15 décembre 2019

Elizabeth Bowen. "Les coeurs détruits". 1938. Extraits.


"Il y a bien des façons de raconter une histoire: on apprend à choisir entre elles, on n'en est pas forcément, pour cela, plus véridique."

"C'était (…) une de ces femmes qui considèrent les hommes comme de grands enfants, et qui font leur possible pour que cela dure."

"Depuis son arrivée à Londres, elle avait observé le monde et la vie avec une sorte de désespoir: n'agir que suivant des intérêts, vouloir aller toujours plus vite, toujours plus loin - même les gens qui s'attardent sur les ponts paraissent avoir une raison de s'arrêter; pas un seul oiseau ne semble voler complètement à l'aventure. Elle était seule à ignorer le secret de tous ces rouages: les gens savaient ce qu'ils faisaient - elle n'en pouvait pas douter, tous les regards qu'elle rencontrait étaient vigilants et avertis. Il lui paraissait impossible qu'il n'y eût pas, dans toutes les têtes, sauf dans la sienne, un plan général préconçu."

"Ceux qui font des sacrifices, dit Matchett, ce n'est pas eux qu'il faut plaindre. Ceux qui sont à plaindre sont ceux pour lesquels on se sacrifie. Ah! les faiseurs de sacrifices, on peut dire qu'il jouent à qui perd gagne!"

"Une façon pas naturelle de voir la vie, ça se transmet, dans une famille,..."

"... dans le travail, ce qui compte, ce n'est pas ce qui se voit, c'est ce qu'on y met."

"Ce que l'on ne dit pas n'en existe pas moins, dit-elle: et ça devient, au bout de quelque temps, quelque chose que bien des gens n'ont pas envie de connaître."

"On a dû vous dire que j'ai l'habitude de vivre aux crochets d'autrui. Mais la vérité, c'est qu'on m'achète. Les gens pensent que je désire ce qu'ils ont et que je n'ai pas, et que par conséquent m'avoir n'est que justice."

"L'innocence est si constamment placée dans une situation fausse que des êtres foncièrement innocents apprennent à manquer de sincérité."

"De mon intelligence, ils n'ont cure, réellement - ils passent leur vie à m'insulter. Mon esprit, tout le monde le déteste, parce que lui, je ne le vends pas. Voilà pour quelle raison profonde on ne m'aime pas: ..."

"Ce ne sont pas nos grandes émotions, ce sont nos sentiments courants qui édifient notre demeure intime, si nécessaire."

"Nous désertons ceux qui nous désertent; nous ne pouvons pas nous permettre le luxe de la souffrance: il faut vivre, comme on peut."

"Avez-vous déjà remarqué, continua-t-il, combien sont rares les personnes qui cherchent à s'élargir les idées? Moi, je désire toujours élargir les miennes."

"La vie milite contre l'isolement que nous recherchons;..."

"Pour ceux qui vivent d'attente, la proche réalisation constitue une sorte d'épreuve. L'attente est la forme du rêve la plus périlleuse; lorsque les rêves se réalisent, c'est dans un monde non endormi: cette différence est sensible, subtilement mais cruellement."

"Après des bouleversements intimes, il est très important de fixer son esprit sur quelque chose d'inébranlable."

"Tous, nous créons des situations, auxquelles les autres ne peuvent s'adapter; et nous avons le cœur brisé, parce qu'ils ne s'y adaptent pas."

"Comme les écailles du bourgeon, l'imagination enfantine non seulement protège, mais façonne l'effroyable éclosion de l'âme; défend non seulement l'innocence contre le monde extérieur, mais le monde contre l'innocence."

"Nos sentiments (appelons-les ainsi), nos fidélités sont si instinctifs que nous en avons à peine conscience: c'est seulement quand ils sont trahis ou, pis encore, quand nous les trahissons, que nous en mesurons la force. Cette trahison, c'est la mort de notre vie intérieure, sans laquelle l'existence quotidienne devient ou menaçante, ou dénuée de sens."

"Il y a dans le désespoir quelque chose de si saisissant, qu'il faut avoir l'intelligence aguerrie pour s'apercevoir que c'est seulement une forme grandiose de la frousse."