24 février 2020

Alice Ferney. "Les Bourgeois". 2017. Extraits


"Comment on regarde ou non la mort concrète dépend sûrement de la façon dont on l'envisage, et qui peut savoir ce que les autres ressentent, à quel point ils en ont peur, s'affolent, l'attendent, y sont accoutumés ou refusent absolument d'en affronter la réalité."

"Ce pourrait être la définition exacte de la vie: une promesse d'être surpris."

"Chaque fois que l'Histoire s'obscurcit, frappe-t-elle plus fort? Est-ce la direction du progrès?"

"On peut avoir l'esprit fermé par tant de choses - l'habitude, la peur, la foi, l'orgueil, la certitude."

"Si étonnant que cela paraisse, la douceur s'apprend, ou plutôt s'enseigne."

"On apprenait qu'il faut prêter ses affaires et que l'égoïsme est un vilain défaut. Le bien et le mal étaient des catégories apprises très tôt, omniprésentes, préoccupantes. La pratique de l'examen de conscience n'avait pas encore disparu. Réfléchir à ce qu'on avait dit ou fait, ou pas fait, revenir sur ses intentions qui pouvaient être cachées, creuser son âme avec honnêteté, il n'y avait pas d'âge pour cet exercice spirituel.
- Va dans ta chambre, tu reviendras quand tu auras réfléchi.
C'était sans violence mais sans laxisme, et loin d'être étriqué (cet adjectif qui sert si souvent à décrier les bourgeois), ce n'était pas débridé évidemment, c'était une quête de la noblesse de cœur. Entre étriqué et débridé, il y a la droiture: répondre par ce qui est juste, recevoir les événements et les personnes en se tenant de face et debout."

"Y réfléchir: l'obéissance, la soumission aux exigences d'un devoir deviennent intéressantes quand une volonté ferme s'en est mêlée."

"La supériorité dans la négociation est du côté de celui qui ne craint pas le conflit,..."

"La guerre était de tous les temps. Elle était pour l'éternité le noir élixir de l'Histoire."

"Notre structure psychique se configure comme une montagne, couche par couche, et il suffit que la déchirure se produise une seule fois pour qu'elle s'imprègne et grave à la fois l'inquiétude devant la vie et la fragilité du bonheur."

"Le chagrin est un compagnon fidèle qui réclame notre solitude et qui la peuple. Parfois il devient notre serviteur, nous transforme ou nous libère, et l'amour perdu nous jette dans la conversation avec ceux qui nous étaient étrangers."

"Elevés dans le culte des héros et du service de la Patrie, Valentine, Henri, Adrien et Pierre pensaient qu'on ne quitte pas son pays, on n'en remet pas le sort entre les mains de l'Angleterre. Les racines de chaque instant plongent dans le passé profond. C'est pourquoi les Bourgeois, s'ils avaient entendu de Gaulle, lui auraient reproché d'avoir mis une mer entre lui et l'ennemi. Peut-on incarner la France quand on l'abandonne? Qui le crut? Aucune grande figure politique. Aucun intellectuel. Pas même François Mauriac. De Gaulle, militaire, nationaliste, clérical, avait de quoi faire peur à tout homme de gauche. Déserteur, dégradé, condamné à mort par contumace, il avait de quoi effrayer tout légitimiste. Le rejoindre était difficile et périlleux. De Gaulle fut seul.
Le choix qui nous paraît simple aujourd'hui après que nous ont éclairés des milliers de livres et de manuels, après que nous ont été révélées l'entière chronologie des faits, les informations secrètes, les potentialités, et surtout la fin de l'Histoire, était pour eux un présent confus et illisible, une pelote d'éléments indémêlables qui n'avait pas acquis la gravité d'une décision que l'avenir a révélée fatale à l'honneur.
Ils étaient tous les enfants de leur époque, éclairés par le passé, contemporains des idéologies qu'il aurait fallu combattre et qu'on avait laissées s'épanouir, ils avaient grandi pendant qu'elles grandissaient. Sous leurs yeux les idées les plus répugnantes avaient droit de cité et s'alliaient parfois aux valeurs les plus sacrées. La famille, la Patrie, le drapeau, même la terre et le travail, n'auraient plus après eux la même virginité. Qui nous garantit cependant, nous qui souvent jugeons, que nous ne prenons pas aujourd'hui des décisions qui mèneront à des violences et à des crimes encore bien pires que ceux dont nous les accusons, non pas de les avoir commis ou approuvés, mais de ne pas les avoir vus arriver. Le présent est lourd et opaque, la teneur des jours n'est pas historique."

"Ainsi donc se fait le déroulement réel des choix: avec une part d'ignorance."

"A quoi menait la distinction morale de cette famille? Était-elle simplement l'habit d'une indifférence polie? Est-elle une contradiction ambulante, comme si la morale consistait seulement à respecter la morale plutôt qu'à se préoccuper d'autrui? Comme s'il s'agissait de servir ses valeurs supérieures et non les simples personnes qu'elles visent justement à protéger?"

"On ne remplace pas un autre, on comble un vide, pensait Gabrielle. On n'entre pas dans les habits d'un autre, on ne refait pas ses gestes, on ne redit pas ses mots, mais on vient là où une silhouette manque, on parle dans le silence qui s'est fait."

"Peut-être ses oreilles étaient-elles sourdes, comme demandant à rester trompées. On ne fait pas facilement tomber ses idoles."

"La générosité, c'était partager la tranquillité de la vie, cette manière de ne pas avoir peur du lendemain, de ne pas s'essouffler traqué par la richesse des autres qui veulent être servis."

"Le passé est capable de nous éclairer ou de nous illusionner."

"La passion des archives est un peu celle de la vérité - une illusion peut-être mais le tour de magie semble alors accessible: oublier ce qu'on sait, se placer dans l'instant pour être pareil à ceux qui l'ont vécu, dans l'ignorance de l'avenir."

"... il est socratique sans le savoir: mieux vaut subir l'injustice que la commettre."

"La peine d'autrui réveille celle qui est enfouie en lui. Son bonheur est fragile. Toute discussion envenimée, toute querelle, éveille une panique de perte et de dissolution. Une parole blessante le tue."

"Il existe un cercle vicieux du silence: moins on converse, moins on sait converser. Plus on évite le conflit en se taisant, plus le conflit est violent quand il éclate, plus on le craint et plus on se tait."

"On ne lit les autres qu'à l'aune de soi-même."

"... on s'élabore soi-même seul avec ce qu'on vit au milieu des autres."

"La vie est un songe infini: on l'imagine, elle vient différente, on la traverse et la retraverse, elle semble en nous mourir et renaître, nous tuer et nous ressusciter, on y repense et l'on s'étonne."

"Du Chemin des Dames à Cao Bang, on reconnaissait le résultat criminel des décisions de gouvernements qui se souciaient beaucoup de l'opinion ou des grandes idées, mais trop peu des réalités, du terrain, des hommes, des renseignements. Ils nommaient les généraux les plus soumis et entraînaient l'armée dans les désastres qu'ils prétendaient éviter."

"En vivant ailleurs, il apprend d'où il vient."

"Est-ce ainsi que se font les choix, par un tropisme profond qui révèle l'être véritable?"

"Claude se retenait parce qu'il pensait. Il se pensait. Par exemple il se pensait inapte, incapable, insuffisant, et de la sorte il n'était pas rassemblé pour agir ou parler. Ou bien il se pensait l'objet de tous les regards et s'inhibait de cette imagination exagérée. La conscience de soi ne le lâchait pas et faisait comme une petite ouverture par où se perdait une puissance d'être."

"Ceux qui ont tout craignent ceux qui ont tout perdu, comme si rien ne se créait et que tout se volait."