25 août 2019

Jeanne Benameur. "Profanes". 2013. Extraits.


"Avoir droit au silence, aux pensées qui reviennent. Au début, c'était avoir droit à la rage, à tout ce que la douleur révèle de soi. Un vertige. Avoir droit à la haine aussi. Pour tous les sacrements qui ne tiennent aucune promesse. Jamais. Combien de fois me suis-je dit Jamais. C'est dans la nuit que j'ai appris qu'il n'y a aucune consolation, non. Jamais jamais. Il y a des choses qu'on ne peut apprendre que la nuit. Il faut bien que tout soit obscur pour oser les penser."

"Comment expliquer que le chagrin s'en va et qu'aucune consolation ne prend sa place?"

"Comment enterre-t-on les souvenirs? Dans quel charnier les abandonner une bonne fois? La mémoire est une hyène. Elle fouille, trouve toujours un lambeau à arracher."

"On peut laisser les années s'accumuler comme le sable sur une route de bord de mer.
Il suffit d'une marée plus forte, d'un vent plus fort et le sable s'envole.
En tourbillons.
Par plaques.
La route réapparaît. Juste par endroits. Et on sait qu'on n'a jamais cessé d'y être, sur cette route-là. Même si on sentait le sable sous nos pieds et qu'on croyait à une plage ou au désert. On n'a jamais quitté la route. La même."

"Elle avait employé plusieurs fois ce mot "tentatives". Un mot qu'il aimait. C'était celui qu'il employait pour baptiser le fait de vivre: une tentative. Un mot humble, qui donne le droit de se tromper, d'errer, de recommencer."

"La liberté est terrible. Si petite pour chacun. La si petite liberté humaine. Et ce désir parfois de l'enfoncer sous la terre. Parce que trop. Si petite, mais déjà trop. On a peur. On voudrait vite des réponses aux questions. A la seule question. Moi aussi j'ai peur. Moi aussi j'aurais aimé des réponses apaisantes."

"Elle a tellement besoin de vide. Depuis toute petite. Les silences bruissants entre ses parents l'ont trop occupée à l'intérieur. Petite, elle a été dévorée. Le silence des parents est un ogre. Il vous avale dans les questions qu'on ne pose jamais. Ces deux êtres-là vivaient, vivent et vivront au secret des bandelettes qu'ils ont passé leur vie à tisser autour de leurs bouches, de leurs yeux. Comme si savoir était de trop! Est-ce qu'ils entendaient les questions qui cognaient au cœur de leur fille? Comment peut-on empiler les jours morts les uns sur les autres?"

"Il n'était pas un héros. Il était un homme qui veut sauver ce qui reste de la vie, coûte que coûte. Parce qu'à un moment ça ne peut plus être que ça qui fait respirer. Vouloir rester humain."

"Quand on laisse la souffrance vous prendre trop longtemps, on finit par être paresseux de sa propre vie."

"Le désordre lui en a toujours appris plus sur les gens que le choix des fauteuils ou des tableaux aux murs. Le désordre, c'est beaucoup plus intime."

"La liberté, ça ne se compte pas au nombre d'heures qu'on passe à travailler ou à faire quoi que ce soit, non. C'était ce sentiment, fort, de ne plus appartenir à qui que ce soit. Juste être un humain parmi les humains, pour eux, avec eux, sans hiatus. Etre à sa place. Et œuvrer, l'esprit libre.
Relié à tous. Attaché à aucun."

"Quand je n'ai plus de refuge, je vais dans les mots. J'ai toujours trouvé un abri, là. Un abri creusé par d'autres, que je ne connaîtrai jamais et qui ont œuvré pour d'autres qu'ils ne connaîtront jamais. C'est rassurant, de penser ça. C'est peut-être la seule chose qui me rassure vraiment."

"... quand on sait certaines choses, on ne guérit plus."