09 juin 2019

Nathan Hill. "Les fantômes du vieux pays." 2016. Extraits.


"Ce que nous appelons oublier n'est pas vraiment de l'oubli, dit-elle. Pas littéralement. On n'oublie jamais vraiment. On se contente de ne plus voir la route qui mène au passé."

"... il n'y a rien que le capitalisme aime autant que le non-sens."

"Ces moments où elle se trompait en public, ou bien où elle avait l'impression que potentiellement elle pourrait se tromper en public - cela pouvait suffire à déclencher une crise. Pas systématiquement, mais souvent. Suffisamment souvent pour qu'elle décide d'adopter une attitude de défense préventive: en devenant quelqu'un qui ne se trompait jamais.
Quelqu'un d'infaillible.
C'était facile: plus Faye tremblait intérieurement, plus elle paraissait parfaite extérieurement. Au-dessus de tout soupçon ou reproche, elle coupait court à toute critique possible. Demeurait dans les bonnes grâces de chacun en étant exactement ce que chacun attendait d'elle."

"Elle était seule, réservée et parfaitement heureuse de cet état. Pourquoi ne pouvait-on la laisser tranquille?"

"Voilà que ce qui lui a toujours attiré le plus de félicitations - être une bonne élève - la désigne à présent comme une cible. Elle se sent trahie, abusée par une promesse implicite qu'on lui a faite il y a très longtemps."

"Si le temps guérit tant de choses, c'est qu'il nous dévie en des lieux où le passé semble impossible."

"Aujourd'hui plus personne ne trouve les mots. Chacun porte sa propre rage."

"Comment pourrait-on parler de décision quand tu n'as jamais envisagé de dire non? Le oui était déjà là, qui t'attendait, inévitable, résultat d'années et d'années de désir ardent, d'espoir, d'obsession. Tu n'as même jamais décidé que ta vie ressemblerait à cela - elle est devenue ainsi. Ce qui t'est arrivé t'a forgé. Tout comme le canyon ne choisit pas comme la rivière le sculpte. Il laisse l'eau dessiner ses contours."

"Ils étaient malheureux et ils semblaient se nourrir de leur malheur, y puiser leur force. Pas du malheur lui-même d'ailleurs, mais de sa présence familière et constante."

"L'enfant apprend ce qu'on attend de lui."

"La plupart des gens pensent que l'empathie c'est de comprendre les autres, d'entrer en relation avec eux. Mais c'est plus que ça. La vraie empathie, c'est la sensation corporelle des émotions de quelqu'un d'autre, l'expérience non seulement dans le cerveau mais dans le corps, un corps vibrant comme un diapason à la tristesse et à la souffrance de l'autre, comme lorsque, par exemple, on pleure aux enterrements de gens qu'on n'a même jamais connus, qu'on a faim à la vue d'un enfant affamé, ou bien le vertige en regardant un acrobate. Etc."

"Une simple façade pouvait si facilement devenir votre vie tout entière, la vérité de votre vie."

"C'est fou comme les choses extraordinaires deviennent vite ordinaires."

"... parfois l'observation est indissociable de l'opinion."

"... quiconque pense que la télévision puisse être capable de rassembler une nation et d'ouvrir un véritable espace de dialogue pour que les gens se comprennent et aient de la compassion, celui-là est dans l'illusion totale."

"... il n'y a pas une identité vraie cachée parmi de nombreuses autres identités vraies. Elle est l'étudiante docile, timide et travailleuse. Elle est l'enfant angoissée, apeurée. Elle est la séductrice audacieuse et impulsive. Elle est l'épouse, la mère. Et tant d'autres encore. La conviction qu'elle a, qu'une seule est réelle, lui cache une vérité plus grande,..."

"Se voir avec lucidité, c'est l'affaire de toute une vie."

"Et à mesure que Faye gravit la colline, elle retrace l'interminable enchaînement de ses mauvaises décisions. Où cela a-t-il commencé? Comment s'est-elle retrouvée sur la trajectoire de cette vie stupide? Elle ne sait pas. Quand elle regarde derrière elle, tout ce qu'elle voit, c'est ce vieux désir familier de solitude. De se libérer du regard des gens, de leurs jugements et tous leurs inextricables imbroglios. Car chaque fois qu'elle s'est liée avec quelqu'un, le désastre a suivi."

"Les choses n'ont pas besoin de se produire pour paraître réelles."

"- Qu'est-ce qui est vérité? Qu'est-ce qui est mensonge? Au cas où tu n'aurais pas remarqué, le monde a à peu près abandonné le concept des Lumières selon lequel la vérité se construit sur l'observation du réel. La réalité est trop complexe et trop effrayante pour ça. C'est beaucoup plus facile d'ignorer tous les faits qui ne vont pas dans le sens de nos idées préconçues et de ne voir que ceux qui les confirment. Je crois ce que je crois, tu crois ce que tu crois, et nous pouvons très bien tomber d'accord sur nos désaccords. C'est la tolérance libérale qui rencontre le déni obscurantiste. C'est hyper branché."

"-Nous sommes plus fanatiques que jamais dans le domaine de la politique, plus extrêmes que jamais dans le domaine de la religion, plus rigides que jamais dans nos raisonnements, de moins en moins capables de compassion. Nous ne voyons plus le monde que sous un angle totalitaire et inflexible. Nous passons totalement à côté des problèmes que la diversité et la communication globale engendrent. Plus personne, donc, ne se préoccupe de concepts éculés comme la vérité ou le mensonge."

"Il s'était installé dans sa colère par facilité, pour ne pas avoir à produire l'effort nécessaire pour y échapper."

"... à force de choisir la facilité, chaque jour qui passe, la facilité devient une habitude, et cette habitude devient votre vie."

"Il arrive qu'on soit tellement enfermé dans sa propre histoire qu'on ne voit pas le second rôle qu'on occupe dans elle des autres."

"... parfois une crise n'est pas vraiment une crise - c'est juste un nouveau départ."