparaissant ou sans émotions pour mettre fin au compagnonnage qu'ils jugent inutile et cruel avec la douleur. Beaucoup se verraient automates pour ne plus souffrir. Et beaucoup se comportent ainsi pour n'avoir plus à interroger leurs valeurs, leurs pratiques et leurs santés, physique et psychique."

"Quand l'Etat de droit détruit ses citoyens, en leur donnant un sentiment de chosification, il se porte atteinte à lui-même car ses sujets, anéantis, réduits au Moi minimal, deviennent étrangers au sentiment d'engagement dans la sphère publique, ou traduisent politiquement leur ressentiment par des votes extrémistes."

"Je ne crois pas à la douleur nécessaire pour construire le sujet. Je peux même souvent vérifier le contraire: la douleur peut empêcher le sujet de se construire, que sa souffrance soit physique ou psychique, aiguë ou chronique."

"... l'enjeu devient alors pour nous, les soignants, enseignants et thérapeutes, de consolider les capacités de l'individu (qu'il soit malade ou non), de l'accompagner dans sa réinvention des normes de vie - autrement dit, de lui suggérer d'entrer dans une dynamique de création, et non lui faire viser un retour à l'état antérieur, ce qui demeure illusoire."

"L'expérience, c'est ce qui nous protège de la fascination pour la certitude, du besoin maladif de certitude, c'est ce qui fait comprendre que connaissance, incertitude et faillibilité travaillent de concert, et l'obligation d'expérience, de vivre le savoir, de le ressentir, de l'expérimenter, de tenter de le reproduire, nous permet de consolider des étapes malgré un sol plus que mouvant."

"Il ne suffit pas de faire une expérience: pour "avoir de l'expérience", dirait-on trivialement, il faut avoir vécu, c'est-à-dire qu'il faut aussi avoir souffert, avoir enduré les conséquences de ce qu'on a fait. "Ce rapport étroit entre faire, souffrir et subir forme ce que l'on appelle expérience."

"Car prendre soin de quelqu'un, c'est prendre le risque de son émancipation, et donc de la séparation avec soi-même. C'est précisément l'amener vers son autonomie, lui laissant le privilège de la coupure et pour soi le sentiment d'abandon et d'ingratitude, inévitable."

"... chaque institution n'a pas seulement à affronter la lutte contre le nosocomial "physique", mais contre le nosocomial "psychique", au sens où il y a une contamination tout aussi délétère pour les structures de soin, qui n'est pas matérielle mais immatérielle, relationnelle, intersubjective, et qui renvoie aux rémanences de domination, de mépris, de discrimination dans les rapports sociaux."

(Jean Giono) "Nous vivons les mots quand ils sont justes."